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Full text of "Anthologie critique des poètes normands de 1900 à 1920; poèmes choises, introd., notices et analyses par Charles Théophile Féret, Raymond Postal et divers auteurs"

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ANTHOLOGIE CRITIQUE 



DES 



POÈTES NORMANDS 



DE 



iqoo à 1920 



COLLABORATEURS DE CE LIVRE 



Rémy de GOURMONT Lettre sur Paul Blier. 

Jean D'ARMOR Étude sur Le Révérend. 

— • — Ad. Vard. 

Jean de GOURMONT — Rémy de Gourmont. 

HAUCHECORNE — Robert de Cantelou. 

— — Maurice Le Sieutre. 

— — Laurent Cernières. 

F. GOHIN — A.-P. Garnier. 

Paul MORISSE — Ed. Dujardin. 

Gabriel-Ursin LANGÉ — Auguste Bunoust. 

Wilfrid FLEURY — Paul Harel. 

Raymond POSTAL — Achille Paysant. 

— — Paul Labbé. 

— — Pierre Nebout. 

— — André Fontaine. 

— — Camille CE. 

— — Jean de Beaulieu. 

— — Léon Hiélard. 

— — Louis Foisil. 

— — René Fauchois. 

— — Eugène Crespeu 

— Georges Laisné. 

— — Éléonor Daubrée. 

— — Pierre Varenne. 

— — Amédée Bocheux. 

Cta.-Tb. FÉRET — Tous les autres (64 noms). 




ANTHOLOGIE 

CRITIQUE 



DES 



OÈTES NORMANDS 

DE 

igoo à 1920 

POÈMES CHOISIS 

INTRODUCTION, NOTICES ET ANALYSES 

PAR 

Charles-Théophile FÉRET 

Raymond Postal 

et divers auteurs. 










PARIS 
LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES 

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 






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INTRODUCTION 



J'ai voulu embrasser dans son ensemble le mouvement 
poétique du pays de Sapience, qui fut une populeuse et sub- 
tile nation, et n'est plus qu'une province. J'ai voulu citer 
et analyser les œuvres les plus caractéristiques de ses fils 
authentiques pendant une période de vingt années. Je ne 
pouvais m' étendre au delà, sous peine de redites, sous peine 
de remplir plusieurs volumes, puisque la production litté- 
raire de la Normandie fut à toute époque la plus impor- 
tante de toute la France en qualité et quantité. A vant donc 
de m' accuser d'omissions, qu'on vérifie les dates. Lorsque 
je publiai une première Anthologie, en 1903, avec Poinsot, 
on nous reprochait bien de n'avoir pas cité Bouilhet, Gla- 
tigny, et d'autres poètes dont la mort remontait à plus de 
30 ans. 

Le temps, /'espace, la langue et la race ont limité cette 
étude. 



II INTRODUCTION 

Le temps, c'est un siècle nouveau, où tout s'est renouvelé 
par la mort des plus notoires représentants des vieilles for- 
mules, par l'éclosion de jeunes talents différemment orien- 
tés, et par le bouleversement d'une guerre effroyable. J'ai 
suivi pour la présentation des Poètes l'ordre chronologique 
des naissances. 

Je me bornerai à donner un souvenir au mouvement 
littéraire nommé un peu ambitieusement « l'École Ornaise ». 
Il y eut bien un maître, le regretté Levavasseur, mais com- 
bien d'élèves, et quels? Je mets à part Ernest Millet dont j'ai 
réédité « Les Cendres », et qui devait mourir prématurément. 
Wilfrid Challemel, l'égal au moins de Levavasseur, ne subit 
Pas son influence, non plus que Florentin-Loriot, dont le 
génie bizarre planait au-dessus du spirituel et abondant 
écrivain de La Lande de Lougé. Quelques poètes mineurs, 
dont les moins obscurs furent Harel et Germain-Labour, 
reçurent les leçons et l'investiture du doux maître. Ce qu'on 
put constater à cette époque déjà loin de nous ce fut, chez les 
Archéologues, une fièvre de recherches et d'études, chez les 
historiens locaux une véritable passion pour les monogra- 
phies et la chasse aux documents. Il existait un autre groupe 
dont le rendez-vous était à Saint-Maurice, au château du 
Comte de Contades, qui, tel Vigny, avait mis sur le cimier 
doré du gentilhomme « une plume de fer qui n'était pas sans 
beauté ». 

L'espace, ce sont les limites de la Normandie continen- 
tale. Je l'eusse bien volontiers étendu aux îles, où j'ai fait 



Introduction îîi 

un séjour utile, si j'avais rencontré un poète de langue 
française à Jersey ou à Guernesey ; mais je n'y trouvai 
que des patoisants : Élie, Nozeroy, Luce... 

La langue, c'est le français, à l'exclusion des divers 
dialectes du Roumois, de Caux, du pays d'Ouche, du pays 
d'Auge, du Bessin, du Lieuvin, du Cotentin, du Bocage. 
Je l'ai dit ailleurs avec franchise : « Ne serions-nous que des 
Poètes français nés dans l'Ouest? N'y aurait-il de Poètes 
normands que les patoisants? » 

Question de mots. Nous sommes poètes et nous sommes 
Normands, nous pouvons réunir les deux qualificatifs (i). 
Nous sommes chez nous sur notre héritage; quel dialecte 
revendiquerait la préséance, dont chaque village fragmente 
et désagrège les débris précieux? 

Que dès la fin du troisième siècle les Saines aient envahi 
nos côtes, et leur aient imposé le nom de Saxonie Etlingue, 
que plus tard notre terre ait été définitivement conquise 
par les Norvégiens et les Danois de Rollon, « la Normandie 
Exaltée » témoigne de ma piété envers ces souvenirs. 

Mais dès la deuxième génération des Conquérants du 
X e siècle, l'usage de la langue romane devint universel en 
Normandie; et, dès lors les Scandinaves cessèrent de 
regarder les Normands comme des alliés naturels, et les 
appelèrent des Français ou Velskes comme le reste des habi- 



(i) Dites s'il vous plaît mieux : Poètes de Normandie, ce qui ne préjuge rien 
de la langue, mais seulement de l'origine. 



IV INTRODUCTION 

tants de la Gaule (Augustin Thierry). Devenus rois d'Angle- 
terre, nos Ducs, qui avaient besoin d'hommes pour lutter 
contre leurs nouveaux sujets, et en voulaient tirer de cet 
immense réservoir du Septentrion, y envoyaient comme 
messagers leurs fils, après que ceux-ci s'étaient instruits aux 
langues du Nord, à Bayeux et dans les rares îlots du Duché 
où l'on parlait encore more danico. Eh bien, la Critique, 
si je bornais la Normandie littéraire à l'idiome du Cotentin 
ou du pays de Caux, pourrait me 'répondre comme les 
Vikings des fiords aux fils romanisés de Rollon : « Vous 
n'êtes plus par la langue que des Français. » Aller au patois, 
c'est aller à l'exception, subordonner le particulier au géné- 
ral. Comme le parler des Norges disparut jadis entre la 
Bresle et le Couesnon, les dialectes de Beuve et de Le Sieu- 
tre, qui ne se ressemblent pas, ne régnent aujourd'hui 
qu'en des îlots, les mêmes d'ailleurs qui furent jadis plus 
fidèles à la langue de Lodbrog, et ce domaine se rétrécit tous 
les jours. 

Est-ce une raison pour négliger ces restes sacrés? 

Je le crois si peu que j'entends écrire, du patois, une 
étude particulière, l'observer dans ses centres de résistance, 
découvrir tout son trésor. Alors je mettrai à contribution les 
jolies chansons des îles, Voit primitif de Guernesey, les 
Rimes Jersyaises, celles de Georges Métivier, Z'aourgniais 
d'Aurigny, les contes et les refrains de la Hague depuis le 
poème sur Thomas Hélie, qui remonte au XIII e siècle, tout 
le folklore poétique qu'effleure en passant « la Normandie 



INTRODUCTION V 

inconnue » de François-Victor Hugo, sans oublier le patois 
purin de Rouen, la Muze normande de David Ferrand,la 
Farce des Quiolards. Beuve, moins érudit que Métivier 
qui fut avant l'humble Rossel le véritable rénovateur du 
patois, mais plus poète que Métivier et plus émouvant, nous 
dira la Grand' Lande de Lessay, son chef-d'œuvre, les 
Adieux d'une grand' mère à sonfisset, la Vendue, etc.. Mais 
que m'eût offert le patois en ces dernières années? Le Sieu- 
tre n'écrit plus de chansons cauchoises ; Beuve, écrasé par 
sa besogne journalistique, n'a pas publié trois chansons 
nouvelles depuis 15 ans. Et lui-même c'est en français qu'il 
rédige son Courrier de la Manche. Demougé, le dernier 
venu, persillé son jargon curieux de formes dialectales ; 
rien que des inflexions de voix, des déformations, des locu- 
tions archaïques. Mais nous sommes toujours en pays 
roman, et sa langue est bien une fille du latin. 

Que peut le Normanniste le plus fervent contre cet état 
de choses? Le regretter par amour du passé et du pittoresque, 
mais, témoin, en déposer. 

Et constater aussi qu'k Paris seulement il s'est trouvé un 
Normand pour mener à bien cette enquête, qu'k Paris seule- 
ment il s'est trouvé un éditeur pour cette œuvre normande, 
puisque la France n'a pas suivi l'exemple de l'Italie où, 
comme le rappelle Emile Ripert dans Belles -Lettres « cha- 
« que ville importante est un foyer d'art et de littérature, où 
« tout écrivain, tout artiste peut se développer chez lui, s'y 
« créer une réputation proportionnée à sa valeur ». Hélas ! 



VI INTRODUCTION 

Rouen n'est plus une capitale; ni Caen « la Source des 
beaux esprits ». 

Pour justifier ce nom de Poètes normands, reste la Race. 
La province était presque déserte lors de sa cession par le 
traité de Clair-sur -Epte, déserte à cause des terribles incur- 
sions des pirates. 

Aux noms des anciens villages effacés du sol, les Nordi- 
ques substituèrent des noms tirés de leur propre langue, et 
qui, déformés par Voit, n'ont subi que des adultérations 
superficielles. Les Danois se confondirent peu à peu avec 
les Cattes de Caen et de Cabourg, avec les Saxons de Séez, 
Saxia, et du Bessin. Nous sommes les fils de ces hommes. 
Nos faces, nos crânes, nos yeux, souvent nos noms, l'attes- 
tent encore. Et personne ne nie qu'il existe une race nor- 
mande, secondaire, formée de sous-races, présentant toutes 
cependant quelques caractères communs (cf. Anthropolo- 
gie normande de Spalikowskï). C'est vrai des paysans, 
vrai des pêcheurs, vrai même dans certaines villes. Rémy de 
Gourmont se moquait de ceux qui nous rangent parmi les 
Latins, et se faisait gloire de descendre d'un roi de Dane- 
mark. 

Nous avons donc le droit de prendre le nom de la race dont 
nous nous réclamons, même si nous ne jouissons pas d'une 
langue à nous tout seuls. D'une langue qui devrait s'appe- 
ler le normand plutôt que le français, si l'on mettait en 
balance les deux apports, si l'on comptait et mesurait les 
génies qui l'ont fécondée. 



INTRODUCTION VII 

Au surplus la langue n'est pas le seul élément dont il 
faille tenir compte dans la formation d'une littérature. 
Le sang, même un peu le sol nourricier, c'est la source vive 
de la sensibilité. Et parce que nos écrivains régionaux usent 
du même instrument que tel métèque en son théâtre forcené, 
que Maeterlink, ou Francis Jammes, peut-on dire qu'ils 
jouent le même air? On peut croire par contre que Gonrmont 
continue Voltaire et Saint-Évremond. Même quand il sem- 
ble innover, il se réfère à une très ancienne tradition, il rap- 
pelle une loi oubliée, comme la non-élision de l'e muet. 
Pensaient-ils dans le même français que nous, ces Fla- 
mands, ces Américains, qui instaurèrent chez nous tant 
d'anar chiques nouveautés? Verhaeren.avec son génie, est un 
étranger dans la langue, et la traite comme tel. Mais si notre 
inspiration et notre sensibilité diffèrent, un instrument 
différent pour nous exprimer nous fait défaut. On a donc 
pu dire que du jour où la pensée des Normands a choisi 
le dialecte français, il n'y eut plus à proprement parler de 
littérature normande. C'est entendu, mais des nuances 
subsistent, puisqu'il y a une structure normande du cer* 
veau. 

J'ai essayé autrefois de la définir : 

« Avec la faculté non contradictoire de l'enthousiasme, 
l'esprit pratique, et, dans l'espèce, réaliste, le respect du 
fait et du succès. Un rêve qui a des contours définis, voit 
d'avance l'action et l'engendre. Un goût rude à l'origine, 
puis apaisé par le décor d'une nature plus plantureuse et 



VIII INTRQproïJ' 

moins tourmentée que la patrie originelle. Un sérieux qui 
méprise la frivolité. Une extrême prudence à s'engager, et 
une habile souplesse à se dégager, ce qu'on nomme notre 
dit et notre dédit. Un attachement infrangible à ce que le 
Normand regarde comme son droit; d'où — ■ pour le recher- 
cher, ce droit — le goût de l'histoire; des dispositions natu- 
relles à l'étude et à l'interprétation des lois, et à la procédure. 
Des loups mués en renards, parce que l'adresse devient 
un meilleur levier que le muscle. De la ruse, disent nos voi- 
sins, mais souvent légitime, mais parfois nécessaire. En 
tout cas assez de noblesse pour inventer le jury, dont fut 
dotée la vieille Normandie avant l'Angleterre, et l'Angle- 
terre par les Normands ; la clameur de Haro, le jugement 
prompt et par les pairs, toutes les formes de l'équité sociale. » 

S'il est vrai que cela regarde plutôt la prose, nous avons 
eu aussi l'esprit épique {V ' avranchinais Theroulde a écrit 
la Chanson de Roland, et Wace le Roman de Rou), 
quand nous étions plus proches de nos origines nordiques. 
Dès que le sang de la Gaule amoureuse et polie afflua dans 
nos veines, nous avons chanté l'Épopée Courtoise, avec 
Béroul et Thomas (Tristan et Iseult). Si depuis nous avons 
été moins lyriques, c'est que le sublime est rare sur une terre 
féconde et riante. Mais on retrouve les nôtres presque tou- 
jours comme initiateurs des cycles littéraires français. 

Au XV e siècle Alain Chartier — laissons le poète, — est 
le maître du style oratoire. Le premier, il a calqué la prose 
française sur la période latine, et lui en a donné, dans une 



INTRODUCTION IX 

certaine mesure, le nombre et l'harmonie. Gringoire, avec ses 
Folles entreprises, crée l'exemple des libelles politiques. 
L'Histoire en langue française prend naissance avec Guil- 
laume de Jumièges. A Chartres, qui se réclamait de nous au 
temps des Nuds-Pieds — Chartres en Beauce, ville nor- 
mande! — nous trouvons Mathurin Régnier, le maître de 
la Satire et de l'Épître. Dans le théâtre : Corneille, et Mari- 
vaux {de Domjront). Nous pouvons aussi reprendre à 
Cahors Marot, fils d'un Caennais, et à La Ferté-Milon 
Racine, petit-fils d'un saunier de la Feuillie-en-Cotentin. 
On peut se demander ce que serait la littérature française 
sans notre contribution? Au grand siècle, presque tous les 
écrivains notoires sont normands : du Perron,Vauquelin des 
Yveteaux, Bois-Robert, Saint-Amant, Jean Loret, Scudéry, 
Sarasin, Corneille, Saint-Évremond, Benserade, Charleval, 
Brébeuf, Segrais, Huet, Chaulieu, Bertaut et M Ue de Scu- 
déry, et M me de Villedieu, et Gaultier-Garguille. Et j'ai 
omis les satiriques : Vauquelin de La Fresnaye, Garaby 
de La Luzerne, Sigognes, Berthelot, Angot de l'Esperon- 
nière, Claude Le Petit, et ce malchanceux de Montchrestien. 
Mais les prés ont assez bu : de Flaubert à Maupassant et à 
Rémy de Gourmont, cette antique vertu est visible encore, 
malgré la dissociation constante de nos éléments ethniques 
Par V émigration vers Paris, par les échanges d'hommes que 
facilitent les voyages plus rapides, par les mariages hor- 
zains, la pénétration réciproque des provinces voisines, l'accès 
de nos havres ouverts aux étrangers. 



X INTRODUCTION 

Considérez cependant les noms des poètes de cette Antho- 
logie. Il n'y a, de Campion, de Cantelou, de Féret, de Fré- 
mine, de Gourmont, d'Harel, de Le Sieutre, de Millet, de 
Daubrée, de Crespel, de Guillemard, de Le Révérend, 
d'Hatichecorne, de Quesnel, de Valmont, de Canu, de Vard, 
de Yard, qu'en Normandie ; s'il en est ailleurs, ces émigrés 
viennent de chez nous. Nos vieilles familles ont assez 
résisté. 

Toutefois la sincérité m'oblige à une remarque : tel 
porte un vieux nom normand qui n'est pas pur d'alliage 
du côté maternel : celui-ci a du sang lorrain, celui-là du 
flamand. Ici je constate un croisement bourguignon, là une 
alliance parisienne, basque, berrichonne, armoricaine, 
picarde. Mais selon une loi connue, ce métissage n'a fait 
souvent qu'exacerber le cri de la race dominante. Reproche- 
rait-on à ce livre d'être la fidèle image du pays qu'il veut 
peindre en ses représentants? 

Tous les talents qui en justifiaient le titre et le programme, 
ce recueil les reçut, dans un choix éclectique; tous offrent 
par leur naissance et leur ascendance paternelle un carac- 
tère normand incontestable. J'ai présenté, à part, deux excep- 
tions en m' expliquant avec franchise, en montrant qu'elles 
m'étaient imposées par mon sujet lui même. J'ai renoncé 
à l'honneur de réclamer Henri de Régnier, d'Honneur, et 
Gaston Syffert, de Cherbourg (i) parce que leur naissance en 

(i) Syffert : les Brumes de la Vie, Roubaix, 1907. 



INTRODUCTION X I 

Normandie est due au hasard. Il en fut de même des noms 
à consonnance étrangère (i). 

Je n'ai pas hésité à revendiquer les fils authentiques de 
Normands, nés, eux aussi, far hasard, hors de notre pro- 
vince, quand ils se réclamaient d'elle, ainsi que le fit jadis 
pour participer à mon Palinod Blanguernon dans ce vers : 

Moi, fils de Roll aussi par le sang de mon père. 

Plusieurs m'accuseront d'avoir omis Hugues Delorme, 
mais plusieurs se trompent : il est du Midi ; Allorge, mais il 
est de Magny, dans la Seine-et-Oise ; Le Mouël, que sa nais- 
sance à Villedieu-les-Poëles n'empêche pas de se déclarer 
« exclusivement Breton comme son œuvre)). A chacun selon 
son droit et son vœu. Je ne regrette que Maurice Levaillant. 

Maintenant la question posée « s'il existe encore en Nor- 
mandie un génie littéraire normand », n'est pas élucidée 
par V énumération de nos anciennes prééminences, non plus 
que par les constatations de l'état civil. L'on peut reconnaî- 
tre un de nos compatriotes à son type, à son accent, à ses locu- 
tions dialectales ; mais le reconnaître à son style? Comment 
définir et contrôler l'expression de l'esprit normand dans le 
langage écrit, dans des formes qui sont communes à tous 
les Français? Il faut alors descendre à certaines profondeurs 
d'analyse, où bien des choses demeurent obscures et douteu- 



(r) J'ai placé, dans la Compagnie hors-rang, Roger-Eng, de Vire, mort 
pour la France, brûlé en première ligne. 



XII INTRODUCTION 

ses. Un tempérament de poète puissant et original sera 
peut-être moins difficile à saisir, comme celui de Lucie Delà* 
rue-Mardrus. 

Renouvelle qui voudra le jeu des portraits et parallèles 
qui fit fureur au grand siècle, en opposant le mysticisme 
catholique d'un Florentin-Loriot au mysticisme révolution- 
naire d'un Roinard; le sensualisme ingénu du roman « Un 
Cœur Virginal » aux brutalités voluptueuses d'un « Lou- 
vigné-du-Dézert » ; l'érudition curieuse d'un Rémy de Gour- 
mont aux savantes investigations d'un Fernand Fleuret 
dans l'histoire littéraire; l'érotisme de Jean Lorrain à celui 
du jeune Dutheil; le symbolisme de Gabriel-Ursin Langé à 
celui de Francis Yard; la satire directe de Falourdin à 
l'ironie oblique d' Adoré Floupette; et la noblesse émou- 
vante d'un Albert Thomas aux orgueilleuses élégies de 
Gustave Valmont. 

A chacun de nos poètes on pourra toujours trouver un 
frère ou un ancêtre, mais dans l'ensemble il faut constater 
que la variété de leurs inspirations déroute, que leurs efforts 
se dispersent, que leurs techniques s'opposent. Le fait 
d'avoir pareillement aimé et chanté leur pays natal ne cons- 
tituerait qu'une très superficielle ressemblance. Si les der- 
niers venus de cette race conservatrice ont une commune ten- 
dance, c'est celle de s'affranchir des vieilles lois prosodi- 
ques; mais le bénéfice d'une instruction secondaire écarte 
les jeunes du vers libre. 

Cependant je discerne quelques traits de famille : Ils 



INTRODUCTION XIII 

sont en général bien équilibrés, ils n'ont pas les nerfs 
ébranlés d'une petite femme. Ils n'ont pas le cœur déchiré, 
ou bien ils saignent sous le manteau, sans lâches plaintes, 
avec une pudeur qui est du Nord. Ils ont même en poésie 
des qualités oratoires, avocats qui veulent convaincre. Plus 
peintres que musiciens, ce sont des peintres réalistes. Je 
vois parmi les descendants de Sonnet de Courval et de Vau- 
quelin plus d'un satirique, la fine épée de Fernand Fleuret, 
les pinces et les scalpels affilés de Rémy de Gourmont, le 
poing rude de Vard, le Vard des invectives, et demain le 
fusil damasquiné de Bunoust qui sera un redoutable chas- 
seur. — Je n'oublie pas certaines pièces justement cruelles de 
Nebout, qui a bien le droit d'être amer, ayant été si long- 
temps oppressé de silence. Les symbolistes c'est Jean de 
Gourmont, Gabriel-Ursin Langé, Francis Yard, Roinard, 
Dujardin, d'autres encore. La note normande est due à 
Ch. Frémine dans sa touchante Chanson du pays, à Hau* 
checorne, à A .-P. Garnier dont les courts poèmes du Vieux 
bourg font songer aux tableaux de Samain dans les Flancs 
du vase, note précieuse dans ce livre de province. Je de- 
mande pardon à ceux dont je ne parle pas ici, mon silence 
ne préjuge pas une moindre estime. A vous, mon cher 
Varenne, à vous Boissière l 

Je ne poursuivrai point ces rapprochements. 

Qu'on me concède seulement ceci : le fait ne peut être indif- 
férent que des poètes qui sont contemporains, qui naquirent 
sur bc même sol, et appartiennent à la même race, se pré" 



XIV INTRODUCTION 

sentent en groupe uni devant le public, oubliant toute que- 
relle d'école, toute différence de philosophie ou de croyance. 
La première anthologie a révélé beaucoup de poètes, les uns 
aux autres, et noué bien des amitiés durables. 

Ce livre aura au moins établi que la poésie n'est pas 
morte dans une région qui passe pour très attachée aux réali- 
tés et aux intérêts matériels. Puisse l'industrie minière 
intense qui va demain encrasser nos ciels pastellisés, n'en 
pas chasser les derniers rossignols ! là où les industries de la 
guerre ont aussi dévasté nos druidiques forêts : Bûcheron, 
arreste un peu le bras ! 

Puisse Paris, que les Normands ont défendu vaillam- 
ment, écouter ces voix qui viennent de l'ouest, et ce sera 
juste courtoisie, envers la province qui n'a souvent d'oreil- 
les que pour le bruit de Paris. 

Parmi nous les Morts sont plus notoires que les Vivants, 
qui doivent continuer à forger leur nom sonore. Je n'aurai 
pas perdu ma peine si dans une seule province, bien réduite 
de ce qu'elle fut en hommes, vingt poètes sont trouvés dignes 
en quatre lustres d'un bouquet de roses, et cinq ou six d'une 
couronne de laurier. 

Charles-Théophile Féret. 



PREMIERE PARTIE 



LES MORTS 



I 


P. BLIER. 


8. 


Rémy de GOURMONT 


2 


A. VARD. 


9- 


Henri BEAUCLAIR. 


3 


Ch. frémine. 


IO. 


Robert de CANTELOU 


4 


W. CHALLEMEL. 


il. 


G. MONTMERT. 


5 


C. FLORENTIN-LORIOT. 


12. 


A. THOMAS. 


6 


R. de la VILLEHERVÉ. 


*3- 


ARGENTIN. 


7 


Jean LORRAIN. 







MORTS DE LA GUERRE 

14. Gustave VALMONT. 

15. Georges MORE. 

16. Roger ENG. 



QUELQUES POÈTES MORTS DEPUIS 1903 



ANTHOLOGIE CRITIQUE 



DES 



POETES NORMANDS 

DE I90O A 1920 



PAUL BLIER 

(1822-1904) 

PAR RÉMY DE GOURMONT 

Bibliographie : 

1859 : Mignon, poème, couronné par la Société impériale de Valenciennes, 
suivi de Chansons et Ramages. 
1867 : La Légende dorée. 

1869 : Poésies légères. (A Avranches chez M me Tribouillard.) ; 
1878 : Jeanne d'Arc, poème dramatique. (A Paris, chez Pion.) 

1880 : Alceste, tragédie-comédie. Scène I du II e acte. (A Caen, chez Le 
Blanc-Hardel.) 

1881 : Alceste, II e et dernier tableau du II e acte. (Même imprimerie.) 

1882 : Sur le Mont-Castre, idylle normande. (Même imprimerie.) 
1885 : Epopée -intime, à Madame ***. (Idem.) 

1885 : Poésies. (Idem.) 

Octobre 1889 : La Dryade. (A Caen, chez Henri Delesque.) 
1891 : Doâone. — La Tour. — Deux rondes. — Sur un air flamand. (Même 
imprimerie.) 

1893 : Bellérophon. — Viviane. — (Idem.) 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



1895 : A un ami vieillissant. — Le pays fantôme. — La cloche qui ne sonne 
pas. — Le lys. (Idera.) 
1899 : Savitri, poème. (A Nancy, chez Berger-Levrault.) 
1898 : La Flûte de roseau. — (Au Mercure de France.) 



Le 5 mars 1907, Rêmy de Gourmont m'écrivait la lettre sui- 
vante : 

« Cher Monsieur Féret, 

« Je ne puis écrire sur Paul Blier l'article que vous désirez. Ce 
« que f aurais à dire sur lui serait trop personnel ; ce serait un cha- 
« pitre de souvenirs, de ces souvenirs que Von rédige, quand on n'a 
« plus rien à faire dans la vie. Le poète, en M. Blier, ne m'a jamais 
« paru valoir l'homme ni le professeur. C'était un fervent de poésie 
« plus qu'un poète, peut-être, et jusqu'au dernier moment il se tint 
« au courant du mouvement poétique, aimant Verlaine, cherchant à 
« goûter Mallarmé et les plus récents et les plus éloignés de son êdu- 
« cation parnassienne. Il était né à Alençon, je crois, vers 1820 (1). 
« Il fut toute sa vie professeur. Vous avez ses brochures, traduc- 
« tions de l'anglais, Longfellow, Shelley, poésies de circonstance. 

« Il fut mon professeur de seconde au lycée de Coutances, me con- 
« fisqua un cahier de vers, me le rendit corrigé de son écriture menue 
« et soigneuse, et devint mon ami. Il encouragea ma vocation, ne 
« me ménagea ni les critiques, ni les louanges, je lui dois beaucoup. 

« C'était un épicurien. Il mena, je crois, une vie fort agréable. Il 
« avait à l'âge des espérances désiré un peu de gloire. Elle ne vint 
« pas, et il s'en consola. Le Mercure de France lui publia un poème 
en 1898, et je lui en fis faire un élégant tirage à part. J'allais le 
« voir tous les ans. Sa conversation était agréable. Il avait de l'es- 
« prit, mais malgré sa lecture abondante, son goût, dans cette petite 



(1) De M mo Oursel : Paul-Romain Blier est né à Saint-Lô, le 27 septem- 
bre 1822. Il a été professeur aux collèges de Valognos et d'Argentan, puis au 
lycée de Coutances. 



PAUL BLIER 



« ville de Coutances, morne et morte, s'était un peu êtrêci. Il en va- 
« lait bien d'autres, auxquels les circonstances ont permis d'es- 
o sayer de nous faire illusion. 

« Vous pouvez, cher Monsieur, publier cette lettre si vous y 
« voyez quelque intérêt. 

« J'ajouterai que Paul Blier fut le contemporain exact du poète 
« Charles Frêmine, un peu moins inconnu, et de Charles Canivet. 
« Moins hardi que ses deux amis, il n'avait osé quitter sa terre na- 
is, taie ; mais je pense qu'il eut raison ; un peu de notoriété ne lui eût 
« pas donné les joies simples qu'il trouva dans sa bibliothèque et 
« dans son jardin. 

« Veuillez me croire, etc. 

a RÉMY DE GOURMONT. » 

Quand le célèbre écrivain des Épilogues parla de /'Anthologie 
des Poètes normands de 1903 dans Le Mercure, il regretta l'ab- 
sence de Paul Blier. Il était trop tard. Je répare cet oubli mainte- 
nant. J'extrais de La Flûte de roseau le poème « Hyagnis ». 

La vieillesse de Blier fut mieux inspirée que son âge mûr. Il s'é- 
pura des rhétoriques en se rapprochant du tombeau. Ses derniers 
poèmes, par leur élévation, leur sérénité, leur patine, V apparentent 
à notre Achille Paysant, dont il eut aussi l'indulgent optimisme, la 
magnifique humilité, et ce sont ces novissima carmina que doivent 
publier ses amis, pour rester justes envers sa mémoire, plutôt que de 
donner des échantillons du style Napoléon III. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 

HYAGNIS 

Près du fleuve. 



Un vent sonore et frais passait dans les roseaux 
Qui frissonnent aux bords riants de l'Énipée; 
Et j'écoutais — mêlée au chant clair des oiseaux — 
Leur infiniment vague et douce mélopée. 

Et je me dis : « Pourquoi, puisqu'un souffle du vent 
De ces muets roseaux tire un frisson sonore, 
Mon souffle plus subtil, plus divers, plus vivant, 
N'en tirerait-il pas des sons plus doux encore? » 



Et soudain je cueillis un roseau sans défaut 
Dont je fis sept tronçons de longueur inégale; 
Juxtaposés, la cire unit les sept tuyaux, 
Et j'avais inventé la flûte pastorale. 

Du fragile instrument que ma lèvre parcourt 

Sort une mélodie, où les monts, les ombrages, 

Les pasteurs, les guérets, les grands bœufs au pied lourd, 

Tout revit, tout se peint en flottantes images. 

(La Flûte de roseau.) 



ADOLPHE VARD 

(1832-1908) 

Étude par Jean d'ARMOR 



Adolphe Vard, né à Aubevoye (Eure), le 15 août 1832, d'une 
t teille famille normande ; il se disait descendre d'un de ces archers 
gallois que les Plantagenets envoyaient combattre 

Par le val angevin et la plaine normande (1) 



(1) Jean d'Armor fait allusion au poème «l'Ancêtre de Vard», dont voici des 
fragments : 

I/afeul gallois fut un de ces rudes archers 
Que le Plantagenet contre nos vieilles bandes 
Par le val angevin et la plaine normande. 
Alliés peu sûrs, ruait de leurs âpres rochers. 

Chasseur d'aigles, promu chasseur de gentilshommes, 

n envoyait sa flèche au défaut de l'armet 

Téter le cou du Comte, et le Comte pâmait. 

Et les têtes de Ducs roulaient comme des pommes. 



Il déchaîne comme un poète, comme un Dieu, 
Par le vouloir du fer et des jets de pensée 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NO RMANDS 



Fils de paysans, le jeune Vard reçut, jusqu'à Page de quatorze 
ans, les leçons d'un prêtre lettré. Il apprit à lire dans la Bible, étudia 
V histoire dans Amyot, la philosophie dans Montaigne, la poésie 
dans Ronsard. Toute son œuvre découle de ces premières lectures 
qu'il reprit plus tard, aux heures de loisir. Il s'était si fortement im- 
prégné de ces vieux Maîtres qu'il en portait avec lui le parfum. Il 
était chrétien et païen à la fois ; dévot à Jésus et à la Vierge, mais 
adorant aussi les belles figures mythologiques. 



Les draines irrités d'une vive Odyssée; 
H ouvre les Enfers au héros furieux 



La Normande asservit sous sa grâce limpide 
La voix d'airain et les yeux noirs de l'étranger, 
Qui garda de la guerre au milieu des bergers 
Un nom anglais sonore et sa face intrépide. 

La race du vaillant survécut au Donjon.. «.. 

Elle dure en des fils anxieux, que tourmente 
Le dérisoire honneur du grand Arc lumineux 
Dans leur main secourable et indigente. En eux 
La brumeuse patrie appelle et se lamente. 

Après le mufle obscène on voit le mufle couard 
Fui) leurs verbes ailés et leurs flèches vermeilles. 
Mais lcui pauvre jardin est aimé des abeilles. 
Dont le peuple guerrier bruit comme des dards. 

Ils graissent les wagons, avec des mains royales. 
Ah ! Vard, le fer te fut moins dur que le goujat. 
Mais le sombre artisan que le jour outragea, 
La Nuit blanche l'apaise à ses clartés loyales. 

Un doux fantôme advole et berce en son giron 
Cette tête dolente et farouche, sculptée 
Dans le buis, lion noir aux mèches révoltées. 
— Hier tu te refusas, est-ce toi, Risetton? 

Et les bardes gafls ont leur tour : ■ Soit bénie 
Ta main chère à la harpe, o fils du vieil archer, 
Qui de l'Arc sanguinaire as la corde arraché 
Pour qu'au luth elle «onne une mâle harmonie. » 

t L'Arc d'Ulysse ». Ch.-Th. Feret. 



ADOLPHE VARD 



Paris l'attira. Il partit, léger d'argent, riche d'illusions. Il fré- 
quenta des poètes oubliés, des artistes : Thaïes Bernard, bohème de 
talent; Alexandre Massé, un Normand qui dirigeait la Neus- 
trienne ; Paban, Pittié, le sculpteur toscan Zanarelli. Il soumit un 
drame à Arsène Houssaye ; demanda des conseils à Jules Janin, 
qui lui donna celui de retourner à son village natal, tout en recon- 
naissant ses belles aptitudes poétiques. 

Vard eut la sagesse d'écouter les avis du « Prince de la Critique ». 
i7 revint à Aubevoye qui, disait-il plaisamment, « n'est pas tant que 
cela le chemin de l'Aurore! » Sans ressources, et chargé de famille, 
il dut accepter à la Compagnie des Chemins de fer de l'Ouest un 
poste subalterne. Il fut un employé modèle. Mais, il nous est permis 
de dire, que ces trente années passées dans un travail ingrat, furent, 
en somme, perdues pour la poésie. Car c'est un paradoxe de pré- 
tendre qu'un poète ouvrier puisse se hausser jusqu 1 au génie. Et Vard 
ne fut réellement poète qu'à l'instant où il put jouir d'un peu de loi- 
sir et de tranquillité. Toutefois, si l'on voulait absolument le classer 
parmi les poètes-artisans, je dirais que, de tous, il fut le seul qui eut 
du génie. Il fut supérieur à un Magu, à un Savinien-Lapointe, à 
un Maheut, à un Prior. 

En 1886, mis à la retraite (et quelle! ), il revint, une deuxième 
fois à Aubevoye, habiter la rustique maison paternelle. C'est là que 
je le connus, au soir de sa vie. Jardinier, apiculteur et rosiériste, il 
m' apparut comme le vieillard de Tarente. chanté par Virgile : 

...Sub iEbaliae memini me turribus altis,... 
...Corycium vidisse senem... 

J'aimerais ici, évoquer les longues causeries où le vieillard retra- 
çait les phases de sa vie tourmentée. Tout à côté de sa maisonnette, 
il existe le plus délicieux Promenoir sylvestre qui se puisse rêver. 
Nous nous y attardions souvent, Vard m'en semblait le dieu Faune. 
A Ifred Poizat en a tracé un portrait ressemblant. Il nous le montre, 
« achevant ses jours à garder ses troupeaux d'abeilles et à élever ses 
roses; avec ses cheveux agités du vent, avec son front aux rides 
mobiles, sa grande bouche mince pleine de paroles; avec ses yeux 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



à la fois rieurs et furieux, surgissant tel qu'un antique dieu jardi- 
nier. » 



V œuvre d'Adolphe Vard est considérable. Trois sommets s'y dis- 
tinguent, Heures noires et Nuits blanches : les rêves de trente 
années! Les lettrés apprécièrent ce recueil qui renferme de belles 
pièces lyriques, amoureuses, oratoires et philosophiques. Mais, c'est 
le Rêve de Muguette (1889) qui marque l'apogée du talent de Vard. 
Ce frais récit d'un amour ingénu lui gagna les cœurs. Il lui valut, 
par surcroît, la sympathie des poètes normands. Le Vavasseur, 
Ch.-Th. Féret, Henri Beauclair, Florentin-Loriot, Harel, le fêtè- 
rent, et outre leur appui moral, lui aplanirent certaines difficultés 
d'ordre matériel. On a comparé parfois la Muguette de Vard à la 
Mireille de Mistral. Que ce rapprochement ait pu s' établir dans l'es- 
prit des lecteurs, c'est un signe certain de la vitalité et de la beauté 
de l'œuvre du poète normand. Les Notes en vers qui accompagnent 
le Rêve de Muguette dans la belle édition Lemale (1901) sont fort 
curieuses. Vard s'y révèle satirique et philosophe. 

L'Ame volée (1891) est un conte philosophique d'une belle cou- 
leur romantique dont les vers sont d'un relief étonnant ; on y ren- 
contre un choix varié d'images, une grande richesse de vocabu- 
laire. 

A. Vard a laissé un recueil de poésies posthumes qui devait s'ap- 
peler : Envolées et Accalmies. Lieds et Sonnets à l'Aube. Les plus 
belles paraîtront dans un Livre d'Or en préparation. 

Adolphe Vard est mort à Aubevoye, le 14 mai 1908. 

Son nom vivra. Un jour, son buste "se dressera sur la place d' Au- 
bevoye. Je propose que sous son nom, on grave dans le marbre le 
beau vers de Ronsard qui résume toute sa vie de poète : 

L'amour sans plus du vert Laurier m'agrée. 

Jean d'ARMOR. 



ADOLPHE VA RD 



AU JARDINIER PHILOSOPHE 
JEAN LABICHE 



Tour à tour, après vous, moins heureux que vous êtes, 
J'ai passé, moins fécond en pensers moins touchants, 
Des labeurs du manœuvre au labeur des poètes, 
N'empruntant à personne et surtout aux méchants 
Ni mon pain ni mon rêve, à la fois miens et vôtres, 
Et laissant se gorger à la sève des autres 
Orobanches aux bois, mélampyres aux champs, 
En nos cités faux sage, oisifs, et faux apôtres. 

Mais le joug qui m'étreint quelque jour se relâche; 

Quelque jour en un coin j'aborde en paix ma tâche, 

Tout à vous, tout aux miens, à nos fleurs, à mes vers. 

Je me consolerai, lui cédant l'univers, 

De cette tourbe humaine aussi sotte que lâche, 

Que le génie irrite et que la vertu fâche, 

Qui méprise les bons et se plaint des pervers. 

(Heures noires et Nuits blanches.) 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS lo 



STRETTE 

Fragment. 



Quand s'envole la nuit, ô Muse, tu t'envoles ! 
Je retourne aux labeurs sots, abjects et frivoles, 
Conduit par le devoir, sublime et sérieux, 
Qui relève ma tâche ennoblie à mes yeux. 
Déjà tout luit, tout vit dans la vaste campagne ; 
De la brise et des eaux la rumeur accompagne 
Le cri des oisillons, leurs sifflets et leurs chants. 
Tout ruisselle d'amour, tout resplendit de joie, 
Car tout y suit en paix ses instincts, ses penchants. 

lit la fraise, du sein des herbes, sous les branches, 

Mêle au thym ses festons grêles et purpurins, 

La discrète ancolie ouvre ailleurs ses écrins, 

Où luit comme un joyau quelque insecte de moire... 

— Oh ! que les champs sont beaux ! que d'attraits ! quelleT 

Que n'y puis-je porter un pied furtif, un front [gloire ! j 

Qui penche sous le poids de sa pensée active... 

Mais il faut approcher quelque goujat méchant. 

Le faix mis de côté hier au soleil couchant 

Plus accablant retombe, et, cessant d'être un homme, 

J e redeviens l'ilote et la bête de somme. 



Il ADOLPHE VARD 



A RISETÏON 



Ne vous offensez pas, ô ma beauté craintive, 
De ce que mon regard s'éclaire ou s'assombrit; 
Et ma lèvre joyeuse est tout à coup plaintive 
Selon que votre œil bleu se courrouce ou me rit. 



Si mon pied suit de loin votre route furtivc, 
Ne vous offensez pas ! C'est un mal qui me prit. 
La vie y trouve un charme et la mort en guérit, 
Et ma trace à jamais sur la vôtre est captive. 



J'irai, je resterai bien loin de votre seuil, 

Assis sur quelque banc, l'œil fixe, l'âme en deuil; 

Et si vous paraissez, plein d'une joie amère, 



Je fuirai... car je suis maudit et repoussé; 

Mais reviendrai, cherchant où vos pieds ont passé, 

Pour revoir leur empreinte, ô ma blonde chimère ! 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 12 



SONNET FUNÉRAIRE 



Aube ! mère des Temps ! Fille de la Nuit sombre, 
Mystérieuse autant que le Rêve et l'Amour, 
Vierge, dont la splendeur faite de flamme et d'ombre 
Donnant la vie à tout, meurt d'enfanter le jour. 



Je n'ai du vieux Tithon jours ni trésors sans nombre; 
Celle dont l'œil d'azur me luit et me secourt, 
Plongeant, lune éclipsée en l'obscure pénombre, 
N'a pas aux cieux vermeils les étoiles pour conr. 



Et cependant mon nom, rumeur crépusculaire, 
Jusqu'au navire austral de l'Ourse, axe polaire, 
Prend son essor à l'heure où mon astre pâlit. 



Mes fils verront peut-être, en des noces funèbres, 
De ma tombe insultée embrasant les ténèbres, 
Une Aurore choisir pour sa couche mon lit. 

Adolphe Vard. 



CHARLES FREMINE 

(1841-1906) 



Ils étaient deux frères, Charles et Aristide. Nous ne pouvons 
ici que rappeler V œuvre de Vaine, Aristide, né à Bricquebec, le 
16 janvier 1837, ei mori à Issy, le 5 décembre 1897, trois ans avant 
la période que ce livre embrasse : Le long du Chemin, 1863, Lé- 
gende de Normandie, 1886, Une Demoiselle de Campagne, chez 
Lemerre, et Un Bénédictin, chez Ollendorff. 

Charles Frémine est né à Villedieu (Manche), le 3 mai 1841 et 
mort à Paris en 1906. 



Bibliographie : En collaboration avec son frère : Armand Le Bailîy (Fisch- 
bacher), et les Français dans les Iles de la Manche (Picard et Kaan). Seul : 
Floréal, poésies (Lemerre, 1869); Vieux airs et Jeunes chansons (Lemerre, 
1884); Au pays de Millet (Lemerre); la Chanson du pays (Jouvet); le Roi 
des Ecrehou (Dentu); Bouquet d'automne, 1890; enfin un choix de ses Poésies 
(chez Ollendorff, 1900). 



Fut rédacteur au Rappel, de 1882 à 1906. De la perte d'Aristide, 
Charles ne se consola jamais. De ce jour la Douleur despotique fut 

Assise sur son cœur comme sur un rocher. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS i j. 



Oh ! que je vive encor pour garder ton image, 
Pour qu'elle m'accompagne aux lieux que nous aimions, 
Sous les bois, près des flots, dans la Hague sauvage, 
Par les sentiers fleuris des vers que nous semions. 

Ch. Frêmine souffrait depuis longtemps d'un cancer au larynx. 
Ayant compris que la guérison était impossible, que même une 
opération ne le sauverait pas, il écarta pour quelques minutes la 
compagne dévouée de sa vie, et se suicida dans son appartement, 
106, rue d'Assas, le 8 juin 1906. Il avait pris soin d'indiquer l'ins- 
cription à graver sur la tombe, où ses restes seraient réunis à ceux 
de son frère : 

ILS ONT AIMÉ ET CHANTÉ LEUR PAYS. 

C'était un doux géant, un peu courbé depuis la mort de son frère. 
Je l'ai rencontré quelquefois dans le jardin du Luxembourg, où il 
promenait ses tristes rêveries. Beaucoup plus encore que Roinard, 
il ressemblait à Flaubert. Il y a un portrait de ce dernier, en garde 
national, qui semble un portrait de Frêmine. 

Dans la pièce liminaire de Floréal, le poète nous dit son départ 
vers Paris : 

Poète évadé de province, 
Je marche en chantant vers Paris, 
Léger, car mon bagage est mince, 
Savant, car je n'ai rien appris. 

Et c'est d'abord la grand' ville et sa banlieue qu'il chante, sou- 
vent d'un vers allègre, et les Parisiennes. D'autres chansons le mon- 
trent sur les bords de l'Aube, en Champagne, puis en Lorraine. 
Son Ida est grecque. Sa Rêverie spiritualiste a des résédas sur sa 
croisée, qui est de mansarde lutêcienne. 

Dans Sainte Bohème, la note presque montmartroise n'a pas 
changé : 

Enfin, las de tirer la queue 
A tous les diables du quartier, 
Loin des recors, vers la banlieue... 



15 



CHARLES F RÉMINE 



Suzette a rendu le poète amoureux vers la page 47. C'est seule- 
ment à la page 53, Promenade d'automne, que la Normandie ap- 
paraît à des signes non douteux, et précisément ce sont les premiers 
bons vers du livre : 

Octobre éclairât les ramures, 
Et mêle à ses brouillards malsains 
La bonne odeur des pommes mûres, 
Des pressoirs et des sarrasins. 

Les iris, au bord des eaux jaunes, 
De fange et de limon souillés, 
Gisent épars au pied des aunes, 
Comme de vieux sabres rouilles. 

L'herbe est morte dans la prairie. 
Aux brèches des fossés normands 
Des bœufs, à l'échiné amaigrie, 
Beuglent vers les hameaux fumants. 

Le vent s'aiguise aux branches d'arbre; 
Les hêtres blancs, au tronc veiné, 
Ressemblent à des fûts de marbre 
Au seuil d'un temple ruiné. 

Il a d'heureuses notations : 

Le couchant couleur de jonquille 
Transfigurait chaque bateau, 
Qui paraissait avoir sa quille 
En l'air, avec ses mâts dans l'eau. 

Un matin d'avril, que la diane des oiselets sonnait sous les 
feuilles, un jeune homme aux yeux pers « dont l'éclat tenait du 
prodige * lui est apparu sur le chemin, et lui a fait une promesse : 
« Prends ce livre aux pages blanches, remplis-le, et il vaincra l'ou- 
bli. » 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 16 



Mais le poète nous confesse qiCaux heures d'ennui, de mélan- 
colie et de deuil, il s'est tu, et n'a chanté qu'aux jours heureux : 

Aussi, pareilles aux beaux jours, 
Mes rimes sont rares et brèves, 
Faciles comme mes amours, 
Et légères comme mes rêves. 

Les retours au pays qu'il adore l'attendrissent toujours, et lui 
arrachent ce regret, dans Village : 

Pourquoi n'ai-je-pas fait comme eux, 
Les gens simples, les gens tranquilles? 
Qu'ai- je été chercher dans les villes, 
Toujours courant, toujours fiévreux? 

Pourquoi vivre dans les cités, 
Quand j'avais ces flots que j'écoute, 
Et n'aimais rien tant qu'une route 
Avec des champs des deux côtés? 
Il est trop tard, l'heure est sonnée... 

Mieux que dans ses « Adieux à Octavie », ses déclarations « A 
une fleuriste », ses « Pluies sur le Carrousel » et les autres pièces 
consacrées au décor parisien où il pt l'émule heureux d'Albert 
Mérat, mieux surtout qu'en ses poésws politiques (A Gambetta, 
Malheur, Le Navire), c'est dans son Cotentin natal qu'il a ren- 
contré ses plus belles inspirations. Plusieurs sont célèbres chez nous 
et toutes le méritent : 

Les Pommiers, Dans la dune, la Falaise, Brémont, d'où je 
détache : 

Dans les pâles bouleaux et les pins résineux 
La bise aigre du soir faitisiffler ses lanières; 
Cependant je gravis le Brémont sablonneux, 
Où renards et blaireaux ont creusé leurs tanières. 



17 CHARLES FRÉMINE 



Les ajoncs hérissés me barrent le chemin; 
Je m'arrête : à mon dos j'ai la mer et la plage, 
Et je vois à mes pieds, en se donnant la main, 
Les collines danser autour de mon village. 

O collines ! l'hiver sur vos flancs amaigris 
Qu'il creuse et qu'il tarit, peut souffler ses ravages, 
Je vous revois toujours quand les ajoncs fleuris 
Jettent des housses d'or sur vos croupes sauvages. 

Aussi le Raz Blanchart, la Vieille Église {il ne l'a pas nommée, 
mais c'est celle de Carterei, hantée des cormorans, et qui s'écroule 
dans la mer) : 

Le sable et les vents y mènent leurs trombes, 
Et les dunes l'ont aux trois quarts rempli, 
S' élevant ainsi que de grandes tombes 
Où l'ancien village est enseveli. 

Au front du portail de la vieille église 
S'ouvre sur la mer une baie à jour; 
Ronde, elle s'évide ainsi qu'une incise 
Qu'un tailleur de pierre aurait faite au tour. 

Mais le chef-d' œuvre de Ch. Frémine c'est la Chanson du Pays. 
Je l'ai donnée tout entière dans l'Anthologie de 1903 ; 

Salut beaux nuages nomades, 
Que le vent chasse de la mer !... 



O Pays vert de ma jeunesse ! 
Quel charme peut donc nous unir? 
Il me suffit d'y revenir 
Pour que, tête et cœur, je renaisse. 

Pourtant je n'y possède rien, 
Pas même un petit coin de terre, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 18 



Sinon la tombe où dort ma mère... 
Tout compte fait, c'est mon seul bien... 

Ni cour, ni verger, ni castel, 
Ni gras troupeaux, ni frais herbages, 
Dont on va toucher Jes fermages 
Lorsque revient la Saint-Michel. 

Il ne veut donc pas que je l'aime 
Par intérêt, ni vanité, 
Mais dans ma pleine liberté, 
Sans nul profit et pour lui-même ! 

Pour ses lignes, pour ses couleurs, 
Pour ses taillis brillants d'ondées, 
Pour ses hautes terres bordées 
De vagues, d'écume et de fleurs; 

Pour ses lins bleus, pour ses blés noirs, 
Pour ses fossés et pour ses haies, 
Pour les bouleaux de ses futaies 
Et les pommiers de ses manoirs... 

O mon pays fier et sauvage ! 
Si je ne te revois jamais. 
Que ce chant reste comme un gage 
De tout l'amour dont je t'aimais ! 

(Bouquet d'automne). 

Po.r ces vers-là, Frémine, etpovr votre destin, nous vous dédions 
nos larmes; et Finscription q.-.e vous rêviez pour votre tombe, elle 
est gravée dans nos cœ..rs désuets, dans nos cœurs point dépaysés, 
car votre amour de cette terre fut notre amour. 

Ch.-Th. F. 



WILFRÏD CHALLEMEL 

(1846-1916) 



Né le I er octobre 1846 à La Fertê-Macê {Orne). Mort le 13 fé- 
vrier 1916. Œuvre principale : Le Promenoir, avec eaux-fortes de 
Delbauve, chez H. Champion, 1903. 

Voici ce que f écrivis alors de ce livre : 

Poésie de lettré. W. Challemel fait des vers latins, mais à V occa- 
sion émeraude ses stances françaises d'un joli mot verdoyant de 
patois. Poésie d'archéologue. Le poète connaît les gables et les fleu- 
rons et V histoire de toutes les pierres bellement taillées par les vieux 
sculpteur s-imaigier s de son pays fertois, mais cette science ne Va 
desséché ni racorni. Poésie de collectionneur qui a stylisé le « col 
vidé » du xvn e siècle, et les gants « à la Phyllis » ; qui mène à V église 
une dame dévote du temps de Louis XIII, après avoir tendu sur un 
réseau d'archal le tulle noir où s'enveloppe un front austère, et guindé 
la symétrie des tuyaux de la jupe ; puis est descendu jusqu'au cœur 
de la dame, y peser les scrupules délicats ; car hier soir, surprise par 
le Malin, 

Elle a dansé le branle et le motivandé ! 

Mais aussi Poésie de sentiment dans Route abandonnée, dans 
le Souvenir de la Chaux où dialoguent VOssement et la Racine, dans 
Octogénaire, et surtout dans Saint-Maurice, souvenir dédié à son 
ami le comte G. de Contades. 

Par toutes sortes d'attaches cette poésie nous tient. Dans Lumière 
elle a Vaccent d'une très fière philosophie. Elle est humaine, selon 
le mot du jour. Surtout elle est classique, sans froideur. Voici qu'au 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 20 



dos de robustes Abyssins le poète promène une belle romaine le long 
de la voie Appia. Il nous dit Pétrone à sa litière louant des seins 
de roses blanches. Mais le poète entend aussi, en dessous, la sourde 
rumeur des chrétiens, celle qui des catacombes montait vers les 
Dieux vaincus. Il y a mieux là-dedans que des bibelots d'art. Et 
toujours nous pouvons le suivre sans peur de fastidies. Tout le pre- 
mier il hait les longueurs, même à la Société historique. 77 bou- 
chera le trou d'un programme sévère avec une exquise ballade im- 
proviste. Il rimera d'alertes strophes pour saluer la fin des séances, 
quand l'abbé — ses prières rituelles en retard, — songe à son bré- 
viaire, quand Chrysale — qui a des invités, — est inquiet du potage. 

Le passé n'est pas, à cette Mttse, une cendre de mort qui la suf- 
foque, mais une poudre fine qui la farde. Challemel eut beau vivre 
longtemps dans les livres, il a connu aussi le paysan dans l'Esta- 
minet, dans la Ferme, le garde champêtre un peu bu des routes. Il a 
été étourdi par Gaudissart aux tables d'hôte ; touché par la nostalgie 
des servantes loin de chez elles ; il a vu les fêtes populaires et les 
parades. Et de partout rapporté des tableaux justes, sobres et fins. 
Mais il sait surtout les gros curés normands, narquois, diserts, 
grandgousiers, rarement papelards. Il parle (à eux et d'eux) en pré- 
lat, et ce côté semi-ecclésiastique de son talent n'est pas le coin le 
moins curieux. Il a beaucoup vécu, j'imagine, dans cette bonne ville 
de Sêez que j'aime tant, où l'on ne se heurte guère aux bruyances, 
aux ateliers criards, mais où l'on voit une antique cathédrale, des 
séminaires, des couvents, dans les rues de l'herbe, d'aimables cha- 
noines, de discrètes personnes. 

Avec Sêez, et la Ferté, avec Fiers aussi, le poète est épris de 
Domfront, la ville haut juchée. Jadis on y risquait gros, de la table 
au gibet : 

Domfront, ville de malheur; 
Arrivé à midi, pendu à une heure. 
Pas seulement le temps de dîner. 

Mais : 

Dans le nouveau Domfront où l'on aime à venir 
L'archéologue dîne, et, rassuré, digère. 



21 WILFRID CHALLEMEL 



Après d'autres et avec plus de science, Challemel a salué les vieux 
logis qu'on tue. Toutefois sa piété aristocratique déplore surtout la 
déchéance des fiers Manoirs déchus en fermes, tombés à V auberge. 

ha Muse de Florentin Loriot est orientale et mystique. Une au- 
tre, quand elle exalte les plats de gueule et les crus savants, bourgui- 
gnonne. M me Delarue-Mardrus se trahit Scandinave, fille de 
Pirate montée sur la Côte Vassale. Vard décoche les carreaux de son 
ancêtre, V archer gallois. Dans Boissière par les prés smaragdins où 
le lait sirupeux bave des seilles, bougent des vaches d'une Neustrie 
hollandaise. Les toiles de Beuve sont d'une touche et d'une intimité 
flamandes. Le pays de Bray de Roinard pleure dans une atmos- 
phère grise. L'angoisse y blasphème contre l'usine sous un ciel bas, 
industriel, déjà picard. Mais la Normandie de Challemel est basse- 
normande, d'entre la Vère et le ruisseau de Maure. 

D'autres ont peint leur paysage natal de couleurs tranchées, 
exprès crues, tandis que ces tableaux-ci valent par la nuance. Des 
poètes ont chanté leur Normandie conquérante ; mais P allure hé- 
roïque êtail belle surtout pour les voisins. « La riche moisson d'épées 
que je donne à regarder à votre jalousie! » Ce Fertois — • encore qu'il 
soit des Marches de la Duché — n'a point songé aux horzains. C'est 
pour être de nous seuls goûté qu'il agença sa peinture anecdotique 
et vernaculaire , très averti des choses normandes, de celles qu'on ne 
voit pas de la gare, qui ne se devinent pas de la table d'hôte. 

Dans les bibliothèques avez-vous hanté les exquises Désuétudes? 
Connaissez-vous les us de nos vieilles bourgeoisies, la noblesse des 
hôtels Sagiens, et les vies doctes vouées aux rites du passé? Faites- 
vous des distiques latins comme Nicolas Lallemant, à Vire, vers 
1785, ou comme le Père Mauduit de l'Oratoire, ou comme Le Vavas- 
seur? Dans quelle mesure jouissez-vous d'une citation d'Ovide, de 
Sabinus, de Paulin de Noie? Reconnaissez-vous sur une assiette 
les monogrammes de nos anciennes faïences? Persillez-vous d'un 
mot patois la chair savoureuse des gais propos? — Oui? Lors cy 
venez ; pour vous le couvert est mis. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



AUX FERTOIS DE 1749 
Préface d'une étude historique sur La Ferté à cette époque. 



Ancêtres disparus, dont le vieux cimetière 
En parterres fleuris transforme ia poussière, 

Fertois des temps passés, 
Que troublent maintenant des jardiniers profanes 
Heurtant de leurs râteaux les fragments de vos crânes 

Au hasard dispersés; 



Des choses de votre âge occupant ma pensée, 
Souvent je ressuscite une époque éclipsée 

Pour vous connaître tous, 
Et lorsque je déchiffre et grave en ma mémoire 
Les parchemins jaunis racontant votre histoire, 

Je crois vivre avec vous. 

Aujourd'hui, rappelé vers ce passé que j'aime, 
Je cherche ce qu'était sous Louis le Quinzième 

Le petit bourg fertois. 
O vous, ses habitants que la froide mort glace, 
Levez-vous ! Un instant reprenez votre place 
Au soleil d'autrefois ! 



2 3 WILFRID CHALLEMEL 



Que votre humble demeure ainsi que vous renaisse, 
Et que chacun de vous, tout joyeux, reconnaisse 

Celle où fut son doux nid; 
Du vieux logis Pinson les monstres fantastiques 
Pour vous mieux saluer penchent aux toits antiques 

Leur tête de granit. 



Les pignons auguleux des maisons disparues 
Surgissent, profilant de tortueuses rues... 

Pauvres morts ignorés ! 
Dans cet humble décor, sur ce petit théâtre, 
Ils ont joué leur rôle ou lugubre ou folâtre, 

Puis se sont retirés. 



Ils se sont retirés dans les coulisses sombres 

Où nous disparaîtrons, nous aussi, vaines ombres, 

Quand viendra notre tour, 
Après que nous aurons, sur leur étroite scène, 
En acteurs de province achevé non sans peine 

Notre rôle d'un jour ! (i) 



(i) Dans « la Vie normande », du 31 octobre 1903, j'ai publié une étude 
sur les Poètes de La Ferté-Macê. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 24 



SONNET 

A UNE PINTE EN ANCIENNE FAÏENCE 

DE ROUEN 

trouvée à La Ferté-Macé. ' 



Pinte, tes flancs où luit un émail authentique 
Ont des lambrequins bleus décorés avec art, 
Et montrent saint Antoine en sa pose ascétique 
Avec son compagnon grassouillet et paillard. 

Qui premier t'acheta, sœur de l'amphore antique? 
Dans l'ancien bourg fertois rendis-tu babillard 
Le tabellion Noyre au paraphe magique? 
Versas-tu l'éloquence au curé Robillard? 

Honneur de mon dressoir, brillas-tu sur la table 
D'Antoine de Lacroix, le prieur respectable? 
Oh ! que de bons aïeux par toi désaltérés ! 

Viens, afin qu'aujourd'hui je boive à la mémoire 
Des vieux pinteurs fertois qu'a dédaignés l'histoire 
Mais dont l'âme rayonne en tes cidres dorés. 

Wilfrid Chali.emel. 



CH. FLORENTIN-LORIOT 

(1849-1905) 



Bibliographie : Oricns, poèmes, l'œuvre capitale du poète, chez Lemerre , 
1895; la Tour de Bonvouloir, dans la Normandie monumentale; Nitocris, 
drame en cinq actes, en prose (Lemerre, 1904); Essai sur les Mégalithes; 
V Evolution en Archéologie ; la Faillite des Dieux, impressions d'un voyage 
dans l'Orient grec, chez Lemerre, 1900 ; VEncloché, 1902 ; un autre recueil de 
vers introuvable : Avant le Châtiment, la Fresque de V église Saint- Julien, Une 
église champêtre, David Ltvingstone, Explorations et Missions dans l'Afrique 
équatoriale, etc.. 



Naquit à Alençon, le 10 janvier 1849, au n b 110 de la grand'ruê. 
Son aïeul était meunier; son père, négociant en dentelles, était de 
Falaise. Sa mère avait vu le jour dans la Tour qui sert de porte à 
Domfront, et dont le poète a parlé dans la Normandie monumen- 
tale, publiée chez Lemâle, au Havre, en 5 vol. in-folio, 1892- 1898, 
ouvrage auquel Loriot collabora pour la description du Passais 
normand. 

Il fit ses études au lycée d' Alençon, son droit à Paris, puis fut 
pendant 20 ans avocat au barreau de sa ville natale. « Dans ses pre- 
miers plaidoyers, écrit un témoin, il fit prendre à des causes vul- 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 26 



gaires un essor tellement lyrique qu'il plongea dans la stupéfaction 
la magistrature locale, peu habituée à ces vertigineuses envolées. » 
// eut le malheur de se mettre à dos les bourgeois d'A lençon et de 
Domfront, en heurtant de front leurs manières de voir, de sentir, de 
parler, et d'agir. « Les gens sages dans ce pays, écrit à ce propos un 
Normand, s'occupent d'abord de leurs intérêts particuliers... Ce fut 
surtout une grande témérité de sa part de s'attaquer à un homme tel 
que M. Christophle, au moment même où celui-ci disposait d'une 
inflence qui faisait de lui le maître du département, et cela dans son 
propre fief de Domfront, où les gouverneurs du château étaient 
certes, dans leur temps, de bien petits seigneurs à côté du puissant 
gouverneur du Crédit foncier de France. Cette campagne fut désas- 
treuse pour Loriot, pauvre petit avocat sans cabinet. Plus tard il 
est vrai, lorsque l'astre du gouverneur commençait à décliner, Loriot 
lança contre lui, non sans esprit et non sans succès, une pièce 
aristophanesque, intitulée l'Encloché. » 

Mais Loriot avait achevé de se rendre impopulaire. Il avait 
publié un recueil de poésies, Avant le Châtiment, pour flétrir les 
fermetures de chapelles et les expulsions de religieuses, sous Jules 
Ferry. Le 21 janvier 1893, il fit célébrer , à Notre- Dame d' A lençon, 
un service pour le repos de l'âme de l'infortuné Lotus XVI. Enfin, 
le 14 juillet suivant, il arborait, à sa fenêtre sur la grand'rue, un 
drapeau noir en signe de deuil pour la mort des victimes de l'insur- 
rection, excitée au Palais-Royal par Camille Desmoulins. « A ces 
causes de déconsidération, ajoute le même correspondant, vinrent 
s'ajouter des erreurs de conduite, des inconséquences, quelques ridi- 
cules, et, ce qu'il y a de plus grave dans un pays conservateur {de 
son bien), la mauvaise gestion de sa fortune. 

« C'est alors que le poète qui a fait le plus d'honneur à Alençon 
dut secouer de ses sandales la poussière de son ingrate patrie, et 
demander un asile aux rochers du Mont-Saint-Michel. » 

Loriot se confina, trois années, dans une maison qu'on dit a voir 
été celle de Du Guesclin. 

J'emprunte ce qui suit à un article d'Oscar Havard : 1 Le Mont- 
Saint-Michel, pour Loriot, fut le point êvocateur de tous les senti- 



27 



CH. FLORENTIN-LORIOT 



ments qui régnaient à la fois dans son âme : culte des horizons infi- 
nis, prédilection pour les stabilités monumentales, tendresse atavi- 
que pour les chants de VOcéan, les souffles des cyclones et les rumeurs 
des vieilles pierres. 

(.{Les pêcheurs montois aimaient ce moine en sabots, cet ascète en 
peau de bique, qui, le chevalet sous le bras et le bâton à la main, 
s'orientait tantôt vers les hauteurs et tantôt vers la mer. Le soir, lors- 
qu'il avait fini sa tâche, Loriot rassemblait ses voisins, pêcheurs de 
coques et ramasseurs de varech, dans la rue, et leur lisait, à la clarté 
lunairt, tantôt V Évangile et tantôt Shakespeare. » 

Gallus, qui était son voisin de Saint-Pair, ne fut pas le seul écri- 
vain célèbre attiré par le génie du poète d'Oriens. 

Une élite d'artistes et de lettrés, Puvis de Chavannes, Pierre de 
Nolhac, Etienne Lamy, Frédéric Plessis, Engerand, de Hêrêdia, 
le P. Constant, Robert de Bonnières, Gaston La Touche qui fit son 
portrait, H. Onfroy, le Comte de Contades « V enveloppaient de leurs 
souriantes tendresses ». 

77 s'échappait de Normandie de longs mois pour s'en aller aux 
Lieux Saints et dans l'Orient grec. Il en rapporta un livre, — ses 
impressions de voyage — « la Faillite des Dieux ». Ce fut un 
archéologue et un êgyptologue érudit. 

Je ne l'ai pas connu jeune, mais à son déclin, lui qui fut si bril- 
lant/ Une cravate mal nouée, un col fermé d'un seul côté et battant 
de Vautre comme le cercle cassé d'un tonneau ; une houppelande 
chauve, vrai manteau de pluie pour vieux chanoine sans servante ; 
des grègues tortes, inégales, dont les boutons aux cous étirés épou- 
sent des boutonnières d'une autre longitude; des souliers de curé 
moins la boucle et qui rabotent les cailloux, tel j'ai vu celui que la 
mort a fait auguste, et qu'un génie acide et intermittent ne permet- 
tait pas de prendre pour un bonhomme. 

En 1902, déjà très malade d'albuminurie, toussotant, il avait eu 
peur d'un hiver de plus dans la maison de Du Guesclin, au Mont- 
Saint-Michel; et où pensez-vous qu'il vint chercher de la tiédeur? 
Dans xm logis d'artisan, aux fenêtres sans bourrelets, à un sixième 
étage, sur la plus havte maison de la Butte. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 28 



// est mort chez des parents qui V arrachèrent à ses courants d'air, 
à son nid de cigognes entre deux cheminées, le soignèrent quelques 
mois et héritèrent de lui. 

La première fois que je le visitai rue Lamarck, je vis défiler chez 
lui tous ceux qui devaient consoler ses derniers jours : son ami On- 
froy; une jeune femme d'Alençon, ancilla et domina, un joyau 
rose et noir qui brilla une seconde entre deux portes, un religieux 
qui devait lui donner V absoute, et ses deux cousines Carlet. — Car- 
let, un vieux nom Domfrontais. Ce fut aussi celui de Marivaux. 
Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux est né à Paris par cas for- 
tuit.d'un père normand, qui Va vite ramené dans le Bocage. C'est 
un des ancêtres maternels de mon ami Loriot. 

Le jour que Loriot mourut, nous parlions de lui à la maison et 
soudain ma femme se prit à dire : « Oh! c'est étrange, regarde le chat, 
on dirait Loriot. » 

Et deux secondes durant, ce fut Loriot en effet : la même tête 
ronde, les mêmes moustaches en bataille, mais les yeux surtout, les 
yeux, l'un presque fermé, Vautre décochant des carreaux de soufre- 
Le poète aimait beaucoup cette échine de noir velours. Ils se cares- 
saient l'un à Vautre, la bête et l'homme, en des gestes câlins et félins, 
pareils; ils se fascinaient tour à tour. Au moment où l'âme s'est 
affranchie du corps pesant, Loriot a voulu certainement se révéler 
à nous ; il s'est manifesté dans la forme souple, dans le corps élec- 
trique qu'il aimait. 

Cette attitude de chat ironique et batailleur, reprise post mortem, 
lui avait été familière. Déjà gourd comme un demi-paralytique , 
sans armature, coulé et fondu dans la tonne de sa pelisse, traîne- 
pieds, il semblait parfois absent ou lointain. Eh bien, non, il avait 
tout vu, tout pesé, tout capté. Quelques semaines plus tard, il vous 
rappelait les phrases incidentes, les gestes esquissés, les nuances 
fugaces. De vingt écouteurs il avait été le plus sagace. Et c'était 
naturel, le plus grand poète est celui qui a les sens les plus affinés... 

Une phase de nos relations nous fut bien douloureuse. C'est 
quand je préparais l'édition des Cendres. Il me racontait le poète 
à la destinée tragique. Ensemble nous commentions ses derniers 



29 CH. FLORENTIN-LORIOT 



vers, et nos gloses soulevaient un à un les pesants problèmes de l'a- 
mitiê posthume, de la survivante inquiétude du mort pour ses ma- 
nuscrits, de nos devoirs en face des reliques, de l'intérêt poignant 
des œuvres encore larvaires, et de cette nudité sacrée du poète qu'il 
faut craindre d'étaler... Or Loriot se savait condamné. Est-ce que 
parfois sa langue gelée ne s' engourdissait pas comme un ruisseau 
d'hiver? Lui aussi s'inquiétait de ses manuscrits inachevés; lui 
aussi craignait la destruction de ce moi idéal, après l'autre! Alors, 
à tous les carrefours de nos phrases, il heurtait son propre spectre, 
fraternellement accroché au bras du premier mort. Les moindres 
allusions à Millet trouvaient en nous une application douloureuse 
à un autre destin. Nos yeux, qui devant la plaie vive se détournaient 
tout à coup, nous prouvaient justement que cette allusion nous l'a- 
vions faite, in intimis. Et les ouates d'euphémismes, les tendres 
charpies d' antiphrases dont nous amortissions, dont nous pan- 
sions nos réflexions blessées, n'empêchaient pas toujours notre sen- 
sation de s'écorcher au tranchant du mot. 

Florentin Loriot est mort à Paris le 2 juillet 1905 et fut inhumé 
à Alençon. — Dans « La Libre Parole », Oscar Havard salua son 
ami disparu : 

aLoriot quitta le Mont. Il fut obligé de partir. Pendant les nuits de 
tempête il croyait voir les remparts et les tours s'animer et com- 
battre. Il lui semblait que les murailles féodales aboyaient au car- 
nage. Que signifiaient ces paroles sibyllines? » 

Que Loriot ait eu le don prophétique, — et serait-il le premier? — 
je n'en serais pas autrement surpris. Un jour d' exaltation fiévreuse 
et d'autant plus lucide, il me raconta que V Archange lui était autre- 
fois apparu dans son sommeil, lui commandant de partir à la re- 
cherche de ses sanctuaires oubliés. Le poète n'ayant pas eu l'or- 
gueil de croire à ses voix, la Vision tenace reparut et de sa mission 
lui promit un gage. « Le jour même, me dit Loriot, je vis une femme 
sur la grève ; quelque force inconnue m'obligeait à croiser sa route. 
Et je me mis à lui dire, sans être maître des paroles qui sortaient, 
rauques, de ma gorge, que le lendemain elle serait morte. Le lende- 
main à midi elle était enlizée dans les sables ! A lors je ne doutai 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 30 



plus, je partis. Regardez sur le mur cette toile, je l'ai peinte en- 
Orient, dans la crypte même très anciennement consacrée à saint 
Michel, mais oubliée et perdue depuis des siècles, et c'est là que le 
vainqueur du Dragon m'a conduit. » 

Ch.-Th. F, 



3 I CH. FLORENTIN-LORIOT 



THERMONTHIS 

A Estève. 

Memphis dormait. Six rois de pierre, dans la pose 
D'Immortels qui verraient passer le vol des ans, 
Dominaient, de leurs fronts mitres de granit rose, 
Les palais inégaux à leurs torses puissants. 



L'aube sur les degrés des tombeaux imposants 
Descendait dans sa gloire avant le jour éclose ; 
Chéphrem, et puis Chéops, par-dessus toute chose, 
Levaient leurs deux sommets lointains et rougissants. 



Drcites sous leur amphore à l'égal des statues, 
Des femmes, aux bras nus et bruns, de bleu vêtues, 
Marchaient sous les palmiers vers le Nil violet... 



Moïse, en ce moment, passait, dormant encore, 
Et la fille des rois, Thermonthis, recueillait 
Ce fils de sa pitié plus charmant que l'aurore. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 32 



LES COLONNES DE TYR 



Les colonnes de Tyr alignent sur la plage 
Leurs fûts, blancs, jetés bas depuis d'anciens revers, 
Si pesants que le flot qui les frappe en travers, 
Sans pouvoir les rouler, les polit d'âge en âge. 



Le pilote aperçoit au cours de son voyage 

Ces naufragés de marbre à demi recouverts 

Par les sables rosés et les tamarins verts, 

Et dont la forme longue est comme un sarcophage. 



Monument que j'érige au bord des mers d'oubli, 
D'un cœur plus généreux que ne t'ai-je établi 
Dans cette intégrité qui t'aurait fait durable ! 



Mais, ô Temple rêvé que j'aurais dû bâtir, 
Ton ébauche en ruine est déjà comparable 
Aux grand troncs échoués des colonnes de Tyr. 



33 CH. FLORENTIN-LORIOT 



COURTISANE JUIVE 



Pleure, étrangère pâle, avec ton Meyerbeer ! 
Tu méconnus le Christ, et depuis lors, ô Juive ! 
C'est le vide qui règne en ton âme plaintive, 
C'est l'Infini qui manque à ton désir amer. 



Comme un rocher que bat l'infatigable mer, 
Ton cœur du grand amour lassa les tentatives. 
L'Infini ! tu l'attends des voluptés chétives 
Que donne en défaillant, ta périssable chair. 



Trop longtemps tes bras blancs, au sommet des terrasses, 

S'ouvrirent, implorant l'espérance des races. 

Tes yeux ont trop plongé dans le ciel chaste et bleu. 



Ton corps s'est fatigué de l'attitude austère, 
Et vend, pour en finir, aux amants de la terre, 
Ses flancs désespérés faits pour porter un Dieu ! 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 34 



VOIX DANS LA NUIT 

Fragment. 



L'hôte et le serviteur, dans le palais tout dort. 

Par la porte de corne ou la porte d'ivoire 

Du songe véridique et du rêve illusoire, 

Murmurant et léger, l'essaim nocturne sort. 

Des yeux briUent dans l'ombre, et quelqu'un de terrible, 

Le vainqueur d'Ilios, est déjà revenu. 

Les grottes, les rochers, les bois l'ont reconnu; 

Mais l'homme ignore encor sa présence invisible, 

Comme un prêtre qui fait un sacrifice aux dieux 

Tourne sur le brasier les entrailles brûlantes, 

Tel Ulysse, accoudé sur des toisons saignantes, 

Tourne et retourne en lui son cœur silencieux : 

Ils sont là, profanant le palais de ses pères, 

Ces rivaux, qu'il réserve à des noces amères ! 

De la captive impure ils possèdent les flancs, 

Et repus des plaisirs qui font haïr l'aurore, 

D'un cœur vide et superbe ils convoitent encore 

Le lit baigné de pleurs de l'épouse aux bras blancs... 

Elle est seule, elle est triste, en sa haute demeure; 

Elle écarte son voile et se lève à demi; 

Et dans la grande paix du palais endormi, 

Ulysse entend sa voix qui se lamente et pleure. 



35 



CH. FLORENTIN-LORIOT 



PITIÉ DE LA DAME 



Sui les bois d'où jaillit la bête effarouchée, 
Sur les bois que le cor funèbre emplit d'émoi, 
La dame en sa pitié sereine s'est penchée : 
« Ouvrez au cerf, dit-elle, et qu'il entre chez moi ! 



Qu'il boive au bassin clair où de son bruit débile 
Une eau tinte au milieu de la cour en repos, 
Sous l'ombre des grands toits, au milieu des murs clos, 
Que lambrisse un grand lierre' à la feuille immobile. » 



Saint Hubert, quand parut le crucifix de feu, 

Aux bêtes étendit la clémence de Dieu 

Qui, pour les protéger, s'assimile aux victimes. 



Et le cerf, dont les pleurs argentèrent les yeux, 
Se coucha sur le seuil, et les chiens furieux 
Ne mordirent qu'en rêve aux dépouilles opimes. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 36 



NÉNUPHARS 



Sur les feuilles des eaux, l'albâtre de leur tige 
Étincelle; on croit voir, livrée au flot qui dort, 
Une frêle armada d'Elfes aux barques d'or, 
Et que la lampe en fleur du nénuphar dirige. 
Partez-vous vers l'Érèbe, elfes au vol léger 
Que Shakespeare inventa dans ses divins mensonges? 
Partez-vous vers la rive, où l'on voit voltiger 
Sous des portiques bleus le vain peuple des songes? 

Ch. Florentin-Loriot. 



ROBERT DE LA VILLEHERVÉ 
(1849,1919) 



II est né le 15 novembre 1849 sur la côte d'Ingouville, alors com- 
mune indépendante du Havre. Il prétendait avoir écrit à six ans sa 
première comédie : le Retour à la Campagne. Il a dit, en oubliant 
volontairement les Ballades galantes, publiées au Havre, chez 
Pelletier, en 1876 : « Mon œuvre commence à la Chanson des 
Roses». Voici le jugement que portait sur cette plaquette le poète des 
Odes funambulesques dans une lettre à M. de la Villehervé : 
« Nous sommes étroitement parents par l'amour de la poésie, le 
souci du travail achevé, et la conscience qui nous empêche de nous 
contenter à demi. » Etroitement parents, rien de plus juste. De la 
Villehervé, la pipe aux dents, coiffé d'un large béret montmartrois, 
flanqué du Dictionnaire de Rimes qu'il avait colligê pour son usage 
et qu'il essaya de publier, pâlissait de longues heures sur une stro- 
phe, sur un vers, sur une rime, attentif comme un bon comptable à sa 
colonne de chiffres, comme un ouvrier scrupuleux à son établi. 

Il n'était point la proie des forces obscures et dionysiaques qui 
explosent chez les grands inspirés, comme à leur insu. Selon l'ex- 
pression de G. Sorel : il n'eut de génie que dans la mesure où il se 
connut. Ce poète n'eut jamais V exaltation indicible, les jaillisse- 
ments sublimes de l'inconscient. Il s'enferma dans le cadre étroit de 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 38 



raisonnements analytiques, de formules mécaniques, appliquées 
ingénieusement et régies par les exigences d'une rime opulente. 

Amusant contraste de V homme casanier et rangé, ayant bien 
appris son métier chez son patron Banville, et fabriquant froide- 
ment de mirobolantes poupées. Des poupées bien corsetées, quit- 
tant le sol de pieds prestes, et détachant savamment leur ruade 
au bout du vers. Car, pour cette école, tout le vers est dans la rime. 
C'est elle qui, par un mystérieux et fatal pouvoir, née du sujet, en- 
gendre Vidée et l'image, et les enchaîne à l'image et à l'idée suivantes. 
C'est donc le mot essentiel, l'organe vibrant, qui prépare le spasme 
au bout du vers. La consonne d'appui ne lui suffisait pas toujours ; 
moutons à son gré rimait insuffisamment avec Bretons, il lui fal- 
lait écoutons. 

Dans Ko-Mat, il remit six vers achevés sur le chantier pour 
obtenir à nomme une rime où le son fût exactement rappelé, comme 
ou somme ne le pouvant satisfaire. 

Il va venir, celui que j'attends, le jeune homme 
Au cœur fort, que l'oiseau des hautes cimes nomme 
Au fleuve... 

Prenons dans le Jardin du curé un autre exemple : 

La paix est ici. Bonne et sereine, elle accueille, 

Dès la porte; assez bas pour qu'un enfant les cueille, 

Tendent leurs roses les rosiers du jardin frais. 

A qui le pillerait, il peut dire : « J'offrais. » 

II se livre, il est sans défense, il n'a point cure 

Qu'on le défende, étant le jardin de la cure. 

Cueille à jamais entraînera dans son sillage accueille. Ainsi, 
à bien voir, cette richesse se prive volontairement des ressources et 
du charme de l'Inattendu. 

N'est-il pas visible que le mot frais a commandé le vers suivant 
pour obtenir le verbe j'offrais à la première personne de l'impar- 



39 



ROBERT DE LA VILLEHERVÉ 



faifi Que le jardin de la cure a nécessité le vers précèdent, avec, 
pour le bourrage en coton, ces répétitions pêrissologiques : 

II se livre, il est sans défense, il n'a point cure? 

De la Villehervé s'est privé de rimes excellentes et neuves, et 
moins prévues, en subissant les absurdes prohibitions qui défen- 
dent à un singulier de rimer avec un pluriel, écartent l'hiaUis, 
même harmonieux. La Rime lui fut une vieille maîtresse impé- 
rieuse, un collage trop long, impossible à secouer. Ainsi se croyait-il 
fidèle à la Tradition. Mais il y en a plusieurs. L'histoire de notre lit- 
térature nous montre les Maîtres nouveaux dédiant aux vents quel- 
ques cendres des Urnes anciennes. Villon emprunte à Eustache Des- 
champs, mais V épure et V amende. Charles d'Orléans et Martin Le- 
franc avaient pareillement corrigé la technique de Guillaume de Lorris 
et de Jean de Meung ; Marot innove à son tour ; Ronsard, en imi- 
tant, crée ; Malherbe institue des lois nouvelles, quelques-unes d'ail- 
leurs malheureuses ; enfin Hugo instaure la coupe ternaire. La Tra- 
dition c'est, sinon une révolution, au moins une Réforme qui a 
réussi. Il est dangereux de faire table rase du passé, il est criminel 
de dissiper un glorieux héritage, et je n'ai garde de défendre ceux 
qui n'ont plus d'autres règles que leur caprice. Mais le vers libéré 
nous apporta de précieuses et sages conquêtes. La Villehervé n'ac- 
cepta d'innovation aux lois de Despréaux que le trimètre. Toute son 
œuvre fut asservie aux illustres exemples, à la phrase Banvilles- 
que, qui s'amuse aux sauts périlleux, se déclanche et se contourne 
quelquefois doulotireusement et à grand péril, pour attraper une S 
nécessaire au bout de l'alexandrin. Cette technique étroite s'interpose 
entre sa vision et le monde vivant. Racine, Corneille étaient moins 
stricts, à tout prendre : ils écrivaient je voy, je sçay, se privant sans 
remords d'une lettre fâcheuse ; et quant au remords quelle escobar- 
derie de l'écrire sans S final? 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 40 



Après la Chanson des Roses, le Gars Perrier, roman chez Ollen- 
dorff (1886). Puis un autre roman en collaboration avec Georges 
Millet : la Princesse Pâle, même éditeur (1889). En même temps, 
chez Vanier, Toute la Comédie, en vers. 

Et ce n'est encore que Littérature, comme ces titres vous en con- 
vaincront : le Boniment, les Paroles du Régisseur, Madame Cas- 
sandre, Polichinelle, Pierrot, le Matamore, etc. Après les acteurs, 
les décors : Sonnet du fond de ville, Sonnet pour décrire le repaire 
des bandits, celui à la louange du jardin, Sonnet pour faire voir 
la forêt. Œuvre de patience, art chinois qui sculpte avec un métier 
raffiné jusqu'au bouton invisible où s'insinuera le doigt pour faire 
jouer un ressort secret. Écoutez : 

LE PÉDANT 

Mais plus gonflé de vin qu'une outre pleine 
(Tournez un peu les yeux de ce côté) 
Voici venir, comme un autre Silène, 
Se dandinant sur un âne bâté, 
Un ventre auguste en sa capacité. 
C'est le Pédant qui, sans nulle hyperbole. 
Glose, commente, interprète, interpole, 
En hébreu, grec, turc et néerlandais ! 
Et le baudet qu'il monte est un symbole, 
Car il éduque les baudets. 

LE SONNET A LA LOUANGE DU JARDIN 

Sous les prestigieux dômes de frondaisons 
D'où tombe avec les fleurs on ne sait quel mystère, 
Rien dans ce beau jardin ne rappelle la terre 
Souffrante, et le cruel changement des saisons. 



41 ROBERT DE LA VILLEHERVÉ 



Car j'ai vu, quand, régnant dans l'orgueil de leurs races, 
Les dames font sonner au marbre des terrasses 
Les longues cannes d'or qui reposent leurs mains, 

Les satyres de pierre en leurs gaines usées 
Sourire, et, curieux, penchés vers les chemins, 
Ils disaient ; « Les voilà qui se sont déguisées. » 



* * 



II fut deux fois candidat à V Académie, il eut une voix et on lui 
préféra Lavisse. Il eut 4 voix et on lui préféra Bornier. Il se consola 
de ce double échec en rimant l'Étrenne et la Comédie du Juge; mais 
entre les deux il y avait eu les coups de couteau. D'où les Impres- 
sions de l'assassiné {Ollendorff, 1894). Je ne conterai pas la nuit 
d'épouvante où Jean-Charles Schérer, domestique congédié, assas- 
sina la petite servante Angèle, puis la première Madame de La 
Villehervé, et frappa le poète lui-même de 18 coups de couteau. Mais 
ce petit homme avait la vie chevillée au corps, et devait atteindre 
70 ans. 

« Schérer, pour ni' arracher son arme du crâne où elle était en- 
« foncée, dut y mettre les deux mains; encore me laissa-t-il au 
« cervelet exactement quatre centimètres deux millimètres de fer. 
« J'appelai au secours. J'avais prolongé la dernière syllabe du 
« mot secours, ainsi que dans les mélodrames font communément 
« les gens qu'on assassine. Seulement, est-ce que ma voix porterait? 
« Je craignis que non. Au secours, 3 syllabes sourdes. Donc, un 
« mauvais appel. Je changeai, je criai : « A moi, vite, vite! » 

Même quand on le tue, il fait de la littérature. Et la suite du récit 
le montre se comparant lui-même, au plus tragique de ses gestes de 
défense, aux chiens savants du cirque Corvi. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 42 



Le poète guéri donne au Théâtre des Poètes Lysistraté, et port 
à VOdéon le Roi de fortune. A ce théâtre, il finit par faire accepter 
l'Ile enchantée (1901). Mais il se voit refuser le Toit de misère, 
à la Comédie-Française. 

J'allais omettre de citer : les Armes fleuries publiées chez Le- 
merre (1892), à P appui de sa candidature à V Académie, et Petite 
ville, 1 vol. in-12, édition de la Maison du Livre (1914). De la pro- 
vince le poète a vu le curé, le maire, le vieux prêtre, la vieille fille, le 
juge de paix, le médecin, le notaire, l'aubergiste du Soleil d'or 
sans attendrissement; mais il en fait la caricature sans malice. 
Comme de tous les sujets qu'il élit, il s'en amuse et tire d'éblouis- 
santes fusées. 

En 1903, le Jour des élections fut joué à Lyon; en 1905, dans 
la forêt de Montgeon, sub Jove, on représenta le Mystère de Saint 
Nicolas et des Trois belles Filles qu'il sauva du péché. Le vers, de 
plus en plus déhanché, a maintenant de la raideur dans les jambes, 
parfois, (v. La souplesse élégante, c'est la seule qualité que me recon- 
naisse Mendès, » soûlait dire La Villehervê, avec un peu d'aigreur. ) 

On reprit ce mystère à Rouen, avec grand éclat, pendant les 
Fêtes normandes. C'est la pièce de Lucie Delarue-Mardrus, Thor- 
borge, reine de mer, qui primitivement avait été inscrite au pro- 
gramme. On avait même la promesse d'un ministre. Ce drame de 
l'exode des Vikings vers l'Estuaire sêquanien était d'ailleurs indi- 
qué pendant ces fêtes de la Race, devant nos frères Scandinaves. 
Mais au-dessus du ministre il y eut l'organisateur des Divertisse- 
ments : un vaudevilliste! Et la femme du vaudevilliste avait précisé- 
ment soumis un poème au concours de la Vie heureuse, où Lucie 
Delarue-M ardrus était juge. « — Faites couronner mes vers, on 
jouera votre Thorborge. Donnant donnant. » 

Le marché honteux, la Prière aux mains jointes, furent repous- 
ses ; au lieu du drame nordique de nos origines, nous eûmes le joli 
recollage archéologique, artificiellement, êloquemment moyenâgeux, 



43 ROBERT DE LA VILLEHERVÉ 



de la Villehevvê, avec le grand jeu de rimes riches, le mystère sans 
mysticité. En faut-il inférer que le poète fut habile à V intrigue? 
Hélas! il arrivait tout juste à placer de temps en temps un lever de 
rideau, ou à décrocher un prix de 25 louis à V Académie fondée au 
Havre par ce bon potard Foloppe. — La municipalité havraise fit 
donc une bonne action en lui confiant une petite chaire, un cours 
d'histoire de la Poésie française, et, pendant la guerre, d'humbles 
fonctions à V hôtel de ville, 



* 
* * 



Un éloge au disparu : il n'était pas décoré! Pourquoi? 

C'est assez incompréhensible. De la Villehervé, qui se disait mar- 
quis, ne boudait pas la République. Gentilhomme, il était démocrate. 
Breton d'origine, il se rangeait selon l'opportunité parmi les Nor- 
mands. Mais pas toujours, comme en témoignent le Parnasse bre- 
ton de Tiercelin, et V Anthologie des Poètes du Terroir de Van Be- 
ver, où il se voulut sous la bannière d'Armor, ayant le choix. Si le 
Havre commémore par un buste son poète municipal, que ce soit au 
quartier breton de Saint-François. 

L'œuvre maîtresse du poète c'est, en même temps que la plus 
caractéristique : Toute la Comédie. Jamais il n'a rencontré un sujet 
plus adéquat à son talent, un décor plus favorable à sa fantaisie 
verbale : jardins bleuâtres sous la lune, Léandres dont luit l'habit 
de satin, hymnes de joie à la Rose et au Chèvrefeuille, il déroule ses 
toiles pour les Jeux de Thalie avec une inégalable virtuosité. Il 
s'enivre de sons pétillants comme du Champagne, généreux comme 
un vieux bourgogne. Et sa phrase tourne tout de suite des yeux 
blancs dans l'extase verbale. L'extase, le mot le plus fréquent sous 
sa plume, comme sous la plume de son maître Banville. Le poème 
que de la Villehervé récitait le plus volontiers et sans doute qu'il 
aimait le mieux, c'est /'Ode à la nuit. 

Et lorsque, mais bien tard ! sur la cime hautaine, 
Sur le gazon des bois où chante une fontaine, 



ANTHOLOGIE DES POETES NORMANDS 44 



Sur la berge touffue où dort un vieux bateau, 
Partout où posera sa course cadencée, 
L'Aurore aux pieds d'argent laissera la rosée 
Pleuvoir des plis de son manteau; 

Et lorsque, mais bien tard ! ô toi que je supplie, 
Il te faudra cueillir sur ta route pâlie 
Les étoiles, couleur de jade et de béryls, 
Sirius blanc, Algol doré, Mira changeante, 
Et t'en aller dans la lumière où l'oiseau chante, 
Vers l'Orient plein de périls; 

Non ! tu ne seras plus dans la morne étendue 
Celle qui s'indignant de sa beauté perdue. 
Gémit et s'en va seule en se tordant les bras; 
Mais, comme au loin s'épand la voix des grandes Lyres, 
Des accords monteront vers toi de nos délires, 
O Nuit ! et tu les connaîtras ! 

Et, tandis qu'au jardin délivré d'épouvante, 
La Rose, de sa lèvre exquise et bien vivante, 
Te sourira sous les rameaux entrelacés, 
Nos Amours te feront avec .mille caresses, 
Parmi l'envolement radieux de tes tresses, 
Une couronne de baisers. 



(La Nuit.) 



Je citerai ce début de Mythologie : 



Ce n'est pas vrai : les bois ne sont pas désertés. 

Si la Dryade est morte, à quoi bon tant de roses ? 

S'il n'est plus d'Egipans affolés de clartés, 

A quoi bon les rayons obliques des Étés? 

Quoi qu'en disent ceux-là qui vivent dans les proses, 

Si la Dryade est morte, à quoi bon tant de roses? 

Ce n'est pas vrai : les bois ne sont pas désertés. 



4 5 ROBERT DE LA VILLEHERVÉ 



Sa langue châtiée et calquée sur les plus nobles modèles n'a man- 
qué que d'émotion. Corolle gracieusement découpée, mais raidie par 
le gel, fleur sucrée de givre, fleur de percale. Il pille Ophir et met à sac 
Golconde. Son vers est pur, froid et brillant comme le cristal, vide 
comme une coupe sans breuvage, et sans fleur coupée. Son art évi- 
demment l'amuse et l'émerveille. Si ce n'est dans le livre étrange, où 
elle s'imposa de par le couteau de Schérer, de son œuvre, de la Vil- 
lehervé a banni la douleur. Ame sans résonnances. 

André Foulon de Vaux lui fit remarquer justement, tout en 
louant sa virtuosité, que poussée à un tel degré, elle devient ennemie 
du sentiment et de l'émotion profonde; qu'une œuvre d'art n'est 
complète que si tout s'y tient en équilibre ; et que par l'excès de dons 
naturels soulignant l'insuffisance de la technique, aussi bien que par 
l'excès de la technique soulignant l'insuffisance de dons naturels, 
une œuvre qui penche trop d'un côté est boiteuse et contrefaite. Le 
contraste est pénible entre la pauvreté du fond et le fini de la forme. 

De la Villehervé a surtout demandé à son vers d'être pittoresque 
par les associations curieuses de syllabes, les sons inattendus, la 
rareté des vocables choisis, le chatoiement des rimes. Un poète de 
sentiment, même très respectueux de sa forme, a d'autres exigences. 
Un journal de Rouen a loué la sincérité de la Villehervé ; qu'entend- 
il par là? L'écrivain sincère nous ouvre son cœur et celui des au- 
tres. L'auteur de Toute la Comédie n'a rien qu'en sa mémoire li- 
vresque et ses mains subtiles. 

J'ai écrit de Lucie Delarue-Mardrus que les poèmes dont elle 
porte la gestation en la songerie d'une courte matinée, et qui jail- 
lissent d'une parturition sanglante en quelques cris, naissent défi- 
nitifs, et ne sont pas plus susceptibles d'une retouche qu'un bébé. 
Voilà une sincérité, une spontanéité — asiatique — si vous voulez, 
mais comme Bacchus dompteur de monstres, mais comme Bacchus 
enivré d'une liqueur divine. 

De la Villehervé moule sans émoi avec prudence, mosaïque adroù 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 46 



tentent; son stuc est fait d'une chaux depuis longtemps éteinte, et 
broyé avec les poussières prises aux marbres illustres ; il le peint, le 
polit, le gratte, si bien que parfois la matière s'amaigrit sous la 
lime. Mais d'ordinaire, on ne voit pas l'effort. Ce plâtre, on dirait 
du Par os. 

Dans son théâtre, il y a de beaux morceaux lyriques, mais pas 
plus d'action qu'en celui du vieux poète Moncchrestien de Falaise. 



* * 



Pourtant ce nom ne périra point. Aux Champs-Elysées, V au gelas 
V accueillit, avec Voiture, pour le présenter à M me de Rambouillet. 
Et si, vivant, il ne fut pas de V Académie des Boylesve et des Jean 
Aicard, mort, notre équité le range parmi les hôtes de la Chambre 
Bleue. Il eut le cœur sec, comme Malherbe (1), mais comme lui 
triompha (2) par la puissance du travail et la « vertu » des beaux 
modèles. Honneur donc à celui qui, contre les Assassins de la Lan- 
gue et du grand Vers héréditaire, a dressé son œuvre froide et pure. 

Ch.-Th. F. 



(1) Et cette sécheresse de cœur, en limitant chez lui la dépense nerveuse, 
le mena jusqu'au quatorzième lustre, malgré ses blessures au bras et au crâne. 

(2) Triompha, oui, malgré sa demi-obscurité, triompha dans l'admiration 
de quelques-uns, et d'abord en lui-même. Nul hommage ne vaut — pour nous 
— celui que notre conscience nous décerne. 



JEAN LORRAIN 
(1855-1906) 



Paul- Alexandre-Martin Duval, dit Jean Lorrain, est né à Fé- 
camp le 9 août 1855. Son père était armateur, mais avait été 
mousse, et son grand-père fut un corsaire illustre, redoutable aux 
bâtiments anglais, au temps du blocus continental. Ernest Gaubert a 
souligné cet atavisme de matelots qui explique l'œuvre du plus 
naïf, du plus sincère, du plus impulsif des écrivains d'aujour- 
d'hui. « Dans la brutalité compliquée et atroce de ses proses, écrit 
Gaubert, nous re verrons les traces d'une mentalité faite de désola- 
tion, de solitude, et de nostalgie. » 

Études à Louis-le-Grand, à Henri-I V, et chez les Dominicains 
d'Arcueil, mais vacances à Fécamp. Chez ses derniers éducateurs, 
il se crut la vocation sacerdotale! Mais bientôt guéri de sa crise mys- 
tique, il s'engagea aux hussards de Saint-Germain, puis par per- 
mutation aux spahis de Biskra. 

Je ne conterai point son histoire au Quartier, ses collaborations 
aux quotidiens, les étapes de sa grande renommée. Il vécut beau- 
coup à Paris, et surtout à Nice et le long de la Riviera. Dans cette 
A nthologie, qui n'est point consacrée à la prose, je ne donnerai que la 
lise de ses poèmes : le Sang des Dieux, Lemerre, 1882; la Forêt 
bleue, Lemerre, 1883; Viviane, Lemerre, 1885; Modernités, chez 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 48 



Savine, 1885; les Griseries, chez Tresse et Stock, 1887; l'Ombre 
ardente, chez Fasquelle, 1897. Il mourut le 30 juin 1906, dans les 
bras de son admirable maman. On croit qu'il se perfora l'intestin 
en s' administrant un lavage intestinal. 

Henri Bataille a tracé de lui ce portrait : 

a. Il y a vraiment en lui comme des ancêtres qui pleurent, toute 
une race de Normands qui lui vantent à son insu les vieilles aven~ 
lures de leur horde libre, les pieds nus dans les boues et les coussins 
impériaux. Sa face claire, aux maxillaires assassins, prête pour le 
casque et le turban, dit nettement les alternatives qu'il y a en son 
âme de raffinement et de bestialité. » 

« Jean Lorrain fut êthéromane. Il n'y a rien de plus à dire, écrit 
Normandy. Rien de plus ne peut être prouvé. L'éther explique tout. » 
(Jean Lorrain, par Georges Normandy etM mo Aurel, Paris, 1907). 

De Georges Maurevert, Éclaireur de Nice, 17 janvier 1907 ; 
« Qu'ont à faire les considérations de morale, de vertu, de vie pri- 
vée, quand il s'agit de rendre justice à un poète} Etes-vous ses con- 
fesseurs? Vous doit-il des comptes? Comme poète, oui. Comme 
homme, non pas. » 

De Rémy de Gourmont : « Si M. Jean Lorrain a propagé le culte 
de Sainte Muqueuse, s'il a chanté ce qu'il appelle modestement des 
amours bizarres, ce fut en un langage qui était de bonne race. Son 
goût de la beauté a triomphé de son goût de la dépravation. » 

Et j'ai moi-même écrit les vers suivants dans le Verger des 
Muses {Paris, 191 1) : 

A JEAN LOKRAIN 

S'il tend les mains vers tout ce qui luit, ce barbare, 
Qu'en Lutèce-la-Chaste a vomi sa gabarre, 
Ses sens, extasiés d'art et de voluptés, 
Asservissent la Ville à ses brutalités. 



49 JEAN LORRAIN 



Son style est d'un blond vif, et dénonce, aux aisselles, 

Les touffeurs de son vice et des abcès qu'il cèle. 

Dans le miroitement laiteux des péridots 

Astarté lui décoche un sourire vert d'eau. 

Fou des poivres trop forts et des parfums trop riches, 

Et certain qu'un esprit plane sur les fétiches, 

Il porte, en ses gros yeux tirés vers l'au delà, 

Un peu la peur qu'il fait, beaucoup la peur qu'il a. 

Fils d'une Nonne violée et d'un Pirate, 

La joie affreuse à l'épouvante délicate 

Se heurte en ses iris effarés et hagards... 

Si ce Varangue joue à d'autres jeux plus tard, 

C'est que Stamboul gâte ses maîtres, quand déborde, 

Sur la terre trop chaude au Nordique, la Horde. 

Mais, éternel errant, il n'aima qu'un pays, 

Le sien. S'il ne fut pas, comme d'Aurevilly, 

Pompeusement, arrogamment, de Normandie, 

Il en fut tendrement; c'est son cœur qu'il dédie, 

Marécage croupi, vénéneux, suffocant, 

Où croît, pudique et clos, ce calice : Fécamp ! 

De son verger marin où claironne la Manche, 

Il regarde, parmi les barques, aussi blanche, 

Son enfance voguer entre les pommiers clairs, 

Et trempe ses remords monstrueux dans la mer. 

Ch.-Th. Féret. 

Tous les recueils de vers de Jean Lorrain ont été publiés au plus 
tard en 1897, donc avant la période qui limite cette anthologie. Mais 
il rentre dans notre cadre par la date de sa mort, en 1906. Parlons 
donc de ses vers. 

D'Anatole France ce jugement : « Les vers de J. Lorrain sont 
dans la tradition parnassienne, avec un goût de préraphaélisme et 
de mysticisme qui s'allie natvirellement à tous les caprices et à 
toutes les fantaisies de l'âme moderne. » En effet, Jean Lorrain a 

4 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 50 



subi V influence de Victor Hugo, puis de Gautier, celle de Leconte de 
Lisle très visible dans un long poème Scandinave, d'Hérédia, de 
Richepin, voire de Theuriet. C'est à ces noms qu'il dédie ses vers. 
Quoique les raffinements d'une pensée très contemporaine assouplis- 
sent souvent leur rigidité parnassienne, et en amortissent la solen- 
nité, ses poèmes contrastent curieusement avec la flexible prose 
qu'il écrira plus tard, irisée de mille couleurs, décomposée par les 
acides et les poisons. Déjà, cependant, il chante les éphèbes aux 
yeux ambigus : 

LES ÉPHÊBES 

Des siècles morts parfums étranges, 
Des êtres sans sexe et sans nom, 
Nus et pareils à des archanges, 
Dansent autour des Panthéon. 

Pétris de splendeur et de fange, 
Leur bouche, où tremblent des poisons, 
De nos dédains rit et se venge 
Avec des rires de démons. 

Au frontispice des portiques 
J'ai pris leurs profils impudiques, 
Et, couronnant de nénuphars 

Leur beau front stupide et tragique, 
J'ai sculpté dans un rythme antique 
Leurs torses polis par les fards. 

{L'Ombre d'or.) 

Ganymède : 

Et sous ses noirs cheveux, pareils aux flots amers, 
Son front étroit et bas et sa large prunelle 



51 JEAN LORRAIN 



Ont la stupidité rêveuse et solennelle 

Propre aux êtres passifs aimés des dieux pervers. 

Alexis : 

Car Alexis est chaste en dépit des bergers, 

Et, malgré leurs présents de fruits et de feuillage, 

Garde encor son parfum de fleur vierge et sauvage. 

Narcisse, Hylas : 

Lui rêve, et sans songer que l'eau de source est fée, 
Il est ravi d'entendre une voix étouffée 
Lui rire et l'appeler dans la clarté des eaux. 

Bathylle : 

Au fond d'un bouge obscur où chantent les marins..; 

Ce vers de 1882 ri 'évoque-l-il pas prématurément le décor pré- 
féré et les compagnons favoris du futur chroniqueur scandaleux 
des Pall-Mall, de celui qui décrira amoureusement les cloaques de 
la Riviera? 

Jean Lorrain aimait dès lors sa Normandie, mais Mêténier lui 
a fait ce reproche : qu'ayant parcouru nos plages, nos prés et nos 
bois, au lieu d'y faire vivre les paysans finauds qu'il devait plus 
tard y découvrir, il ne les peuplait que de Sylvains, de Magiciennes, 
et d'Oréades. Mais c'était obligation de Parnassien. 

Les genêts étaient d'or, et dans Brocéliande 

L'iris bleu, ce joyau des sources, la lavande 

Et la menthe embaumaient. C'était aux mois bénis 

Où le hallier s'éveille à l'enfance des nids. 

Et les pommiers neigeaient dans les bois frais et calmes. 

Aux pieds d'un chêne énorme, entre les vertes palmes 

Des fougères d'avril et des touffes de lys, 

Viviane et Myrdhyn étaient dans l'ombre assis... 

{Brocéliande.) 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 5 2 



Et f observe à mon tour qu'en chantant les Elfes, les Willis, et les 
Nains, et les Fées, il a recueilli tout le folklore nordique qui inté- 
resse nos origines danoises. 

La Douleur du roi Witlaw, c'est un long poème, frère de Thor- 
borge, reine de mer, de Lucie Delarue-Mardrus, de la Tombe du 
Viking, d'Aristide Frémine, de Thor Ayde, de la Normandie exal- 
tée. 

Donc le roi de mer est triste. 

...Il a pourtant sur la côte normande 

Trois cents vaisseaux d'érable à la poupe d'or pur, 

Oui le font roi du golfe et des îles d'azur... 

Jean Lorrain ne renie pas ceux qui ont détruit violemment pour 
reconstruire : 

...Tous ces rois, fils de rois, durs et fiers, 

De leur cimier tragique épouvantant l'histoire, 

Resplendissent si haut dans l'aurore et la gloire, 

Que leur crime à travers les siècles entrevus 

A leurs fronts rayonnants fait une aube de plus. 

Pourquoi? 

C'est qu'à travers l'âpre horreur des mêlées, 
Les meurtres et les cris des vierges violées, 
Le roi Viking, fidèle au culte des aïeux, 
Ne renia jamais le nom des anciens dieux. 
A l'essieu de leur char Odin et ses prêtresses 
Attachaient la victoire avec leurs longues tresses... 

Les derniers vers de Jean Lorrain, parus dans la Grande Revue 
du I er août 1906, mais écrits en juillet et en novembre de Vannée 
précédente, ont pour titre : Marée basse et la Valleuse. 



5 3 JEAN LORRAIN 



Ce ne sont pas les seuls qui lui furent inspirés par le décor de nos 
falaises. Etretat apparaît dans 

URGÈLE 

Au pied de la falaise, où clament des cris vagues, 
Sous les arches de pierre, ou dans le bleu des vagues, 
Miroite et reluit l'algue aux longs cheveux errants, 

Prise aux reflets du sel et du corail amer, 
Une aurore captive emplit les madrépores, 
Et la rumeur du flux monte aux voûtes sonores 
Où des goélands fous se heurtent, essaim clair : 

Sous la porte géante, où sonne un bruit de fer, 
Urgèle, assise au bord de sa grotte marine, 
Songe, et l'odeur des morts dilate sa narine. 

{L'Ombre glauque.) 

Dans le livre de Normandy, MM. Carolus d'Harrans, Lecœurde 
Saint-André et Maurice Guillemet ont vengé Jean Lorrain du 
reproche de n'avoir pas aimé son pays natal. Le roman des Lepil- 
lier ne prouve pas contre Fécamp, seulement contre les Fécampoix, 
dont le poète eut à souffrir à ses débuts. 

Jean Lorrain a réuni sous ce titre de l'Ombre ardente surtout des 
vers inspirés par des tableaux ; sous le titre de l'Ombre bleue, 
surtout des sonnets consacrés aux Fées, « six Lunatiques et sept Lu- 
naires » ; sous le titre de l'Ombre glauque, la louange des Héros, de 
Galatée des Sirènes, des Nixes ; dans l'Ombre d'or, il chante les 
Héroïnes, Loreley, les Captives, les Ephèbes, et enfin les Dieux. 

Quoi! Il nous dira la douleur des Filles de la Mer, « au corps 
bleuâtre et froid », celle des « pauvres petites Ophélies », de Sapho, 
d'Iseult... et jamais la sienne? Il ne pleure, rit ou s" 1 exalte que 
pour les autres? Aujourd'hui, dans un poème c'est le poète que nous 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 54 



cherchons, le frisson de sa vraie peur, le cri reconnu de sa volupté. 
Nous voulons mettre nos mains dans les trous de la lance! Jean Lor- 
rain, dans une pièce qui est V explication (unique) du caractère 
tout objectif de sa poésie, nous répond : 

Que la plaie étalée est lâche, 
Mais que la blessure qu'on cache, 
Comme un sinistre et sombre enfant, 

La douleur qui creuse la joue, 
Que l'œil hautain jamais n'avoue 
Et dont on meurt en étouffant, 

Que celle-là seule est la vraie, 
Et que l'autre est la folle ivraie 
Auprès de l'épi triomphant. 

(Élévation.) 

Théorie de V impassibilité, à laquelle il devait faire de si heureuses 
infidélités, mais plus tard, mais en prose! 

Je regrette de n'avoir pas droit à de plus longues citations. A côté 
de mornes poèmes, il y a de lumineux sonnets, tels que : 



RENAISSANCE 

Salut, ô Renaissance, ô forêt enchantée, 

Où debout dans la source, aux sons lointains du cor, 

Diane de Poitiers dans les joncs arrêtée 

Mire sa nudité blonde, et nous charme encor. 

Aux cornes d'or des cerfs assouplissant son corps, 
La charmeresse rit, et sa jambe argentée, 
Comme un fuseau de nacre, éblouit leurs yeux morts. 
Salut, vaste forêt, des naïades hantée. 



55 JEAN LORRAIN 



Les sveltes lévriers lèchent ses pieds d'ivoire, 

Ses épaules de neige évoquent dans leur gloire 
La vision des Louvre et des Fontainebleaux. 

(Parfums anciens. ) 

Par toutes ces évocations d'art, Pétrone, déjà repu, essayait de 
rallumer quelque torche « en son cœur mort comme un cœur d'hé- 
taïre ». 

Ch.-Th. Féret. 



REMY DE GOURMONT 
(1858-1915) 



Bibliographie des Poèmes : Hiéroglyphes, poèmes, manuscrit autogra- 
phique, de 19 feuillets (o m. 34 sur o m. 44), avec une lithographie originale 
de Henry de Groux, en frontispice (tirage 25 exemplaires). Paris, éd. du 
Mercure de France, 894, in-fol. oblong. 

Les Saintes du Paradis, dix-neuf petits poèmes ornés de xix bois originaux 
dessinés et taillés par Georges d'Espagnat (tirage à 145 ex.). — Paris (se vend 
à la librairie du Mecrure de France), janvier MDCCCXCVIII, in-12 cavalier. 

Simone, poème champêtre (1892). (Tirage à petit nombre sur papier vergé, 
couverture en papier peint). Paris, au Mercure de France, 1 901, in- 16 couronne. 

Simone, avec onze compositions de Georges d'Espagnat. Paris, librairie 
du Mercure de France, 1907, gr. in-4 . 

Oraisons mauvaises, poèmes, orné par Georges d'Espagnat de vignettes en 
deux tons. (Tirage 97 ex. sur alfa vergé, 12 ex. sur japon). — Paris, édition 
du Mercure de France, 1900, in-8° écu. 

Divertissements, poèmes. Portrait de l'auteur, gravé sur bois par P.-E. Vi- 
bert. Un vol. in-16, «Édition des Maîtres du Livre», 7 fr. 50, Georges Crès, 
édit. Paris, 1912. 

Divertissements, poèmes. Un vol. in-18, 3 fr. 50, Mercure de France, 
Paris, 1913. 



RÉMY DE GOURMONT 



ETUDE 

PAR JEAN DE GOURMONT 



Rémy de Gourmont naquit au château de la Motte, à Bazoches- 
en-Houlme (Orne), le 4 avril 1858, d'une vieille famille depuis long- 
temps fixée en Normandie et qui, selon la tradition, remonterait au 
vieux roi Gormon, prince de Danemark. 

L'un de ses neveux serait venu en Normandie à la suite deRol- 
Ion et y fit souche d'une famille qui devait, aux xv e et xvi e siècles, 
produire cette généalogie de savants, peintres, graveurs, impri- 
meurs : les Gilles, Jean, François et Robert de Gourmont, qui tim- 
brèrent leurs admirables éditions de leurs armes: « D'argent au crois- 
sant de sable, au chef de gueules, chargé de trois roses d'or. » Ce fut 
Gilles de Gourmont qui imprima en France le premier livre en ca- 
ractères grecs. En outre, par sa grand'mère maternelle, M llQ de 
Malherbe, Rémy de Gourmont se rattachait à la famille de François 
Malherbe. 

Il passa son enfance à Bazoches, en pleine campagne, dans un 
paysage qu'il a noté dans Sixtine et dans ses Histoires magiques. 
C'est peut-être dans ce dernier recueil que l'on retrouverait les plus 
fraîches images de son enfance, et jusqu'aux légendes familiales 
dont il fut d'abord troublé. Il avait une dizaine d'années lorsque 
ses parents vinrent se fixer au Manoir du Mesnil- Villeman, dans 
la Manche, petit château bâti au bord d'un étang, encerclé de bois de 
hêtres. Il nous a laissé dans le Songe d'une femme, l'odeur de ce 
paysage et jusqu'au dessin des allées. Simone est une feuille morte 
cueillie dans l'avenue qui conduit à l'église de ce village. 

Après des études intelligentes au lycée de Coutances , où l'un de ses 
professeurs, Blier, devina son génie, Rémy de Gourmont vint à 
Caen faire son droit, mais il y continua surtout ses études litté- 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 58 



faites. Lorsque, en 1883, il arriva à Paris, déjà tenté par le métier 
d'écrivain, il entra presque aussitôt à la Bibliothèque nationale, où 
il continua ses propres travaux. Ce passage dans la plus riche bi- 
bliothèque du monde ne lui aura pas été inutile, puisqu'il y prit le 
goût de la méthode et de la précision. On sait qu'à la suite d'un arti- 
cle intitulé le Joujou Patriotisme, paru dans le Mercure de France 
(1891), il fut révoqué de ses fonctions de bibliothécaire. De cette 
époque date le commencement de son indépendance et de sa pro- 
duction. 

C'était à la Bibliothèque nationale que son compagnon de capti- 
vité et d'érudition, Louis Denise, était venu le prendre et le conduire 
à Alfred V ailette, Louis Dumur, Albert Samain, etc., pour fonder 
le Mercure de France, cette revue où a paru presque tout son œuvre 
et à laquelle il collabora jusqu'à son dernier jour. On peut dire que sa 
vie et son œuvre sont associés à la vie du Mercure. Dès les premiers 
numéros, il y donne des essais, des notes sur la littérature anglaise, 
italienne, en même temps qu'il y publiait ses premiers essais philo- 
sophiques : /'Idéalisme (1893) ses premiers contes (Proses moroses) 
et son théâtre (Histoire tragique de la Princesse Phenissa, Théodat, 
le Vieux Roi). 

En 1890, paraissait Sixtine, roman de la vie cérébrale, qui est sa 
première œuvre importante : il a mis dans ce roman complexe et dif- 
ficile tous les événements de sa vie et de sa pensée de cette époque. 

Les Chevaux de Diomède, qui parut en 1897, esi comme une 
suite à Sixtine; mais, dans ce dernier roman le style s'est épuré, 
simplifié, et les idées se sont clarifiées. Le Songe d'une femme (1899) 
et Un cœur virginal (1907) marqueront l'évolution de sa concep- 
tion du roman : Un cœur virginal est, en effet, un chef -d' œuvre de 
simplicité et de pureté, et un vrai roman d'où les idées se dégagent 
seulement des faits de l'aventure contée. 

Mais il faut remonter à 1895, avec le Latin mystique, œuvre d'é- 
rudition, qui est aussi un manifeste, et comme une rupture avec la 
littérature classique et le cliché. Ce sont ces travaux qui le condui- 
ront aux études de linguistique, dont /'Esthétique de la langue 
fra nçaise, la Culture des Idées, et le Problème du Style sont l'ex~ 



59 RÉMY DE GOURMONT 



pression variée et complexe. Rêmy de Gourmont fut peut-être avant 
tout un grammairien ou plutôt un amoureux de la langue. Il a 
écrit : « Les mots m'ont donné peut-être de plus nombreuses joies 
que les idées, et de plus décisives. » 

A V époque où il débuta dans les lettres, le naturalisme s'étalait 
d'une manière indécente dans le roman et jusque dans la philoso- 
phie, où il se manifestait par un bas matérialisme. Rêmy de Gour- 
mont s'écarta de cette école, et s'attacha à Villiers de VIsle-Adam, 
qui fut bien le grand précurseur du symbolisme, non seulement par 
son esthétique, mais par sa philosophie hégélienne. Villiers etMal- 
larmé furent les deux grandes piétés littéraires de Rêmy de Gour- 
mont; je ne dis pas influences, car il était trop personnel pour ne 
pas s'assimiler et faire siennes toutes les influences. Comment dire 
toutes les philosophies qu'il traversa, avec un mélange de mysti- 
cisme : Hegel, Schopenhauer, Kant, Nietzsche, Spencer, précisèrent 
sa pensée. Mais ces philosophies, il les traversa sans s'y brûler, 
toujours intact et confiant dans la vie, dans sa brièveté même. Long- 
temps dans ces Épilogues qui constituent ses Essais et sa vraie phi- 
losophie, — si on peut donner ce nom à une œuvre qui fuit la sys- 
tématisation et ne craint pas de se contredire, — il ironisa Vidée de 
progrès, la religion du moment, il accumula les négations, et s'en 
fit une sorte de dogmatisme. Sa philosophie devait aboutir à cette loi 
de constance intellectuelle qu'il fit sienne, d'après les découvertes 
scientifiques de Quinton. Cette loi de constance de notre intelli- 
gence et de notre sensibilité, ce fut la grande certitude de sa pensée. 
Déjà la Physique de l'amour avait voulu remettre l'homme à sa 
place, dans l'échelle des êtres, et la Physique des mœurs, qu'il pré- 
parait, devait compléter ses idées sur ce sujet. La Revue des Idées 
propagea, étayée par la science d'un Quinton et d'un Bohn, cette con- 
ception physique de la vie. On dira mieux un jour quelle fut V œu- 
vre critique de Rêmy de Gourmont. 

Il a, à propos de Sainte-Beuve, défini le rôle du critique créateur 
de valeurs. C était sa propre définition qu'il nous donnait. Sous un 
titre modeste, ses Promenades littéraires et philosophiques sont 
sans doute l'œuvre critique la plus importante de notre époque. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 60 



II ne faut pas oublier que Rémy de Gourmont fut poète, poète dans 
sa prose <f Une nuit au Luxembourg, Les Divertissements sont le 
recueil de toute sa poésie, de tous les rythmes et images qui le tentè- 
rent. Au cours de sa vie littéraire, il a jeté, comme des roses dans 
une allée, de petites plaquettes de vers et de proses rares : les Litanies 
de la Rose, les Saintes du Paradis, Fleurs de Jadis, etc. 

La vie de Rémy de Gourmont n'a pas d'histoire officielle ; rien ne 
la troubla officiellement. Il a vécu libre de toute entrave, et laissa 
Vélite intellectuelle venir à lui. Sa vie fut tout intérieure, et c'est 
dans son intelligence (l'intelligence est de la sensibilité cristal- 
lisée ) qu'il trouva les plus grandes joies. 

Il parlait peu, mais pas plus dans la conversation que dans ses 
écrits, il ne prononça jamais une parole vaine. Il avait le respect des 
mots. L'œuvre de Rémy de Gourmont est considérable. On en trou- 
vera la nomenclature presque complète dans la brochure de M. Paul 
Delior, sur Rémy de Gourmont et son œuvre. 

Jean de Gourmont. 



6l RÉMY DE GOURMONT 



A RÉMY DE GOURMONT 

(Extrait du Verger des Muses.) 

Le cerveau bourdonnant de critique érudite, 

Et les reins lubrifiés par les jeux d'Aphrodite, 

Il est aussi hautain d'esprit qu'humble de cœur. 

— Riche avare de ce trésor intérieur, 

La Liberté, que l'amitié guette et mutile, 

Les coffres, qu'il entr'ouvre avec dédain, rutilent 

De somptueux, subtils, et barbares joyaux. 

Les longs visages de vierges, des fabliaux, 

Avec leurs cous pensifs, aux vieux bois se profilent. 

Et voici Nicolette et le clerc Théophile, 

De très vieilles chansons avec les airs notés, 

Les roides chapes d'or des Mots peints et sculptés, 

Parchemins de sotie et veau fauve des sommes... 

Beaucoup de livres, peu d'amis. — Il fuit les hommes. 

L'ont-ils trahi? — Du moins ce fier n'a pas daigné 

Nous roucouler de plainte lâche, il a saigné 

Sous son manteau ! — Il vit solitaire et rebelle. 

Mais se cachant de Dieu, les Saintes, les plus belles, 

Pour ouïr son pervers et mystique latin, 

Se désailent au lit du chaste libertin. 

Madeleine, Thamar, les Ardentes, qui surent ! 

L'enseignèrent comment soupire la luxure... 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 62 



Or à ces blancs mangers de céleste bourdeau 
Simone doit rester derrière le rideau. 
Oh ! ce n'est point l'amie, ou la mortelle épouse, 
Dont les bouches béatifiques sont jalouses, 
Mais de la seule où cet hérétique ait eu foi, 
Qu'à chaque neuve aurore avec un neuf émoi 
Il quête, que nul homme encor n'a possédée, 
Qu'il croit jà pantelante, et prise, et dénudée, 
Quand la blanche fumée, hélas ! s'évanouit, 
Mais laisse le chasseur à jamais ébloui. 

Cb.-Th. Féret. 



De Louis DUMUR ; 

« Dans ses diverses attitudes et dans ses recherches diver- 
gentes, Rémy de Gourmont a été l'expression de notre époque 
instable... En perspective de chacune des avenues tracées 
dans la forêt littéraire par l'ingéniosité ou l'inquiétude de nos 
contemporains, se profile sa silhouette étonnante ou gran- 
diose. Y avait-il lui-même troué les premières avancées, la 
hache en main et le geste défricheur? S'y était-il engagé sur 
les pas de hardis pionniers? Suivait-il? Précédait-il? Quoi 
qu'il en soit, il s'appariait si bien à son temps, qu'aussitôt 
qu'une voie nouvelle, un goût nouveau, une mode inédite, 
une direction imprévue se faisait jour, une œuvre de Gour- 
mont apparaissait qui lui répondait étroitement. Nul mieux 



63 RÉMY DE GOURMONT 

que lui ni plus complètement n'a rendu notre vie. Nul mieux 
que lui ni plus complètement ne saura faire valoir notre 
effort. Il sera notre mandataire devant l'avenir. Quand la 
plus lointaine postérité voudra se faire une idée de ce que nous 
fûmes entre les années de l'esthétique d'hier et celles du 
réalisme néo-classique de demain, de ce que fut notre im- 
mense bibliothèque, de ce que fut cette génération qui fit le 
pont entre le conflit de 1870 et la grande guerre qui s'ouvrit 
en 1914, la page qu'elle devra lire sera signée Rémy de 
Gourmont. » 

(Le Mercure de France.) Louis Dumur. 



BERCEUSE 



Viens vers moi quand tu chantes, amie, j'ai des secrets 
Que tu liras toi-même au reflet de mes yeux. 
Viens, entoure mon cou de tes bras, viens tout près, 
Et ton cœur entendra des mots silencieux. 



Viens vers moi quand tu rêves, amie, j'ai des paroles 
Dont le murmure seul est comme une douceur. 
Elles imposent l'oubli, le doute; elles désolent, 
Et pourtant leur musique enchante la douleur. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 64 

Viens vers moi quand tu ris, amie, j'ai des regards 
Très longs qui vont porter la peur au fond de l'âme. 
Viens, ils transperceront ton cœur de part en part, 
Et tu sentiras naître en toi une autre femme. 



Viens vers moi quand tu pleures, amie, j'ai des caresses 
Qui captent les sanglots amers au bord des lèvres ; 
Je ferai travailler la chair de ta jeunesse, 
Amie, viens boire une âme nouvelle sur mes lèvres. 

(Le vieux coffret.) 



LE SOIR 



Heure incertaine, heure charmante et triste : les roses 
Ont un sourire si grave, et nous disent des choses 
Si tendres, que nos cœurs en sont tout embaumés; 
Le jour est pâle ainsi qu'une femme oubliée, 
La nuit a la douceur des amours qui commencent. 
L'air est rempli de songes et de métamorphoses; 
Couchée dans l'herbe pure des divines prairies, 
Lasse, et tes beaux yeux bleus déjà presque endormis, 
La vie offre ses lèvres aux baisers du silence. 



05 RÊMY DE GOURMONT 



* 
* * 



Heure incertaine, heure charmante et triste : des voiles 
Se promènent à travers les naissantes étoiles, 
Et leurs ailes se gonflent, amoureuses et timides, 
Sous le vent qui les porte aux rives d'Atlantide; 
Une lueur d'amour s'allume comme un adieu 
A la croix des clochers qui semblent tout en feu, 
Et à la cime hautaine et frêle des peupliers : 
Le jour est pâle ainsi qu'une femme oubliée 
Qui peigne à la fenêtre lentement ses cheveux. 



* 
* * 



Heure incertaine, heure charmante et triste : les heures 
Meurent quand son parfum, fraîche et dernière fleur, 
Épanche sur le monde sa candeur et sa grâce : 
La lumière se trouble et s'enfuit dans l'espace, 
Un frisson lent descend dans la chair de la terre, 
Les arbres sont pareils à des anges en prière. 
Oh ! reste, heure dernière ! Restez, fleurs de la vie ! 
Ouvrez vos beaux yeux bleus déjà presque endormis.. 



* 
* * 



Heure incertaine, heure charmante et triste : les femmes 
Laissent dans leurs regards voir un peu de leur âme; 
Le soir a la douceur des amours qui commencent. 

5 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 66 

O profondes amours, nobles filles de l'absence, 

Aimez l'heure dont l'œil est grave, et dont la main 

Est pleine des parfums qu'on sentira demain; 

Aimez l'heure incertaine où la mort se promène, 

Où la vie fatiguée d'une journée humaine 

Entend déjà chanter, tout au fond du silence, 

L'heure des soleils nouveaux et l'heure des renaissances ! 

(Paysages spirituels. ) 



LE VERGER 



Simone, allons au verger 
Avec un panier d'osier. 
Nous dirons à nos pommiers, 
En entrant dans le verger : 
Voici la saison des pommes. 
Allons au verger, Simone, 
Allons au verger. 



* 
* * 

Les pommiers sont pleins de guêpes, 
Car les pommes sont très mûres : 
Il se fait un grand murmure 



67 RÉMY DE GOURMONT 

Autour du vieux doux-aux-vêpes. 
Les pommiers sont pleins de pommes, 
Allons au verger, Simone, 
Allons au verger. 



* * 



Nous cueillerons la calville, 
Le pigeonnet et la reinette, 
Et aussi des pommes à cidre 
Dont la chair est un peu doucette. 
Voici la saison des pommes. 
Allons au verger, Simone, 
Allons au verger. 



* 



Tu auras l'odeur des pommes 

Sur ta robe et sur tes mains, 

Et tes cheveux seront pleins 

Du parfum doux de l'automne. 

Les pommiers sont pleins de pommes, 

Allons au verger, Simone, 

Allons au verger. 



* 
* * 



Simone, tu seras mon verger, 

Et mon pommier de doux*aux-vefies ; 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 68 

Simone, écarte les guêpes 
De ton cœur et de mon verger. 
Voici la saison des guêpes, 
■ Allons au verger, Simone, 
Allons au verger. 

(Simone.) 



FRA I SOSPESÏ 



Les tortures sont douces aux pieds de mon amie : 
Le plaisir appelé tout bas sommeille encore; 
La peine avec le doute enfin s'est endormie. 

L'Alighier de Florence, descendu chez les morts, 

Vit des âmes semées parmi les airs, légères 

Comme des feuilles d'automne sous les souffles du Nord. 



' Et ces âmes flottaient de la gloire à l'enfer, 
Pareilles en leur vol au troupeau des nuées 
Qui s'envole et sans cesse passe entre ciel et terre. 

Ames qui ne sont pas élues, non plus damnées, 
La géhenne éternelle les refuse; pourtant 
Les joies de l'éternel amour leur sont fermées. 



6 9 RÉMY DE GOURMONT 

Ainsi je vais, morose et les yeux souriants, 
Les mains pleines de roses et pleines de soucis. 
Le cœur est un jardin; ô soleil, sois clément, 

Les soucis ni les roses n'ont pas encore fleuri. 

(1889) - (Hiéroglyphes.) 



HENRI BEAUCLAIR 
(1860-1919) 



Né à Lisieux. Ex-rédacteur en chef du Petit Journal. Voir Étude 
sur Henri Beauclair par Ch.-Th. Féret, Paris, chez Dumont, 1904. 



Bibliographie : Œuvres poétiques : l'Éternelle chanson (Léon Vanier, 
1884). Triolets. — Les Horizontales (même éditeur, 1886). Parodies. — Pente- 
côte (même éditeur, même date). Souvenir de la Côte de Grâce. 

Romans : Tapis Vert, la Ferme à Goron, Ohé l'artiste ! — Une brochure : 
Une heure chez M. Barrés. — Les Déliquescences d'Adoré Floupette, qu'il écrivit 
en collaboration avec Gabriel Vicaire. 



Ce fut vers 1882 que, soucieux de singularités, des poètes français, 
la plupart nés au delà de nos frontières, se prirent à parler Haut- 
Allemand. Les prétendus génies du Pays de Clarté s'enveloppèrent 
de nuages, comme des Olympiens. C'était l'heure des Poètes mau- 
dits qui se réclamaient de Baudelaire, — ils le tentaient; de Ver- 
laine, — ils se vantaient; de Stéphane Mallarmé et de Moréas, — 
ils plaisantaient. Au Rat-Mort (dont le Panier fleuri devait être le 
pseudonyme), ils officiaient dans V encens des pipes. A ces Prêtres, 



71 HENRI BEAUCLAIR 



— dont le rite dédaignait la langue rustique de tous, — V Abscons 
fut un latin sacerdotal. La métaphore aux contours arrêtés ne pou- 
vait plus suffire à rendre le nébuleux de leurs sensations ; ni les vo- 
cables vertébrés, l'infinie désarticulation de leurs rêves hallucinés. 
La syntaxe bien portante défaillait devant la purulence de leurs sen- 
sations. Ils inventèrent la théorie fameuse de la couleur des Mots, 
et de la nuance des Voyelles. Beauclair et Gabriel Vicaire se cam- 
pèrent au beau mitan du chemin, arrêtèrent la procession grotesque 
d'un éclat de rire, et du fouet de la satire, et des lanières de la farce, 
cinglèrent la débandade de ces petits crevés de Lettres. C'était en 
1885. Les Déliquescences d'Adoré Floupette venaient à V heure 
faste, à l'heure nécessaire. Comme marque de librairie : Byzance 
chez Lion Vanné {ne pas lire Léon Vanier ). « Quel petit livre à 
souhait, écrivit Paul Arène, pour faire passer un bon quart d'heure 
à un galant homme! » Les décadents au torse déjeté, ceux qui avaient 
mal à la vie, firent une laide grimace, devant leur loi esthétique co- 
difiée en raillerie. Les poètes névropathes avaient cru sucer du roso- 
lio, et sentaient la purge leur gargouiller aux tripes. Las/ voici, au 
mur de la Ville, leur cas pathologique dessiné, comme l'on fait des 
poumons d' alcoolique pour dégoûter les adolescents de l'aguardiente. 

Et le livre eut un tel retentissement, que l'écho n'en est pas calmé. 
Il fit le départ entre les audaces nécessaires des Chercheurs, — las 
de toujours mettre leurs pas dans le pas des aînés, — et les crétinis- 
mes poseurs d'un tas de petits nigauds, jouant à ahurir le philistin, 
mauvaises recrues du Verbe qui se font porter malades sans l'être, 
tout en l'étant, mais autrement qu'ils ne croient. 

Si j'ai parmi les glossateurs de ce livre, en premier lieu nommé 
Paul Arène, en voici la raison. Le bouquin parut d'abord sans pré- 
face, un peu mince. La vie de Marius Tapora ne le grossit que dans 
une subséquente édition. Eh bien, cette préface me paraît avoir été 
suggérée aux auteurs par l'article de Paul A rêne. « Quel est cet A doré 
Floupette? leur demandait-il. Nous aurions voulu connaître ses ori- 
gines, sa naissance, la figure qu'il a, les habits qu'il porte, les fem- 
mes qu'il aime, le café où il dit ses vers, et surtout s'il ne cache pas un 
fond de bourgeoise et candide honnêteté sous les allures superbe- 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 72 



ment sataniqaes qu'il affecte. Par malheur, les deux auteurs ont né- 
gligé d'écrire cette biographie. » Le conseil était précieux, Beauclair 
et Vicaire réparèrent l'omission bien vite, avec un bonheur d'inspi- 
ration!... Ils présentèrent leur édition seconde dans l'étui d'une prose 
liminaire presque aussi riche de joyaux discrets que leurs carmes 
parodisles. Je crois être le premier qui ait découvert la genèse de 
cette préface. Voici le dernier sonnet du livre : 



DÉCADENTS 

Nos pères étaient forts et leurs rêves ardents 
S'envolaient d'un coup d'aile au pays de Lumière. 
Nous, dont la fleur dolente est la Rose trémière, 
Nous n'avons plus de cœur, nous n'avons plus de dents. 

Pauvres pantins avec un peu de son, dedans, 
Nous regardons, sans voir, la ferme et la fermière. 
Nous renâclons devant la tâche coutumière, 
Chariots trop amusés, ultimes Décadents. 

Mais, ô mort du Désir ! Inappétence exquise ! 
Nous gardons le fumet d'une antique Marquise 
Dont un Vase de Nuit parfume les dessous ! 

Être gâteux, c'est toute une philosophie; 

Nos nerfs et notre sang ne valent pas deux sous, 

Notre cervelle, au vent d'été, se liquéfie ! 

Le taedium vitae avait fait de grands ravages parmi les jeunes 
gens de lettres, ces énervés de Jumièges. Les critiques avisés applau- 
dirent les bons raillards. Jules Claretie, dans le Temps : « Oh! oh! 
si la vie est démodée, le rire et la satire ne le sont pas. Et vive Adoré 
Floupette! qui parle avec tant d'irrévérence des dieux du jour : 
Hartmann et Shopenhauer. » Anatole France, sous le pseudonyme 



73 HENRI BEAUCLAIR 



de Gérôme dans /'Illustration, comprit, expliqua, commenta dêlU 
catement la parodie. Aussi Paul Guigou, dans la Revue moder- 
niste. Pareillement Emile Blémont, dans le Monde poétique : 
« Ironie harmonieuse, flèches d'or. » Dans la Justice, Sulter Lau- 
mann fit un épique êreintement pour rire. Georges Daudet, dans 
la Ruche; Montorgueil, dans Paris; Pierre Véron, dans le Monde 
Illustré; Paul Foucher, Louis Marsolleau (le Chat noir), la Revue 
contemporaine, nuancèrent V éloge unanime. 

Le mince bouquin faisait prime. Et les auteurs agrémentèrent, 
comme je Vai dit, la nouvelle édition d'une préface qui devait désor- 
mais prévenir les naïvetés. De Maurice Barrés dans la Vie mo- 
derne : « C'est toute justice que ces spirituelles ironies jetées à plei- 
« nés mains sur les petits brouillons qui masquent leu% impuis- 
« sance sous la prétention des idées, la bizarrerie des mots, l'incor- 
» rection des lignes. Cependant les plus audacieux talents de de- 
« main ont droit à la bienveillance des maîtres. Ces recherches 
« du détail, des associations lointaines, mais sûres de sensations , 
« de couleur et de son, de toucher et d'odorat, ne peuvent être ten- 
« tées que par des esprits subtils et fins. Les lointaines et antiques 
« tendresses que notent Le Vinci et Gustave Moreau dans la ligne 
« de la bouche et le froissement des cils, doivent-elles donc de tout 
« temps échapper au verbe? Floupette lui-même le déplorerait, je 
« pense. Et ce n'est pas tout, il reste l'art symbolique . Vicaire et 
« Beauclair, après tout, ont plutôt signalé au public les efforts des 
« Nouveaux et déblayé leur chemin de quelques ridicules tout su- 
it perflus. » Ce fut la note la plus fine, la plus juste. Et Robert Caze 
comprit : « Les deux compères sont restés fort bien avec leurs vic- 
times. C'est la règle. » Mais d'aucuns rirent jaune d'avoir ri trop 
tard. 

Dans le Figaro, Champsaur — Champsaurea mediocritas — dit 
à ce propos... ce qu'il pouvait dire. Bourde avait lui-même bafouillé, 
opposant aux délicieux vers de Verlaine : Il pleure sur mon cœur 
comme il pleut sur la ville, un quatrain en l'honneur du boudin 
grillé, et les cataloguant tous deux dans la même petite classe pué- 
rile. Edouard Rod, dans la Vie moderne, se crut de taille à remettre 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 74 



les choses au point ! avec assez de méchante humeur. Adoré Flou- 
pette lui répondit vertement : « Floupette ne fut pas une des mille 
« formes de Vesprit de négation, s'ingéniant à tuer l'avenir dans 
« Vœuf. Floupette attend les chef s-d' œuvre futurs et ne sera pas 
« le dernier à les applaudir. Loin de vouloir étouffer les jeunes ta- 
« lents, il a déblayé le terrain devant eux. (C'est Barrés qui V avait 
« dit le premier.) Tout en conservant une edime profonde pour les 
« vrais artistes qui cherchent sans trouver toujours, Floupette a cru 
« pouvoir blaguer légèrement, en bon camarade, ce qui chez eux 
« était un tantinet ridicule. Il ne s'agit pas de ces lourdes farces 
« excitant un rire grossier par l'anachronisme et le coq-à-l'âne, 
« mais d'une parodie délicate, soulignée aux endroits voulus de 
« lazzis rapides. Pour cela, il est nécessaire d'aimer un peu ce qu'on 
« raille. Surtout Floupette se défend d'avoir méconnu Verlaine ou 
« les Syrtes de Moréas. » 

Que ce livre (où la part de Beauclair est si grande — car c'était sur- 
tout lui l'ironiste, il l'a prouvé ), — que ce livre lui soit donc à hon- 
neur et pareillement imputé à crime. Qu'il ait écrit cela en 1885, 
qu'il ait eu la veine de conquérir la grande notoriété d'emblée, et de- 
puis qu'il n'ait plus... Ohl presse politique, mangeuse de talents 
ogresse... Cependant il faut être juste : Beauclair a écrit Tapis vert. 
Et c'est aussi un livre qui demeure. 

Beauclair n'avait rien publié depuis 1903. 

Ch.-Th. F. 



75 HENRI BEAUCLAIR 



VILLE NATALE 
(Lisieux. ) 



Je viens te demander, ô ma ville natale, 

Du calme pour mon cœur, de l'air pour mes poumons. 

J'ai traversé les mers et j'ai franchi les monts, 

Et je t'ai conservé mon amour filiale ! 



Lorsque je voyageais sous des cieux étrangers, 
Devant les monuments fameux, dans les ruines, 
Bien souvent j'évoquai ton cadre de collines : 
Je rêvais de pommiers devant les orangers! 



Le guide me disait : « Voici des paysages 

Qu'on vient de tous les points de la Terre admirer ! » 

Et je songeais, alors comme pour comparer, 

Au vallon de la Touque, aux bœufs dans les herbages. 



Je restai bon Normand, si je t'abandonnai ! 
Je n'ai vu nulle part la maison désirée ; 
Je ne veux pas vieillir dans une autre contrée ! 
Je mourrai dans tes murs, ô ville où je suis né ! 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 76 

Jadis, je te quittai pour courir, — ah ! jeunesse ! — 
La vie aventureuse aux mirages tentants; 
J'étais fougueux, j'étais altier, j'avais vingt ans ! 
Et je méconnaissais ton charme, bonne hôtesse. 



C'est le cœur attendri que j'allai, ce matin, 
Fouler les gros pavés de tes antiques rues; 
Je cherchais du regard des maisons disparues. 
J'ai revu le collège où j'appris le latin. 

Du Palais de l'Évêque aux anciennes tours grises, 
J'ai marché, comme un pèlerin, jusqu'à ce soir; 
Sur un banc du Jardin public j'allai m'asseoir. 
Et moi, le mécréant, j'entrai dans tes églises. 



Le passé m'en laçait avec ses doux liens ; 

Des fantômes d'amour sont venus m'apparaître ; 

Et j'ai senti combien est enchaîné mon être 

Au petit coin de France où dorment tant des miens ! 



II 



Ah ! c'est que tous ceux-là que connut mon enfance, 
Parents, amis, voisins, je les recherche en vain... 
Comme il en reste peu pour me tendre la main ! 
Chacun de mes appels tombe dans le silence. 



77 HENRI BEAUCLAIR 

Mes parents? J'ai perdu les mieux aimés d'entre eux : 
Père, frère, puis sœur : le sort me fut sévère; 
En cinq ans j'ai, cinq fois, gravi comme un calvaire 
Le dur chemin qui conduit aux Champs-Rémouleux. 

Mais, ces êtres de qui j'ai clos les yeux, je doute, 
Parfois, qu'ils soient partis pour ne plus revenir : 
Tout est plein d'eux, ici; leur exil va finir... 
Je m'attends à les voir arriver sur la route. 

Cette route, depuis vingt ans, n'a pas changé : 
Les arbres, toujours drus, ont le même feuillage, 
Et les mêmes roquets jappent sur mon passage, 
Cependant que l'on m'a déjà dévisagé... 

Derrière son rideau, c'est une ménagère 
Qui se demande, avec un regard soupçonneux, 
Quel est cet inconnu, promeneur matineux, 
Et moi, je sais fort bien le nom de la commère. 

De tout petits enfants sont debout sur le seuil; 
— O marmaille, maillons de l'éternelle chaîne ! — 
N'ai-je pas vu, voilà vingt ans, la même scène, 
Et le même vieillard dans le même fauteuil? 

Les générations vivent; le même geste 

Est fait par le grand-père et par le petit-fils; 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS j$ 

Je reconnais des attitudes, des profils, 

Car l'aïeul qui partit vit en l'enfant qui reste ! 



Dans son pays natal, on n'est point isolé. 
Ici, je serai près de ceux de ma lignée, 
Gens à l'âme à la fois hautaine et résignée : 
Je suis le descendant d'obscurs semeurs de blé ! 

(Lisieux, 1902.) 



ROBERT DE CANTELOU 

(1867-1908) 



Né à Rouen, le 24 août 1867, Robert de Çantelou collabora à di- 
vers journaux, entre autres : la Revue normande et la Cloche 
illustrée. Il fut secrétaire de rédaction, puis rédacteur en chef du 
Journal du Havre (1896-1905), mais dut aller habiter le Midi, 
pour raisons de santé, en 1906. Il entra alors comme secrétaire de 
rédaction au Télégramme de Toulouse, et mourut peu de temps 
après, le I er juin 1908. 

« Il était devenu journaliste, mais il était né poète, » a-t-on dit 
sur sa tombe. Sensible et vibrant, il a écrit divers à-propos et poè- 
mes dramatiques : Pour nos soldats (1885), l'Arlésienne (1891), 
la Légende de la Marseillaise (1890). Dans Jeunesse (1904), il 
a recueilli les vers graves et joyeux, tendres et mélancoliques, qu'il 
avait éparpillés, au gré de V inspiration, entre deux articles d'art, 
de politique ou de littérature, 

Paul Hauchecorne, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 80 



LES DERNIERS VERS DE CANÏELOU 



Pauvre homme, pose enfin ton fardeau de douleur: 
Le soir descend, le soir tout frissonnant d'étoiles... 
Arrête-toi, brisé de ton dernier effort; 
Voici venir, mystérieuse en ses longs voiles, 
Celle que tu priais : Notre-Dame-la-Mort ! 



Vois, elle te sourit de ses yeux d'améthyste; 

Doucement, sur ton front subitement pâli, 

Elle effeuille les fleurs de clémence et d'oubli; 

Et ton corps est moins las, et ton âme est moins triste ! 



Elle va te bercer dans ses bras maternels, 

Pour t'emporter dormant du sommeil qui délivre, 

Aux pays enchantés des repos éternels 

Où l'on est à jamais guéri du mal de vivre ! 

De Cantelou. 



GABRIEL MONTMERT 
(1871-1913) 



Bibliographie : La Flûte de saule, poèmes, hors commerce (Le Havre, 
1914). 



André Chénier eut en Normandie ce cadet inattendu. Montmert, 
né le 17 septembre 1871, à Caule- Sainte-Beuve, fut au Pays de 
Bray un petit poète athénien, non par le génie, non par V érudition, 
mais par l'amour ingénu des Oréades et des Sœurs du Double- 
Mont, mais par V aspiration vers les hameaux harmonieux de VHel- 
lade. Avec une touchante insistance, il voulut sur ses épaules le 
sayon des pâtres antiques, autour de lui un troupeau capriolant de 
chèvres, à sa bouche un fluteau de saule. Et ce n'était ni une préten- 
tion, ni une pose. Car dans sa petite enfance il fut un vrai berger, 
formosus pastor Alexis. Peut-être a-t-il rencontré, par les chemins 
creux, une de ces fées qui sont les amies des chevrievs, et les douent. 
SHl eût été libre de choisir sa patrie, il Veut cherchée aux rives de la 
mer Egée ou de Sicile, à Mitylène, dans la métairie de Daphnis. 

Je viens trop tard, ô blonde Attique, et pour tes Dieux 
Mes mains n'ont point brûlé l'hysope et le cinname; 

6 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 82 

Mais dans un siècle sourd aux chansons des aïeux, 
Je suis le fils lointain qui te garde son âme... 

Et dans la douce langue où ton cœur m'a parlé, 
Dans la langue des dieux je fredonne mon rêve 
Sous le ciel inclément où je sui> exilé, 
Où je cou.'bï mon front sous le labeur sans trêve. 

Ah ! que ne suis-je donc l'Aède insoucieux !... 

Blonde Attique, où mon cœur eût librement fleuri, 
Ah ! que ne suis-je né jadis sous tes ombrages ! 
Mère, sur mon berceau que n'as-tu donc souri... 

(A la blonde Attique) 

A défaut de la Grèce, Montmert eût accepté la Provence : 

Provence radieuse, au ciel toujours serein !... 

Or, un lointain bouquet de rimes provençales 
Sous mon triste horizon vient me trouver soudain, 
Bouquet vermeil, éclos au lumineux jardin, 
Où vibre la chanson stridente des cigales. 

Et voici que mon cœur s'enivre de rayons, 
Et sous les orangers, de Menton aux Martigues, 
Les femmes sont d'amour et de chansons prodigues, 
Et l'or des mimosas berce les papillons... 

...Cette nuit je vais bâtir en rêve 

Quelque blanche bastide, où dans l'air éclatant, 



83 GABRIEL MONTMERT 



Je m'en vais vendanger mes raisins en chantant 
Au doux bruit de la mer latine sur la grève. 

(Rêves de Provence, d'Hellade et d'Orient.) 

Mais loin d'Argos, et loin des bastides dévorées de soleil, Mont- 
mert vit le jour sous « le ciel inclément » du Pays de Bray, dans 
tme ferme entourée de hêtres, et tout de même aima son « triste ho- 
rizon », le chanta avec ferveur, et n'oublia jamais les libres jeux de 
son adolescence à demi sauvage dans sa belle forêt d'Eu. Il ne nous 
a point quittés. Il n'imita point Mélêagre qui, né dans la sèche Pa- 
lestine, attiré par une autre patrie, se retira dans l'île de Cos, pour 
se rapprocher des Grâces, des citronniers et des vignes. 

Ses parents, cultivateurs, le poussèrent jusqu'à l'École normale 
de Rouen. Il devint instituteur, et comme tel fit tout son devoir. 

Donc, à tous ces bambins près de toi réunis, 
Tu dois faire oublier, rien que par tes paroles, 
Le ciel bleu, les prés verts étoiles de corolles, 
Les mûres des sentiers et la chanson des nids. 

(Instituteur) . 
27 avait rêvé d'une Athénienne, 

au geste harmonieux, 

Quelque rythmique, alerte, et svelte canéphore, 
Dans les fêtes ayant offert le vin aux Dieux, 
Et qui sache porter en chantant une amphore. 

Il épousa une jeune fille de Sanvic, qui fut une compagne fidèle, 
ne lui versa que le cidre de sa carafe, et c'est dans ses bras qu'il 
mourut à Rouelles, le 27 février 1913. 

Montmert fit connaissance, au Havre, d'un éloquent disciple de 
Banville qui ne fut pas sans influence sur ses rimes. De cet aîné il 
apprit le travail de la lime, et plusieurs fois ils ont traité les mêmes 
sujets. Mais Montmert se refusait à déhancher l'alexandrin, à le 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



casser d'enjambements et de rejets téméraires, selon la formule fu- 
nambulesque. Moins habile, Montmert fut plus religieux, plus sin- 
cère, plus touchant dans sa jeune ferveur. Sa forme est d'un classi- 
que qui n'a rien voulu apprendre des déjà vieilles nouveautés pro- 
sodiques depuis Parny et André Chénier. André fut son maître de 
musique. 

Montmert n'avait pas le type cauchois ou brayon. Avec ses longs 
cheveux très noirs et ondes, son nez droit, il semblait un Italien mé- 
ridional, du pays qui fut la Grande Grèce. Celui qui, dès six ans, me- 
nait le bétail par la Marche normande du Bray, a-t-il été pasteur 
dans un poème latin, dans un conte grec de Longus, au rivage de 
rilyssus, aux pentes de VHymète, en une antérieure incarnation? 
Le commentateur de la Flûte de saule a, dans l'A vant-propos de 
ce livre posthume, émis cette conjecture. Comme beaucoup de nobles 
esprits, il croyait à la pluralité des existences. Il disait à ses disci- 
ples : « Sachez que je fus Ronsqrd. » Mais plus modestement à ses 
émules: «Je me souviens d'avoir été Baïf.» Quant à Montmert, il 
ne fut pas Chénier. Lorsqu'il écrit qu'il fredonne son rêve dans la 
langue des dieux, traduisez qu'il chante avec une ivresse divine, et 
non pas qu'il sait l'êolien de la Thessalie, le dorien du Pélo- 
ponèse. Ses évocations ont le souffle court. Il n'ignore pas le nom de- 
quelques nymphes, il met la syrinx ou le chalumeau aux lèvres des 
pâtres, il dédie à Pallas une petite amphore de grès, et après cela il 
est au bout de ses connaissances, sinon de sa piété. Vers les plis 
des chlamydes athéniennes, à peine entrevues dans la buée ardente 
des visions, il tendit ses bras d'un style pur. Aussi inscrirai- je sur sa 
cendre cette êpiiaphe : A la cigale qui chanta dans nos guérets : 
Khaire. 

Ch.-Th. F. 



ALBERT THOMAS 

(1873-1907) 



Bibliographie : Lilas en fleur, 1897; la Plume; le Poème du désir et du 
regret (Sansot, 1908); le Miroir de l'heure (Sansot, 1909). 



J'extrais de la notice biographique de M. Lcnglet qui préface 
le Poème du désir et du regret : 

« Albert Thomas est né le 13 décembre 1873 à Rouen. Il vécut les 
années de son enfance à Montfort-sur-Risle, dans la maison de son 
père. Tout jeune il est un observateur ému et « sensitif », selon 'un 
mot qu'il affectionnera, des joies et des douleurs humaines, aussi 
bien que des aspects changeants de la terre et du ciel. Toujours il 
mêlera à ses émotions intimes la nature vivante, au milieu de la- 
quelle il a grandi. » Mais la nature en général et non les paysages 
stylisés de notre province, avec ses promontoires, ses falaises, ses 
îles, les méandres de son grand fleuve, la sauvage grandeur de ses 
forêts, de Brothonne et de Roumare. 

Je reprends la citation de M. Lenglet : 

« A 14 ans, Thomas est élève au lycée d'Évreux ; il entrera plus 
tard au lycée Lakanal. Il goûte aux études classiques un contente- 
ment profond. » 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 86 



J'ai consulté aussi la plaquette de M. Henri Paulme : Un jeune 
Poète rouennais moderne, chez L. Gy, à Rouen, 191 1. M. Paul- 
me connut Thomas quand celui-ci, dans sa quinzième année, était au 
lycée d'Évreux. Fils d'un ancien capitaine, devenu percepteur à 
Montfort-sur-Risle, Albert allait passer le dimanche avec les fils de 
M. Paulme : « C'était un garçon plutôt timide et réservé, peu commu- 
nicatif, assez fier, dont la conversation ne faisait pas augurer 
le savoir solide, la délicatesse châtiée du style, la sensibilité artiste 
que l'homme jeune montra ensuite. Travailleur consciencieux , mais 
élève plutôt moyen, il ambitionnait, dès la rhétorique, d'accéder à 
l'École normale supérieure. Ses maîtres ne paraissaient pas parta- 
ger ses espoirs.» (Henri Paulme) . 

Le père du poète ayant obtenu une recette buraliste en Seine-et- 
Marne, Albert fut soustrait au décor natal, et douze poèmes de son 
recueil de 1908 porteront ce titre collectif : Dans la vallée de la 
Marne. En 1895 il perdit son père, et dut, pour vivre, entrer comme 
répétiteur au collège de Melun, puis à celui de M eaux. En 1897, ^ 
avait 24 ans, il publia son premier livre Lilas en fleur, auquel il 
demandait plus tard qu'on reconnût « au milieu de puérilités nom- 
breuses, quelques mérites de fraîcheur et de sincérité ». Rédacteur au 
ministère de la Guerre en 1898, il emploie ses loisirs à visiter le 
Louvre, les Salons de peinture, les Expositions, et organise deux ans 
de suite, à Lagny, un Salon de peinture et de sculpture. 

« Bientôt Thomas entre à la rédaction de l'Art décoratif. Il s'y 
essaie à la critique d'art, mais en poète. De 1900 à 1904, il étudiera 
les maîtres du vitrail moderne... Il peint encore, mais il estime que 
l'art des vers dépasse le pouvoir de suggestion de la peinture. Et il 
va bientôt réserver tous ses loisirs à la poésie. 

« En 1902 et 1903, il donne à la Revue de Paris deux séries de 
poèmes : la Guirlande et De l'automne au renouveau. Il faut 
mettre à part quelques poèmes de circonstance, un poème à Victor 
Hugo couronné par « les Annales », un hymne à la Vierge, des 
Stances à Corneille, lues aux Fêtes du tricentenaire. Mais ce ne 
sont pas là ses œuvres préférées. » (Lenglet. ) 

Ses dernières années furent remplies par la préparation de ses 



87 ALBERT THOMAS 



poèmes. Est-ce le travail acharné qui ruina sa santé délicate? La 
mort de Charles Guérin semble avoir précipité celle d'Albert Tho- 
mas, qui aimait et admirait infiniment son ami. Guérin mourait le 
17 mars 1907, et Thomas, deux mois plus tard, le 18 mai, à Damp- 
mart. 

« Dans un beau poème dédié à la mémoire de Charles Guérin, il 
saluait le jeune printemps, Pair sucré, la volupté des baisers et des 
pleurs, mais c'était pour attester au disparu qui ne le pouvait plus 
entendre qu'il eût donné tout cela s'il eût été sûr que son œuvre, 
comme le Cœur solitaire, le Semeur de cendres, et l'Homme 
intérieur, dût se perpétuer sur les lèvres plaintives des amants fu- 
turs. » 

(P. Quillard, le Mercure de France, 16 mars 1908.) 



A LA MÉMOIRE DE CHARLES GUÉRIN 

Fragment, 

Je suis vivant, je vois le printemps refleurir. 
Je goûte l'air sucré, je bois le vent; les roses 
Me jettent leur codeur enivrante; je puis 
Reposer mes regards sur des yeux alanguis, 
Baiser violemment des lèvres entrecloses, 
Caresser d'une main savante le dessin 
Harmonieux d'un torse et le galbe d'un sein, 
Lisser avec lenteur la trame de mes strophes 
Ainsi qu'on lustre de chatoyantes étoffes; 
Je souffre et j'aime, et je chéris la volupté 
Des pleurs, la triste joie et la sombre fierté. 
Eh bien, je donnerais le spectacle du monde, 
Et toute sa beauté pathétique et profonde, 
Et le ciel et la mer, pour le linceul étroit 
Qui te retient dans l'ombre impénétrable, toi, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 88 



Toi, l'amant de la plus éclatante lumière; 

C'est vrai, je donnerais la tâche familière, 

La douleur et le traître Amour, si j'étais sûr 

Que mon vers fût comme le tien, le vase pur 

Où viendront s'abreuver incessamment les âmes. 

Hélas ! mon vers sera pareil aux vaines flammes 

D'un bûcher que le vent des ténèbres détruit ! 

Ah ! puisque le néant m'attend, que la durée 

A mes livres doit être âprement mesurée; 

Pour que les amoureux qui vivent aujourd'hui, 

Dans l'extase, au moment des farouches étreintes, 

Confondent quelquefois mes cris avec leurs plaintes; 

Pour que, très lasse, prise enfin d'un tendre ennui, 

Quand la langueur du soir l'assied sous la tonnelle 

Où rôde l'enivrante odeur des seringas, 

La vierge de vingt ans tout à coup se rappelle 

Quelques-uns de mes mots les plus doux, tu voudras 

Répandre sur mes vers ton occulte influence. 

Poète, douloureux poète de l'Amour, 

Qui mourus en cédant au poids d'un cœur trop lourd, 

De ton jeune tombeau le noir laurier s'élance; 

Permets donc que ton ombre immortelle dispense 

Une vive fraîcheur à mes roses d'un jour ! 

(Le Poème du désir et du regret.) 

M. Paulme écrit : « Quand je pense que mon jeune ami était né 
dans cette noble ville de Rouen, aux pieds de cet incomparable site 
de collines, qu'il a vécu les années de sa jeunesse dans les vallées 
ombreuses de VI ton, de la Charentonne et de la Risle, les années où 
précisément V intelligence et le cœur commencent à prendre cons- 
cience des grandes clartés de la vie, je me réjouis de penser que c'est 
bien du vieux fonds normand qu' 'Albert Thomas a emporté toutes les 
qualités et les ressources de son talent. » 

Mais ce n'est pas la Normandie qu'il a chantée, c'est la campagne 



ALBERT THOMAS 



de Dampmart, les statues qui peuplent les parterres des Tuileries, 
les tableaux du Louvre et les figures tanagréennes, et surtout les 
paysages vus par les peintres, les glorieux vitraux des Socard, des 
Louis Boucher, des Jean Baffier, des Villé-Vallgren, des Lebasque. 
Il a subi Pinfluence des livres lus après le collège, de Lamartine à 
Musset, de Vigny à Samain, de Charles Guérin son ami. Il a été 
modelé par V Amour. On ne vit pas à 15 ans les heures décisives, 
mais quand plus tard la volupté rompt les digues imposées à l'ado- 
lescence, quand le poète confronte ses rêves à la réalité vécue, ou ex- 
primée, par les nobles modèles 

Les déceptions, les maux soufferts, 

Et les pleurs et les cris d'angoisse et d'agonie, 
Ce sont les éléments de l'auguste harmonie 
Qui fait la beauté pleine et durable des vers. 

C'est alors, après ces expériences, que le Poète adopte une forme, 
qu'il se choisit des maîtres, que la nature prend pour lui un style et 
une couleur, et qu'un type de beauté V émeut davantage. 

L'art de Thomas n'est jamais plus à l'aise que dans l'élégie et 
l'idylle. Par un beau soir, idylle scénique en un acte, s'égale aux 
plus exquises créations du théâtre de Musset. La Sulamite, que le 
Poète qualifie d'idylle dramatique en 3 tableaux, est restée ina- 
chevée : 

Mon amante, ouvre ta porte, 

Ouvre ta porte sans bruit; 

Dans mes cheveux je t'apporte 

Tous les parfums de la nuit. 

Si ta mère qui sommeille 
Entend un baiser léger, 
Elle croira qu'une abeille 
Sur son front vient voltiger; 

Et si ta pudeur succombe 
Avec un cri palpitant, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 90 



Elle croira qu'elle entend 
Une plainte de colombe. 



(Le Miroir de l'heure.) 



AUX TUILERIES 

Sur l'azur calciné de Juillet, le Centaure 

Se profile, étreignant la femme qui s'éplore, 

Raidit des bras charmants et livre à tous les yeux 

Les mystères d'un souple corps harmonieux, 

D'un corps dense et douillet, modelé pour la joie. 

Une flèche est plantée au dos du ravisseur. 

Mais, en dépit de l'intolérable douleur, 

Le demi-dieu n'a pas abandonné sa proie. 

Il se dresse, il hennit violemment, il broie 

La terre d'un sabot farouche, et l'on croirait 

Qu'il va continuer sa course vagabonde 

Vers la prodigieuse horreur de la forêt 

Où, sur le seuil des antres noirs, la mousse abonde. 

Que de fois, lorsque mon désir s'exaspérait, 
Devant le marbre plein, d'une fureur divine, 
J'ai rêvé de cueillir ton corps fondant et lourd 
Et d'emporter bien loin ma proie, avec l'amour 
Planté comme une flèche d'or dans ma poitrine. 

(Aux Tuileries.) 

Ce jardin, où il avait mené son amoureuse, l 'obsédant souvenir 
Vy ramenait après la séparation cruelle. 

O surprise ! ô sursaut de l'ancienne douleur ! 
Pour que tout le tourment enseveli renaisse, 
Il a suffi qu'un couple ivre de sa jeunesse, 



91 ALBERT THOMAS 



S'étreignît dans le cadre auguste et fastueux 
De ce jardin du Louvre, où nous avons tous deux, 
Côte à côte, les bras noués autour des tailles, 
Mené l'énervement des longues fiançailles. 

Car c'est là que, devant la maîtresse peinte d'Alphonse de Fer- 
rare, Elle s'était promise : 

Sur les cimaises, tout au long des galeries, 

Bien des yeux langoureux, bien des bouches fleuries 

Nous évoquent ta bouche et tes yeux; mais d'abord 

Je te conduis devant cette toile, où, dans l'or 

Du vieux cadre, s'épanouit la créature 

Dont tu semblés la soeur éblouissante et pure, 

Et qu'un jour de beauté peignit le Titien : 

Chair dense et savoureuse et moite; chevelure 

Étincelante, avec ce blond vénitien 

Qui joint les tons du cuivre et du miel et de l'ambre, 

Et les rousseurs des bois à la fin de septembre; 

Regards chargés de songe, orgueil patricien 

De la lèvre, splendeur du torse qui se cambre 

Sous le corsage vert à l'éclat amorti, 

Seins gonflés de jeunesse admirable et de sève, 

Toute la volupté, Laura de Dianti ! 

Elle tourne le dos à son miroir, soulève 

D'une main ses cheveux au long ruissellement, 

Abandonne son autre main distraitement 

Sur un flacon d'où s'évapore un parfum rare, 

Et demeure rêveuse. Alphonse de Ferrare 

Dans l'obscurité chaude, avec un soin d'amant 

Lui présente un second miroir, pour qu'elle voie 

L'écheveau somptueux de sa tresse de soie, 

Ses épaules, ses bras fermes et veloutés, 

Sa nuque dont la ligne opulente s'éploie, 

Par le jeu frissonnant de glaces reflétés. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 92 



Je suis comme le duc Alphonse : à tes côtés 

Je me tiens, et dans l'ombre, afin que tu connaisses 

La fierté d'être belle et jeune, et les ivresses 

Que peuvent dispenser tes yeux aux cœurs ouverts, 

Je t'offre le miroir sensitif de mes vers... 

Si sa vie n'avait été si brève, Albert Thomas eût conquis une 
plus vaste renommée. Mais il était de ceux qui peuvent attendre les 
réparations d'un injuste silence. Mais V œuvre qu'il put achever 
était déjà digne de s'imposer à jamais à nos mémoires. Ils resteront, 
ces alexandrins onduleux, aux rimes peu appuyées, enlacées sans 
symétrie selon les sinuosités d'une pensée fluide; et celte écriture 
d'un parfait ouvrier qui asservit sa forme au plan de son inspi- 
ration, broie ses couleurs et arrête ses lignes en fervent des arts plas- 
tiques ; et cette inspiration, à mon gré plus sensuelle que sentimen- 
tale, plus virile que celle de Samain, plus savante que celle de Mus- 
set ; et ces images ingénieuses , juteuses comme la cerise éclose des 
rubis d'une lèvre humide; ces poèmes fins et nuancés comme un 
ciel de l'Ile de France; ces mélancoliques tendresses qui prennent 
pour confidents et pour témoins les marbres immortels, les toiles illus- 
tres, ou de délicats paysages ; ces fougues d'êrolisme qui succèdent à 
des tristesses mornes ; ces mélodies aiguës et poignantes ; cette infinie 
détresse d'un cœur fervent qui fut trahi, d'une chair ardente qui se 
souvient. Si elle passa insuffisamment aperçue de ses contempo- 
rains et de ses compatriotes, une telle valeur ne fera plus que grandir 
devant la postérité. Thomas avait offert au destin sa jeunesse, en 
rançon de sa gloire ; le destin l'a pris au mot, et déjà 

De son jeune tombeau le noir laurier s'élan 

Ch.-Th. F. 



CH.-TH.-A. ARGENTIN 

(1897-1919) 



Charles-Théophile-Arthur Argentin, né à Fécamp, le 28 jan- 
vier 1897, y est mort, après une longue et cruelle maladie, le 10 oc- 
tobre 1919, à 22 ans! 



Bibliographie : Poèmes, à La Maison française, 1919. 



Pauvre petit poète, dont le cœur s'est fêlé comme une cloche bruta- 
lisée. Agnel d'argent, que jetaient dans le creuset les anciens fon- 
deurs de campanes. Il n'a sonné qu'un tintement grêle à l'aube, et s'est 
éteint dans une vibration harmonieuse. La Mouette, du Havre, a 
donné le dernier quatrain de Paysage d'été, écrit avant l'agonie : 

Oh ! verse-moi, Soleil, cette ardente liqueur, 
L'amour, l'amour puissant, dont la nature est ivre; 
Emplis-en mes poumons et soûles-en mon cœur, 
Car je veux, ô Soleil, vivre encor, vivre, vivre ! 

Dans la semaine où s'éteignait le petit Poète parnassien, le Maître 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 94 



de son École, l'épique et le lyrique qui en est aujourd'hui le repré- 
sentant le plus parfait, Sébastien-Charles Leconle, dans la Revue 
Belles-Lettres, saluait le jeune Apprenti ; il se nommait avec une 
touchante confraternité « un vieux confrère, heureux de saluer une 
nouvelle espérance*, sans se douter, hélas! [^puisque d'Argentin il ne 
savait rien que son opuscule) qu'offrant à ces jeunes tempes l'es- 
poir du vert rameau, il leur dédiait une couronne funéraire. 

Je citerai donc « Labour », puisque ce sonnet plut à Sébastien- 
Charles Leconte, « car, dit-il, contenant des rappels obligatoires de 
sensations déjà subies, il apporte [dans le dernier tercet] une origi- 
nale touche d'ombre et de vérité. » 



95 CH.-TH.-A. ARGENTIN 



LES BŒUFS AU LABOUR 

Paysage d'automne. 

Hiop ! hue ! Avec lenteur ils parcourent le champ. 
Appuyé des deux poings aux mancherons, le torse 
Au vent, le laboureur hâte leur marche, et force 
Ses bêtes, car déjà le ciel flambe au couchant. 

Et la brise éparpille un peu l'agreste chant, 
Hue ! hiop ! Et le soc rompt du sol la dure écorce, 
Et le groupe pensif ahane, et plein de force, 
Couche les blocs épais qu'il enlève en marchant. 

Et parmi l'automnal et triste crépuscule, 
Tandis qu'à l'occident vermeil l'Astre recule, 
L'équipage poursuit son auguste travail; 

Car grisé par l'odeur de la terre qu'il hume, 
L'homme, sur la charrue inclinant son poitrail, 
Va, sans ouïr l'appel de son chaume qui fume. 

C.-T.-A. Argentin. 



LES MORTS DE LA GUERRE 

Gustave VALMONT. 
Georges MORE. 
Roger ENG. 



GUSTAVE VALMONT 

(1881-1914) 

Bibliographie : L'Aile de V Amour (Paris, Calmann-Lcvy, 1911). 



Né le 24 juin 1881, c'était le fils aîné du docteur Félix Valmont, 
né à Barentin (Seine-Inférieure ) , qui a exercé la médecine à Paris 
pendant 28 ans et a joui d'une grande réputation morale et scienti- 
fique. 

Gustave Valmont suivit les cours du lycée Condorcet comme ex- 
terne. Bachelier lettres-philosophie en 189g. Licencié ès-letlres, 
novembre 1901. Diplômé de V École des Chartes en 1908, Thèse sur 
le commerce des grains dans la généralité de Rouen au xvin e siècle. 
Il fut tué le 6 septembre 1914 à Courgivaux [Marne), au cours 
d'une reconnaissance dont il avait réclamé le périlleux honneur. Il 
avait été mobilisé à Rouen dès le début. Dans son patriotique en- 
thousiasme, il avait sollicité et obtenu de partir au front avant son 
tour. 



97 GUSTAVE VALMONT 



Gustave V aiment collaborait à diverses revues par des articles 
quelquefois très en dehors de ses préoccupations littéraires habi- 
tuelles. Tout V intéressait : il ne voulait rester étranger à aucune 
connaissance, et il en donna la preuve en se mêlant activement au 
Congrès de l'Association normande, à Caudebec-en-Caux, en 1912 
où furent traitées des questions agricoles et archéologiques aussi 
bien que littéraires. 

Il fit paraître dans la Revue intellectuelle de Bruxelles « Pen- 
sées d'Italie », et éditer à Caen une conférence où il esquissa V his- 
toire de Caudebec-en-Caux et de la région. 

Tous les journaux normands ont salué son œuvre et sa mort glo- 
rieuse, aussi Bruchard, dans le Figaro, Le Goffic dans la Revue 
hebdomadaire, Clouard dans la Renaissance littéraire, et /'In- 
transigeant et /'Action française... Il eut la médaille de la Fonda- 
tion Barrés. La Comédie-Française a donné de lui, le 27 décembre 
1917, « les Morts immortels » en un acte. La pièce des Aïeux y fui 
citée. 

Il laisse quelques poèmes inédits et un roman « V Équivoque », au- 
quel il travaillait depuis deux ans, mais non encore au point. 

Son plus jeune frère, Pierre Valmont, a succombé à ses blessures, 
reçues à Saint-Mihiel. Plus heureux que Gustave, il avait pu servir 
son pays pendant toute la campagne et mériter quatre citations à 
V ordre du jour. 

Le directeur de V École des Chartes ayant eu, en 1915, connais- 
sance de /'Aile de l'Amour, a tenté de faire couronner ces beaux 
vers : mais les récompenses destinées aux morts de 1914 étaient 
déjà attribuées. 

Le livre débute par un sonnet : Les Rêves : 

Des fantômes légers jouaient sur les sommets 
Où mon cœur sommeillait en attendant l'aurore. 



Personne n'aura vu mes allègres chimères 

Ériger, par delà les groupes éphémères, 

Au fond d'un calme azur leur impeccable vol; 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 98 



Et moi-même, guéri de ma joie illusoire, 

Je cherche dans le ciel du passé sans y croire 

Leurs ailes qui faisaient de l'ombre sur le sol. 

Puis viennent : Les deux Styles 

Devant le parc anglais, plein d'ombre romantique, 

Qui, même aux plus beaux jours, porte un deuil automnal, 

Je ferai dessiner, ainsi qu'au temps royal, 

Un parterre français, orné d'un marbre antique. 

Tout le jour, aux détours du parc mélancolique, 
J'errerai, promeneur sombre et sentimental; 
Et je serai, le soir, si lassé de mon mal 
Que la Mort tentera mon âme chimérique. 

Mais alors, retirant mes pas au jardin clos, 
J'apaiserai mon sein, tout chargé de sanglots, 
Près du dieu grec, devant la charmille française. 

En sorte que mon cœur , épris d'un double amour, 
Aura, sans nul dommage, accueilli tour à tour, 
La raison la plus fière et le plus beau malaise. 

La raison la plus fière ! Ce dernier vers me semble caractériser la 
poésie de Valmont, qui a encore écrit dans le poème Sécurité : « J'ai 
conquis la raison sereine. » Properce, le poète qu'il aimait, a dit 
pareillement : « O Raison, si tu es une déesse, je me consacre à tes 
autels. » Élégie XXI V : 

Mens bona, si qua dea es, tua me in sacraria dono. 

Valmont, dans ses plus vives inquiétudes amoureuses ou philoso- 
phiques, appellera à son secours l'orgueil de sa jeunesse, les assu- 
rances de sa culture, mais surtout l'équilibre de ses facultés d'ima- 



99 



GUSTAVE VAL M ONT 



gination et de jugement, le sens de sa race positive. Il a connu les 
frotibles d'un « grand cœur inassouvi » qui voudrait 

Posséder à lui seul tout le bonheur humain. 

Interrogeant la Nature, il a comparé les inutiles appels qu'il lan- 
çait « dans V abîme sans fond » 

au tapage que font 

Les cailloux d'un enfant au creux d'un puits nocturne. 

Mais il possédait en son heureux tempérament de voluptueux sen- 
timental tous les espoirs de guêrison et d'apaisement. Il a mené par 
les vergers normands des jeux délicats et purs avec les jeunes amies 
de ses sœurs. Elles lui ont tendu le muscat, et la pêche, et la rose, 
mais il a refusé la bague : il attendait Cynthia! 

Mais je refuserai le présent nuptial... 
Quand le jardin troublé s'emplira de mystère, 
Je vous indiquerai d'un geste la lumière 
Apparue aux carreaux du mur familial. 



Car j'attends fièrement une immense victoire : 
Vos cœurs n'empliraient pas la paume de mes mains. 
Lorsque j'aurai touché la limite du monde, 
Peut-être, un peu lassé d'un si divin effort, 
Reviendrai-j e chercher la tendresse qui dort 
Au fond mystérieux de vos âmes profondes. 

Un sage, vous dis-je, même dans le divin effort. Avant la ra- 
fraîchissante tendresse de l'épouse, il veut connaître l'alcool du 
plaisir et le grand amour ; car 

L'Amour aussi donne le fier laurier, 

Il suffit de graver sa figure immortelle. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS ioo 



Son père eût désiré pour lui une carrière pratique : à quoi eût-elle 
servi, puisqu'il devait mourir avant les réalisations fructueuses de 
l'âge mûr? Comme s'il en eût été averti par sa subconscience, Val- 
mont ne voulut ni métier ni fonction, seulement apprendre pour bien 
écrire. Ainsi obéit-il aux ordres secrets du destin. Il devait être le 
poète d'un livre et l'homme de peu de jours. Il fallait que les jours 
fussent pleins et le livre accompli. Après V éducation de sa délica- 
tesse par la mère, l'exaltation de sa sensibilité par la maîtresse ro- 
mantique. Tout a concouru à l'éclosion de ces poèmes sensuels. 
L'amour y est fonction de poésie. L'orgueil de Valmont n'a pas 
souffert de son amie ce qu'a subi sans dignité Properce de la sienne. 
Mais ce qui les rapproche, c'est qu'on peut dire de lui comme du 
poète latin « qu'il a chanté ses sensations plutôt que sa maîtresse, et 
que sa fougue fut plutôt dans son imagination que dans son 
cœur. » Quelle fut la Cynthia de Valmont? N'importe. Être de rai- 
son ou de chair, elle vit maintenant de la profonde véracité de l'Art. 

Mais avant elle, il a connu l'amitié amoureuse, imparfait délice! 

Je voudrais, comme se précise 
La forme des monts au grand jour, 
Voir s'éclairer votre âme exquise 
Aux larges flammes de l'amour. 

Je saurais alors le mystère 
Que cache votre corps tremblant, 
Et je saurais ce que veut taire 
Votre cœur timide et dolent. 

Mais pourrais-je, réelle amante, 
Vous aimer plus profondément 
Que je n'aime l'ombre charmante 
Que je berce si doucement.' 3 

Pour que votre baiser m'enlève 
Toute peine et toute rancœur, 



loi GUSTAVE VALMONT 

Il vous faudrait combler un rêve 
Que ne conçoit pas votre cœur..... 

Aimons notre imparfait délice ! 
Et s'il faut quand même souffrir, 
Savourons jusqu'à ce supplice 
De trembler au bord du désir... 

Et que Vobstacle des ancesiralités catholiques et jansénistes du 
poète ne le vienne pas arrêter aux chemins de VA venture passion- 
nelle, ni le troubler de pitoyables remords. 



LES AÏEUX 

Je sens derrière moi vos sévères personnes, 

O mes aïeux obscurs, ô maîtres du passé ! 

Vous arrêtez mes pas de votre appel glacé, 

Vous troublez mes chansons de vos voix monotones. 

Vous posez sur mon front le joug de votre loi, 
Chrétiens que je devine à demi jansénistes; 
Et je cède parfois à vos reproches tristes, 
Moi qui perdis votre âme en perdant votre foi... 

Oh ! laissez-moi passer libre de toutes chaînes ! 
Laissez-moi m'avancer, chercheur aventureux, 
Vers tous les beaux pays, vers tous les tendres cieux 
Que n'ont point contemplés vos âmes inhumaines. 

Puisque je ne bois plus aux mystiques calices 
Que goûtent les élus à la table de Dieu, 
Ne me dérobez pas sur des lèvres en feu 
L'enivrante saveur de moins pures délices... 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



Mais toujours, Morts trop chers, votre voix importune 
Viendra frapper mon cœur de ses cris solennels, 
Et trop purs, trop parfaits pour n'être pas cruels, 
Vous empoisonnerez mes amours, une à une. 

Je porte en moi le sang de mes graves aïeux, 
Et si fier, si hardi que la Beauté me fasse, 
Je sentirai toujours la rumeur de ma race 
Tourmenter sourdement mon cœur voluptueux. 

Mais cette volupté qu'il cherche et redoute encore, comment en 
jouira son orgueil ? (i) 

Mais quoi! le lâche Amour saura-t-il m'imposer 

Son frisson, son inquiétude? 
Et ne puis-je, viril, garder sous son baiser 

Tout l'orgueil de la solitude ? 

Dans la « Pitié trompeuse », il a peint V Amour avec les images 
de la fable grecque ; c'est un petit Dieu littéraire, qui fait sentir sa 
flèche symbolique aux Vierges dès qu'elles Vont consolé 

En essuyant ses pleurs aux roses de leur main. 



(i) La Revue critique des Idées et des Livres, dans son numéro de novem- 
bre 1919, a, sous la plume de M. André Bécheyras, honoré la mémoire de Gus- 
tave Valmont : « Nous nous réunissions dans son appartement de la rue Sol- 
férino, chaque semaine; l'aurore bien des fois nous a surpris dans son cabinet 
de travail tapissé de livres, que dominait un portrait du Jeune Goethe... Il 
semblait né pour faire revivre parmi nous les grâces du xvm 8 siècle. » M. Bé- 
cheyras discerne très justement que du xvm e Gustave Valmont avait la 
fine élégance, le sens critique, l'universelle curiosité. « Dans ce livre de ten- 
dresse c'est peut-être l'orgueil qui se révèle avec le plus de fermeté, cet orgueil 
de la jeunesse qui cherche sa proie dans l'amour, et qui, sans cesse blessé, 
ne cesse de se révolter. » (André Bécheyras). 



io3 



GUSTAVE VALMONT 



De telles blessures, il coule plus d'encre que de sang (Le beau 
malaise). Enfin, voici /'Annonciatrice : 

Salut, doux précurseur des caresses, Silence ! 

Le plaisir d'aimer (le printemps d'aimer ) va fondre la dureté 
des ruisseaux et des âmes. Solvitur acris hyems. 

Des souffles ont passé les portes de l'Été; 
Mettez, le cœur battant, une robe nouvelle, 
Et qu'au vif frôlement de la jeune clarté 
Votre corps étourdi s'intimide et chancelle ! 



LE PIÈGE 

Vous choisîtes, un peu soucieuse, une allée 

Qui dormait près d'une eau de branchages voilée... 

Attentif et rêveur, je marchais près de vous, 

Mesurant mon pas grave à votre pas si doux... 

Derrière nous, avec des plaintes saisissantes, 

L'Été vieilli pleurait ses grâces finissantes. 

Un cygne au bord des eaux naviguait mollement. 

Et parfois je croyais sentir, frisson charmant, 

Un autre cygne blanc me frôler au passage 

Quand le vent me poussait vos voiles au visage. 

« Le roman à peine noué, écrit Ed. Montier, semble déjà rompu, 
sans cris, sans rien de théâtral, rompu par le scrupule de l'Aimée, 
qui fait plus songer à La Vallière qu'à une amante antique. » Rup- 
ture sans cris? Cynthia, de même, disait à Properce : « Je ne t'ac- 
cuse point ! car longtemps j'ai régné dans tes vers en souveraine : 

Non tamen insector, quamvis mereare, Properti, 
Longa mea in libris régna fuere tuis. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 104 



II me semble qu'en n'insistant pas sur ses amours avec la Belle 
Pénitente, j'obéis au tendre vœu de Valmont : 

Vous seuls, poèmes chers, tombe secrète et pure, 
Où mon cœur va sceller son divin souvenir, 
Vous seuls rendrez peut-être à quelque âme future 
La flamme de ces jours que nous voyons pâlir. 

Pour les témoins jaloux : 

(Oh !) qu'ils ne brisent point la dalle fière et tendre 
Qui, celant notre amour, préserve sa beauté, 
Et que leurs doigts impurs ne fouillent pas la cendre 
Où dorment les secrets de notre volupté. 

N'est-ce pas une libre imitation de la septième élégie du poète 
Ombrien? 

Nec poterunt juvenes nostro reticere sepulcro : 
Ardoris nostri magne poëta, jaces. 

Ainsi les distiques de Properce s'enlacent dans ma mémoire aux 
strophes du poète normand et la tourmentent d'allusions cruelles, ou 
y font fleurir de consolantes applications : « Je n'aurai pas besoin, 
par la grâce d'Apollon, qu'une pierre indique ma tombe oubliée. » 

Ne mea contempto lapis indicet ossa sepulcro... 

Sois loué, ô Valmont, dans la langue que tu as aimée et par des 
vers qui s' embaument aussi du nom de Cynthia. 

Ch.-Th. F. 



GEORGES MORE 

(1891-1915) 



De vieille souche rurale normande, de VEure [Saint-Germain du 
Pasquier, pour le côté paternel — La Saussaye, pour le côté mater- 
nel), né à Rouen, le 8 août 1891. Georges More était le dernier en- 
fant de commerçants âgés. Il fut très tôt orphelin de père. Après des 
études aux côtés du romancier Maurice d'Hartoy — dont on con- 
naît V héroïsme et dont on a lu les récits militaires et qui resta son 
compagnon même pendant la guerre — il entrait à VHôlel de Ville 
de Rouen et consacrait tous ses loisirs à V étude de la peinture et aux 
lettres. La guerre vint, qui interrompit sa jeunesse méditative. Il 
partit le 3 août, curieux « de faire partie de cette grande machine, la 
Guerre de 1914 », laissant « chez nous, de la prose et des vers » , es- 
sais de théâtre, nouvelles, noies réalistes, brefs et nombreux poèmes. 
Simplecaporal au départ, il était sous-lieutenant d 'infanterie, qviand, 
le 13 juin 1915, à Berry-au-Bac, il était frappé en plein cerveau 
d'un éclat d'obus. 

Ses poèmes ironiques, parfois un peu désenchantés, courageux, 
avec de la pitié, ou seulement gracieux et fantaisistes : vers d'amour, 
japoneries, pierroteries, intimités... seront triés et publiés avec un 
choix de ses pages en prose les plus caractéristiques. 

Quelques poésies seulement ont été données aux revues — et de- 
puis sa mort. En 1918, aux « Pionniers de Normandie », une petite 
suite : Naïves d'Amour, et en 1919 aux « Facettes », de Léon Vé- 
rane, deux extraits. Le Bulletin des Écrivains d octobre 191 8 lui a 
consacré une notice dans THommage aux Morts. 

A.-M. Gossez. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS ïoû 



TON CHAPEAU 



Ton chapeau est le toit où s'abrite, morose, 
Le rêve de tes yeux. Il y grimpe des roses 
Autour d'un long ruban jusqu'au vieux stratz terni. 
Ton chapeau est un toit, un panache et un nid. 



Sa plume est une fée, un mensonge, un caprice, 
Un salut égrené de rires, un délice; 
Elle susurre au vent son fredonnant frou-frou. 
Ta plume est une fée et ton amant un fou. 



Ton bicorne est un diable impudent et un brave, 
Sur tes lourds cheveux bruns il règne sans entrave,. 
Mais, certains soirs, de nos communions grisés, 
Ton diable de chapeau s'enfuit sous nos baisers. 



107 GEORGES MORE 



LA BRAVOURE 

Sur un dessin de Willette, 

C'est un grenadier de la Garde 
Tricorne, beau gars, moustachu, 
On l'a mis là, en avant-garde,... 
Il est fichu. 



Son vieux fusil sur le bras gauche, 
Il attend, stoïque, il attend 
Que la Mort en passant lui fauche 
Tout son printemps. 



Mordieu ! Il faudra en découdre. 
Adieu la Gloire. La voici 
La Grande, elle sent bon la poudre, 
Il l'aime ainsi. 



La Mort s'est reculée, hagarde 
Sous ses orbites ; sans un cri 
C'est un grenadier de la Garde 
Qui meurt et rit. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 108 



LA MORT M'A DIT 



La mort m'a dit : — - « Cette étincelle, 
Qui t'anime, va se briser? 
— Qu'importe puisque de ma belle 
J'ai eu le baiser. 



Elle ajoute, sa gueule bave, 
— « Tu souffriras. » — « Je n'ai point peur, 
Je crache à ta face, et te brave, 
Car j'ai son cœur. » 



Lors la Gueuse, de fureur ivre, 
A ri, — j'ai vu pâlir le jour. — 
— « Tu vas, m'a-t-elle dit, revivre 
Sans son amour. » 

G. More. 



ROGER ENG 

(1892-1916) 



Bibliographie : Les Amies oubliées (Caen, L. Jouan, 1913); le Voyage 
(Paris, E. Figuière, 1913); les Plourants de Saint-Michel .(posthume), (Paris, 
La Ghilde des Forgerons, 1917). 



Il naquit à Vire, le 5 novembre 1892, fit ses études au collège mu- 
nicipal, et plus tard suivit les cours de la Faculté de Caen, où il 
préparait sa licence ès-lettres. Il fut maître répétiteur en divers col- 
lèges (1). 

J'emprunte ce qui suit à la notice publiée en tête des Plourants de 
Saint-Michel : 

« Pendant son séjour à Caen, il prend part à faction du groupe 
des Étudiants socialistes et, au début de Vannée 1914, il fonde à 
Vire, avec l'aide de quelques professeurs, un groupe socialiste. 
Quelques jours avant la mobilisation, il provoque une réunion de 



(1) Roger Eng est né en Normandie, d'un père qui lui-même y était né; 
mais son grand-père paternel était Alsacien, et sa mère est Parisienne. Je dois 
prévenir le lecteur que je ne considère pas le petit-fils d'un Alsacien comme un 
pur Normand; je lui ai réservé une place en faveur de sa mort héroïque. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 1 10 



protestation contre la guerre où, devant une assemblée qui Vinjurie 
et le menace, il dit son mépris du militarisme. Le lendemain cepen- 
dant il s'engage dans V armée. 

« ...Le 4 septembre 1914, il fut blessé à la cheville par un éclat 
d'obus, près de Montmirail, et tomba avec quelques camarades aux 
mains des Allemands qui V internèrent à Alten-Grabow {Saxe). La 
monotonie du camp ne convenait guère à son besoin de vie active ; 
il créa des cours de littérature, d'histoire de l'art, des cours pour 
les illettrés... Le 13 juillet 1915, il s'évada, après 10 mois de cap- 
tivité. 

« Versé dans le service sanitaire, il obtint de retourner au feu, 
prit part aux combats de Souchez, N euville-Saint-W aast , et gagna 
sa croix de guerre au fort de Vaux, sous Verdun. Nommé caporal, 
puis sergent, il fut envoyé à Saint-Cyr comme élève officier. A son 
retour aux tranchées, il fut brûlé vif en première ligne ; il expira 
le 6 décembre 1916, à l'hôpital de Bar-le-Duc, après quinze jours de 
cruelles souffrances, endurées courageusement. » 

Luc Meriga. 

Cette biographie éclaire Y œuvre du Mort. Il naît à Vire, où son 
père, imprimeur, publie un journal le Bocage. C'est là qu'il fait 
V apprentissage de la politique, et devient socialiste au contact des 
professeurs du collège. Aussi écrira-t-il : 

Nous qui ne croyons plus au dieu des catholiques, 
Nous qui ne croyons qu'à la Vie... 

C'est une expression bien vague pour caractériser une philoso- 
phie et dont la jeunesse littéraire faisait alors grand abus. Croire 
à la vie, c'est croire à un fait inexpliqué et j'ai le droit de traduire : 
« Je crois au mystère de la naissance et de la mort. » 

Eng proclamera qu'il « n'a pas la pudeur hypocrite et malsaine 
de ceux qui croient aux vieilles lois des peuples vieillis ». Tout de 
même, il est mort pour les défendre. Il exaltera « le temps où les sa- 
vants ont combattu les retires, où l'épigramme a sonné clair contre 



III ROGER ENG 



les cuirasses d'acier ». S'il conte l'histoire du doux Ràbbi de Naza- 
reth, c'est — vous le devinez — qu'il voit en lui l'ennemi des Pon- 
tifes, l' annonciateur des nouveaux Evangiles, qui ne sont ni selon 
saint Marc, ni selon saint Matthieu. 

Le poème du Professeur quelquefois fait la classe, et même au 
lit d'amour, disserte de omnire, en polymathe qui a traduit Catulle, 
avec Jean Passerat, et commenté la Ménippée de Pierre Pithou. 

Il mène en voyage de noces sa petite amie, dans la ville usée et 
menue, et ses loisirs s'en vont au cimetière! Assez prosaïquement et 
doctoralement, il dira : 

Pour poursuivre le cours des évocations 
Nous sommes entrés au Musée. 
Çà et là, quelques noms connus... 
De Champaigne et van der Meulen; 
Un rouge déteint, un bleu cru, 
Une bataille dans la plaine, 
L'Art pindarique et froid qui plut 
Au grand Roy preneur de Namur, 
Ou bien l'art rigoureux et triste 
Comme un ex-voto sur un mur, 
Les grands décharnés Jansénistes, 
Qu'anime, seul, un peu d'humain : 
La sensualité des mains. 

Par les pavés de grès « ovoïdes et bossus » il mène aussi sa belle 
amoureuse à l'Eglise. Elle se tait : 

Tu ne parles plus? J'eus peut-être tort 
De t' évoquer l'ennui, le chagrin et la mort? 

Mais ce socialiste aime la cathédrale harmonieuse, 
Dans sa simplicité grave et géométrale, 

car il y voit le symbole des constructions abstraites et parfaites que 
son orgueil humain veut bâtir sur le monde. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 112 



Roger Eng avait dédié son premier livre à L'Amie nouvelle : 

Comme un bouquet fané qui descend la rivière, 
Voici mes premiers vers lancés dans le courant; 
Et ce petit cadavre entraîné par derrière, 
C'est tout le passé mort, c'est mon âme d'enfant. 

Vers sensuels, chants de fête au printemps, babil grave et tendre, 
sombre bouquet de bluets pour une qui est partie. 

Je signale dans ce recueil une « Epigramme funéraire pour une 
chienne de chasse », où le débutant montre qu'il fut apprenti dans 
la forge du maître Hérédia : 

Ici gît, Etranger, Léda, la chienne blonde 

A présent elle dort au plus profond du bois. 
La bruyère décore et le lierre festonne 
Sa tombe. L'on entend la plainte monotone 
De l'eau qui pleure comme une biche aux abois. 

O que ton dur sabot ne pèse point sur elle, 
Paysan ! Car les nuits où la lune étincelle, 
Son ombre vient errer autour de l'abreuvoir; 

Et quand un hurlement te glace en ta cabane, 
C'est qu'un rayon perçant le bois, elle a cru voir 
Briller dans le taillis la flèche de Diane. 

Et puis quand il sut le métier parnassien, il l'abandonna et 
adopta le vers libre. « Ni Dieu, ni mètre! » Cependant il ne renonce 
pas à jamais au vers héréditaire, et cet antimilitariste se plaît aux 
métaphores belliqueuses : 

Car les alexandrins ont de lentes musiques, 
Et leur accoutumance évoque le p;r 



"3 



ROGER ENG 



En cortège ondoyant d'images magnifiques 

Où flamboient les pennons des Barons trépassés. 

Mais le plus souvent il brisera le vieux moule « dans un besoin de 
rythmes plus souples ». Et c'est au pas cahotant du vers libre qu'il a 
fait son Voyage. Est-il allé bien loin? Oh! il n'eut pas besoin de 
sortir de la petite ville natale pour connaître la défroque exquise et 
fanée du Passé : je reconnais Vire à ses évocations. Comme la Nor- 
mandie sage et pondérée, résolue, a triomphé en lui de V Internatio- 
nalisme, et comme de V ennemi du militarisme elle a fait un officier 
loyal, le vieux Vire de son enfance Va rendu pieux — encore qu'à 
sa façon — au provincial décor, aux tours et aux flèches des églises, 
aux rides des façades, aux croulants colombages, aux crépis bar- 
bouillés d'ocre. 

Oui, vous êtes, ô ville aux tons de fleur fanée, 
Comme une vieille femme, veuve et résignée... 
Et dans vos yeux éteints pieusement je lis 
Votre simple devoir chaque jour accompli. 

Enfin il ramène la bien-aimée à la chambre nuptiale. Et c'est 
pour lui signifier la séparation : 

Voici notre dernier matin d'amour. 

Un pressentiment l'oppresse. Il est jeune, il est fort, la douce 
Paix ensemence les champs et tente le chaland par les rues. Mais le 
fantôme de la Mort touche ce front de sa cendre, glace les balbutie- 
ments de la tendresse sur cette bouche : 

Vois-tu... je ne sais plus que dire... 

Et puis ces coups à la cloison... 
On dirait, on dirait que quelqu'un derrière 
Cloue à grands coups sourds une bière... 
...Les destins ! oh ! parfois comme ils sont implacables ! 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 114 

S'il nous fallait quitter à tout jamais la table... 
Si nous avions vidé tout le bonheur humain? 

La Sagesse souveraine, qu'il nia des lèvres, avait déjà marqué là- 
haut sa place, à côté des Martyrs, dans la maison du Père, et 
V avertissement du Départ tintait au timbre de son âme inquiète. 

Contemplateur du Passé, il dut à certaines influences de n'en 
être pas le Contempteur. Dans les Plourants de Saint-Michel, il 
parle sans irrévérence de 

Monseigneur Saint Michel, Archange et Chevalier. 

J'ai feint, dit-il dans une phrase prise à Henri de Régnier, 
y ai feint que les Plourants m'aient parlé, 

II c0m7nev.ce ainsi le poème du Bâtisseur : . 

In nomine Patris, et si Deo placet... 

Mais il finit par l'exaltation de /'Insurgé, de l'Insurgé Blanqui, 
enfermé dans l'Abbaye déchue en geôle. Roger Eng aurait-il évolué! 
Fût-il demeuré fidèle à ces Vérités nues qu'il disait « simples com- 
me des pommes » ? Quoi qu'il en soit, il n'a été ni un indifférent, ni 
un sceptique. Et il est mort en héros duDevoir qu'il avait nié. 

Ch.-Th. F. 



POETES NORMANDS 

MORTS DEPUIS 1903 

QUI NE FIGURENT PAS DANS LES PRÉCÉDENTES 
NOTICES 

A. Christophle : Fables, chez Lemerre, 1902. 

— La Légende d'Ariette, le Vair 

palefroi, Robert et Isabelle, 
même éditeur, même date. 

Jules Gentil : Heures d'amour, Fleurs et par- 
fums, Grisailles. 

Germain Lacour : Sur tous les tons, 1883, Jouaust. 

— Avec des rimes, 1885, Jouaust. 

— Les Clairières, 1888, Lemerre. 

— Les Temples vides, 1891, Le- 

merre. 

G. de Raimes : : Les Croyances perdues, VAme 

inquiète, la Revanche du 
rêve, Lemerre, éditeur. 

Léon Tyssandier : Figures parisiennes, Ollendorfï, 

1886. 

— La première passion, Dentu, 

même date. 

M me Schalck de la Faverie : Nombreux romans, poèmes : 

Coupables ou victimes, Au- 
tour de mon village, Lemerre, 
éditeur. 



DEUXIEME PARTIE 



LES VIVANTS 



ACHILLE PAYSANT 

(1841) 



M. Achille Paysant est né le 27 septembre 1841, à Ville pail. 
Son père était d'Alençon, sa mère des environs d'Argentan. 

Agrégé de V Université, professeur honoraire du lycée Henri IV, 
chevalier de la Légion d'honneur, lauréat de V Académie française, 
M. Achille Paysant s'est activement mêlé au mouvement littéraire 
parnassien. Il fut l'ami de Sully -Prud'homme, de Leconte de Liste, 
de Hérédia. 

Il a donné des vers à un grand nombre de revues, notamment à 
la Revue des Poètes, et publié deux recueils de poèmes : En fa- 
mille (Lemerre, 1888), épuisé, et Vers Dieu {Jouve, 1912), épuisé. 
Celui-ci, couronné par l'Académie française {prix biennal Fran- 
çois Coppée) valut encore à M. Paysant le Grand Prix spiritualiste 
hors concours, qui n'eût pu être plus judicieusement décerné. 
Un troisième volume, Minima Minimis est en préparation. 

On éprouve quelque embarras à définir, et plus encore à juger 
l'œuvre considérable de ce poète, certes un des plus nobles de notre 
époque. Pour parler véridiquement de ses livres, pour leur assi- 
gner la place qui est la leur, ■— quel que soit le volontaire effacement 
de M. Paysant — , il faut dire ce que sa vie comporte de vertu et, dans 
sa simplicité, de grandeur. Mais tous les poètes normands, et tant 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



d'autres, qui le paient d'un respect si affectueux, ne savent-ils pas 
quels trésors de compréhension indulgente, de conseils et de conso- 
lations M. Achille Paysant a pour eux? C'est que cet artiste si 
maître de son art, ce poète qui garde d'un premier amour pour la 
Musique tous les secrets des rythmes, s'est donné d'autres certitu- 
des que celles de l'art. Inclinons-nous devant ces certitudes. Nous 
leur devons ce Vers Dieu qui est un long acte de foi. Une longue, 
et belle et émouvante confession, aussi. 

M. Paysant est allé vers Dieu par quatre voies : la Nature, 
l'Amour, la Douleur et la Foi. Nature qui se garde d'être indiffé- 
rente ; Amour qui se défend d'être profane; Douleur profonde et 
vraie, mais qui s'élève au-dessus de la révolte... Qu'il y eut peut- 
être de volonté dans sa Foi ! 

Et cela, qui est toute la vie, ne suffit-il pas à remplir un livre? 

Ce Vers Dieu, où le poète, d'un envol si sûr, s'affranchit des 
procédés et des servitudes d'école, ressortit davantage à la philo- 
sophie qu'à Fart littéraire. M. Achille Paysant vit et aime avant 
que de philosopher. Et sa philosophie prend de sa spontanéité son 
caractère d'humanité aimable et sereine. 

Traditionaliste par la pensée autant que par la langue, cet « Ana- 
créon chrétien » {le mot est de Fêret), qui ne s'est inspiré qu'aux 
sources les plus hautes de la poésie, a donné à ses chants une forme 
aussi pleine et claire que pure et musicale. Au double titre de Vart 
et de l'esprit, Vers Dieu pourrait être un livre de chevet. 

Raymond Postal. 

Lettre écrite par Ch. Th. Fêret à M. Achille Paysant quand 
parut « Vers Dieu » : 

Cher ami, l'Art, dites-vous, doit être vécu. L'amitié aussi. Je 
comprends au nombre de vos dédicaces, c'est-à-dire au nombre de 
vos amis, que votre carrière fut un 'jardin de sympathies ferventes. 
Il faut croire que vous avez connu la douleur, puisque dans « Vers 
Dieu » c'est un de vos chapitres. Pourtant j'aperçois votre existence 
au loin sereine, au loin résignée. Il y a bien la souffrance de Celles 



121 ACHILLE PAYSANT 



que vous aimez; mais encore que dolentes, vous ne les avez pas 
perdues ! Elles sont là. Plus elles ont besoin de vous, plus s'attise 
votre dévouement. Et puis votre peine ne sait-elle pas qu'elle sera 
muée en de beaux rythmes ! Plus elle sera vive, plus elle sera rare 
et riche, à elle-même spectacle sublime... Vous ne hantez que les 
Muses, et point les Euménides de la colère et du ressentiment. 
Vous avez écrit : 

Je n'aime que l'amour, et ne hais que la haine. 

Dans votre clos jamais ne sonne le sabot inquiétant des satyres. 
Vous avez vécu sous les feuilles des bois de Clamart, du Parc 
Saint-James, et du Double-Mont. Vous avez été aimé des Poètes 
et des oiseaux. Enfin vous nous faites vous envier ce bien suprême, 
la Foi. Ainsi les peines qui ont pu résister à votre philosophie, 
aux consolations de vos admirateurs fidèles, que la Poésie n'a pu 
distraire, votre Dieu les a consolées. C'est en lui que rayonneront 
vos bien-aimées : Heureux Paysant I 

Maintenant vous voulez mériter la mort? Que les destins éloi- 
gnent longtemps encore de vous cette récompense ; nous souhaitons 
des renouvellements infinis à ce bon billet qu'a la Parque. D'ail- 
leurs pourquoi partir puisque vous êtes aimé? 

Tous mes sens bruissent aux accords de votre mandore. Merci 
de « Vers Dieu » que je traduis « Vers d'un Dieu », puisque 
l'homme qui chante est divin comme le brin d'herbe, ou les pou- 
mons du rossignol. Affectueusement. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



VIEILLE CHANSON 

A Eugène de Ribier. 

Je ne sais plus quelle chanson 
Deux passants allaient tout à l'heure, 
Allaient chantant à l'unisson; 
Je ne sais plus pourquoi je pleure. 



C'était, sous les rayons éteints 
Du jour déjà crépusculaire, 
C'était un de ces vieux refrains 
Où gémit l'âme populaire. 



Refrain banal 1 et je pleurais; 
Et, de loin, ces deux voix sans charmes 
Semblaient vibrantes de regrets, 
Semblaient tout humides de larmes. 



Et voilà que je pleure encor. 
O nuit ! j'écoute ton silence : 
Le bois frissonne aux sons du cor, 
Et l'angélus au ciel s'élance ! 



123 ACHILLE PAYSANT 

Et dans les ombres de mon cœur 
Je regarde poindre une aurore 
Où de mille oiseaux monte en chœur 
L'éveil lumineux et sonore ! 



Et, par les volets entr'ouverts, 
Muse des heures vermeilles, 
Je vois, j'entends l'essaim des vers 
Bruire comme des abeilles ! 



Et l'amour, la foi, l'idéal, 

Tout vibre en moi, tout chante et pleure, 

Parce qu'un vieux refrain banal 

Dans l'ombre a passé tout à l'heure ! 

(Vers Dieu.) 



L'HAMADRYADE 

A Cit. Florentin-Loriot. 

Printemps, Aurore ! Et pour te fuir, ô Dieu du Jour, 
L'adorable Daphné s'est faite arbre : ses branches 
Autour de son beau Corps insensible à l'amour 
Frissonnent, verte robe et voile de fleurs blanches. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 124 

Midi, l'Été flamboie ! et l'œil ardent du dieu 
Fait rougir, ô Daphné, ton virginal ombrage. 
Mais plus il la poursuit de ses regards de feu, 
Plus la Nymphe autour d'elle épaissit son feuillage. 

Maintenant, c'est l'Automne et le Soir. O Daphné, 
Daphné, déjà pâlit ton front découronné; 
Déjà l'Amant vermeil à l'horizon recule; 

Et, tandis qu'en sa pourpre il se couche et s'endort, 
Toi, tu laisses tomber au fond du crépuscule, 
Tu laisses dans la nuit tomber ta robe d'or. 



DANS CE LIVRE 

A Henry Thêdenat. 

Dans ce livre, où vingt ans, je me suis raconté, 
J'ai moins fait œuvre d'art que de sincérité. 
Mais à défaut d'esprit j'ai voulu que, sans feinte, 
Chaque élan de mon cœur y marquât son empreinte. 
J'ai l'âme encor naïve, et tout vieux que je suis, 
Enfant toujours leurré d'images et de bruits, 
Je me laisse séduire aux vaines apparences. 
Ma pitié va du moins à toutes les souffrances. 



Ï25 ACHILLE PAYSANT 

Je n'ai jamais flatté le Peuple ni les Grands; 
J'ai la haine du mal et non pas des méchants; 
Et par raison d'amour si ma foi déraisonne, 
Que l'amitié m'excuse et que Dieu me pardonne. 



LA DOULEUR 

(Fragment.) 

Tes enfants, ô Nature, en marche vers le Ciel, 
Savent que pour gravir ton calvaire éternel 
A chaque apothéose il faut une agonie ! 

L'ange a sans doute été femme, colombe, fleur, 
Avant d'aller s'unir à ton âme infinie : 
L'ascension vers Dieu se fait par la douleur. 



DOMI 



Tandis qu'à des autels barbares 
La foule court s'agenouiller 
Et célèbre au bruit des fanfares 
Un culte impie et meurtrier, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 126 

Nous, de notre bonheur avares, 
Tâchons de nous faire oublier; 
Soyons les prêtres des Dieux Lares 
Et les citoyens du Foyer. 



Si mon étreinte est ta patrie, 
J'aurai mon temple entre tes bras 
Où le cœur chante, l'âme prie. 



Aimer, aimer ou n'aimer pas, 
Voilà tout l'Enfer ici-bas, 
Et tout le Ciel, ô ma chérie ! 



VŒUX 



Mon Dieu, s'il vous plaisait d'exaucer ma prière, 
Voici mes vœux ! Cacher au fond d'une chaumière 
L'ivresse du poète ou l'effort du savant; 
Bien penser quelquefois, mais rêver plus souvent; 
Voir toujours les forêts, la mer, le ciel immense; 
Entendre votre voix dans leur divin silence ; 
Demander au devoir le secret du bonheur; 
N'avoir, ayant l'amour, n'avoir souci d'honneur 



127 ACHILLE PAYS A NT 

Ni d'argent : l'or est vil, la gloire est éphémère ! 
Rendre heureuse ma femme et consoler ma mère ; 
Me faire aimer de tous les miens, en les aimant; 
Vivre ignoré du monde, et mourir simplement. 

(Vers Dieu.) 



STANISLAS MILLET 
(1842) 



Bibliographie : Les grandes Victimes (chez Caillère, Rennes, 1890); les 
Berceuses, poésies, chez Godefroy (Paris, 1891); Prométhée libérateur, drame 
en vers (chez Ollendorf, 1897); Le mariage d'Isaac, poème (Rennes, 1897); 
Stances à Bisson (Lorient 1896); Rougicotte et Boisjoli, roman (1903); les 
Trois manies du Docteur, roman (chez Ardant, Limoges, 1905); Le chasseur 
Pierre Millet, cahier de son grand-père, chasseur dans l'armée d'Egypte 
(chez Emile Paul 1906) ; Ernest Millet, étude (1907) ; Alain, Robine et Tahurel, 
roman (chez Ardant, Limoges, 1909), etc. 



Né dans l'Orne, à Saint-Hilaire-la-Gérard, le 7 février 1842, 
M. Stanislas Millet est professeur honoraire au lycée de Lorient. 
Un généalogiste a établi sa parenté avec le poète Ernest Millet. 

W. Fleury. 



129 STANISLAS MILLET 



LE POÈME DE LA LAMPE 

A. René Cotard. 

Durant quels jours nombreux dormis-tu sous la terre, 
Petite lampe antique à l'argile blessé? 
Le Temps, ce livre clos, me cache ton mystère, 
Or je voudrais l'ouvrir et lire ton passé. 



Quand ta lueur veillait en la demeure hellène, 
N'as-tu pas éclairé la douceur des propos 
Où l'épouse, le soir, ayant filé la laine, 
Trouvait près de l'époux l'amour et le repos?... 



Émergeant de ton sein comme la fleur des urnes, 
Ta flamme, esprit issu du fruit des oliviers, 
Aidait-elle l'esclave en ses tâches nocturnes, 
Pendant que s'égrenaient les muets sabliers ? 



N'as-tu pas vu Platon dévoilant l'âme humaine, 
Expliquant son essence et ses ressorts cachés, 
Disant quel est celui qui la crée et la mène, 
Et le signe divin dont nous sommes touchés? 

o 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 130 

Sous la fidélité de ta pure lumière, 
Peut-être Phidias, d'un doigt ferme et pieux, 
Avant de les fouiller dans le marbre et la pierre, 
Dessinait les longs plis de la robe des dieux. 

Sur le mur de sa forge as-tu dessiné l'ombre 
Du forgeron, dont le cœur rude et le bras fort, 
Maudissant le roi Mède et ses hordes sans nombre, 
Aiguisaient du marteau les outils de leur mort? 

Tu nous sauvas peut-être, ô lampe bienfaitrice, 
L'arôme et la saveur de ce lait abondant 
Que la cité prudente, Athènes la nourrice, 
Ferait boire plus tard aux races d'Occident. 

Aussi, lorsque faiblit mon âme, ô vieille lampe, 
Si je pose sur toi mes yeux religieux, 
Mon esprit se ranime et mon cœur se retrempe : 
Ils ont vu, tout vivants, les immortels aïeux. 



PAUL COLLIN 

(1843) 



Poète et auteur dramatique, né à Conches, Eure, le 12 juillet 1843. 
Études à Paris, diplôme de licencié (1864). stage d'avocat à la 
Cour d" Appel. En 1870, sergent fourrier au 27 e régiment de 
marche. 



Bibliographie : Musique de chambre (1868); Glas et Carillons (1874); 
Du grave au doux (1878); les Heures paisibles (1883); Poèmes musicaux 
(1885); Fleurs de givre (1899), etc. 

A écrit surtout des poésies destinées à s'adapter aux œuvres musicales de 
grands compositeurs. 



PAUL HAREL 

(1854) 



Bibliographie: Prose : Chez Pion : Madame de La Galaisière; A l'en- 
seigne du grand Saint-André; Demi-Sang; A la Chapelle Montligeon, Imp. 
Libr. de l'Œuvre expiatoire : Souvenirs d'auberge, chez Lemerre; la Han- 
terie (1889). Poésies : Sous les Pommiers (1879); Gousses d'ail et Fleurs de 
serpolet (Ollendorft", 1881); Rimes de broche et d' êpèe (Paris, Sauton, 1883); 
Aux champs (Lemerre, 1886); Voix de la glèbe (Lemerre, 1895); Les Heures 
lointaines; l'Herbager (1891). 



Né le 18 mai 1854 à Echauffour (Orne), où il a été aubergiste. 
Il a dit de lui-même : 

« Mes origines normandes remontent aux Harel, dont les mou- 
lins chantaient en plein pays d'Ouche sur la rivière de Hengon, 
il y a quatre cents ans. J'ai un peu de sang bourguignon par ma 
mère, née Rouvray. Je tiens des Rouvray un goût particulier 
pour la table et les vins. Ces vers de mes Dyspeptiques sont, je 
crcis, d'inspiration ancesirale : 

D'une bécasse chaude offrez-vous les deux cuisses. 
Puis d'un mouvement lent, réfléchi, mesuré, 
Mangez le croûton d'or où son ventre a pleuu ! 



133 PAUL HAREL 



Les vins seront parfaits, tous d'une grande année : 
Latour, Larose, Yquem, Clos-Vougeot, Romanée. 

« Je ne suis donc Normand qu'à moitié, mais j'ai un frère, un 
grand paysan aux mains crochues, qui représente splendidement 
le « gagnage » et la conquête. » 

Dans une série de portraits ayant pour titre « Peints par Eux- 
Mêmes », illustrée de sa photographie, il s'est exprimé en ces termes 
sur un sujet qui lui est cher : 

« Ni vin, ni café, ni eau-de-vie} Alors qu'est-ce que nous buvons? 
O mes contemporains, ne les écoutez pas, et croyez-moi : Buvez/ 
Buvez avec modération, avec élégance, et même de loin en loin 
avec un peu d'excès. Au civet, renouvelez et prolongez vos sensa- 
tions papillaires à l'aide de quelque Haui-Brion. Au rôti, attar- 
dez-vous sur un antique Romanée. Si comme moi vous aimez le 
Calvados énergique dans le café, n'hésitez pas. Faites un mélange 
judicieux, et pour finir prenez un verre d'eau-de-vie vieille et pure. 
Ce faisant vous aurez deux voluptés pour une. Songez-y longue- 
ment, en fumant un cigare qui ne soit ni trop sec ni trop blond. 

« L'autre soir je dînais en compagnie de M. Emile Cheysson, 
Président de la Ligue anti-alcoolique de France. Il voulut dis- 
serter... Soit, direz-vous, mais le peuple? Voici : il ne faut pas 
l'empêcher de boire, il faut lui apprendre à boire. Pas de trois-six, 
pas de vins frelatés, pas d'eau-de-vie fraîche. Des boissons na- 
turelles, saines et par l'âge adoucies. J'en conviens, la réforme est 
impossible avec ce gouvernement, et les républicains n'ont jamais 
aimé le peuple. Alors quoi? La Monarchie! Monsieur, la Tradi- 
tion ! Du vin mousseux, à plein hanap, une ivresse générale, où, 
bien portants, joyeux, fraternels, sûrs du lendemain, nous ferons 
éclater dans nos gorges sonores, rafraîchies et purifiées, l'antique 
cri de Vive le Roy ! » 

Paul Harel. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 134 






Cette citation n'est pas un hors-d' oeuvre inutile, si vous y réflé- 
chissez bien. D'abord le ton péremptoire peint V homme joyeux, le 
bon vivant bien nourri, le gourmet raffiné qui ferait cinquante 
lieues pour un dîner fin, qui ne se pique point de logique mais 
d'une capacité d'estomac à digérer le broc après son contenu, et 
d'un coup de dent digne de Pantagruel. Il est catholique, et la 
gourmandise est un péché. Sans doute, mais le ciel n'a-t-il 
pas d'indulgences pour ses amis? Il invoque la venue d'un roi de 
légende qui muera en vin l'eau des fontaines. Mais s'il est royaliste, 
il fait fi des chouans. Le chouan mourait pour restaurer un trône; 
Harel veut vivre sous un roi restaurateur, en liesse. Et puis vous 
croiriez-vous parmi d'authentiques Normands si aucun de ces 
grands-gousiers ne sifflait devant vous son petit verre, et diffa- 
mait le Calvados national? 

Quand il dut choisir une profession, au sortir de l'adolescence, 
il vint à ses narines frissonnantes une si bonne odeur de la cui- 
sine de ses grands-^parents aubergistes, qu'elle décida de sa voca- 
tion. Alfred Poizat, son ami, nous apprend par une Conférence 
éditée chez Lemerre (1896) qu' Harel n'a pas fait d'études classi- 
ques. On l'avait confié au curé de Montreuil-L'Argillé, mais le 
bonhomme avait ses messes à dire, ses malades à visiter, ses morts 
à mettre en terre chrétienne. Et puis il rimait en secret des odes 
aux braves pompiers de Saint-Lô ! 

« Désormais, écrit Poizat, Paul Harel savait un moyen irrésis- 
tible de couper court aux ennuyeuses leçons : c'était de redemander 
l'ode aux pompiers. » 

Le malheur c'est « qu'ayant assez de sujets de conversation pour 
éviter le latin », le curé flanqua sa métromanie à son élève. Ils se 
lurent mutuellement leurs petits derniers, dès lors c'étaient deux 
Confrères ! 

Après avoir tâtê de la pharmacie, le jeune homme reconnut 
que pour s'héberger plus sûrement lui-même il se devait faire 



135 PAUL HAREL 



aubergiste. Les grands-parents pour le décider à prendre la suite 
de leur commerce n'eurent qu'à lui <c montrer dans les caves les 
tonneaux de cidre aux panses rebondies et les bouteilles alignées 
sous une poussière vénérable ». [Poizat). 

A Echauffour vint Levavasseur, Prince des Poètes du Bocage 
et du Pays d'Auge. « La grande fortune c'est d'avoir des amis, » 
a écrit Harel. Levavasseur l'introduisit dans les bonnes maisons 
du pays, lui amena la clientèle des chasseurs nobles, la considéra- 
tion des dames bien pensantes, la familiarité des grands bourgeois 
et des petits seigneurs gastronomes. Bien vu de Monseigneur et 
des chanoines, il fut accueilli par un éditeur catholique ; et c'est 
ainsi qu'il annexa son auberge à la littérature, au moins à la lit- 
térature de l'Orne. 

Écoutez le poète en parler. J'extrais ce qui suit de son livre 
« A l'enseigne du grand Saint-André » ; 

« L'hôtellerie est maintenant désaffectée, elle a perdu son mou- 
vement et son bruit. Elle n'est plus là, mais les souvenirs restent; 
des clients qui ne sont pas morts s'obstinent... Mirbeau, Truper, 
Haraucourt, Poizat, y sont venus. En d'autres temps des géné- 
raux et des préfets y festoyèrent ensemble. Plus d'un ministre s'y 
attabla. Henri de Bornier, de Hérédia ont bu de son eau-de-vie! 
Sully -Prudhomme a trouvé la maison « représentative de la gaîté 
gauloise ». Coppée et Leconte de Lisle ont failli s'y rencontrer 
devant une omelette. » 

Des clients. Ses relations littéraires, il les gagne en trinquant. 
C'est un homme avisé. Malheureusement ces temps héroïques sont 
loin, les illustres d'autrefois ne voyagent plus que sur la bar- 
que à Charon. Et les contemporains semblent avoir bu l'eau du 
Léthé. 

Mais Harel fut un homme heureux. Ce fut aussi un sage et qui 
n'a pas manqué de nous prêcher sa petite sagesse. 

L'Herbager, pièce en trois actes, en vers, c'est une thèse : Ne 
fuyez pas la charge d'une nombreuse famille, et n'abandonnez 
pas les campagnes. « Jamais, écrit Poizat, jamais à Paris, parmi 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 136 



le scepticisme du boulevard, Vidée n'en aurait pu êclore. Elle eût 
été glacée par la peur du ridicule... C'était un poème de philo- 
sophie sociale dialogué, que vivifiait une intrigue dramatique, 
peut-être un peu trop improvisée. A Paris la pièce tomba. La cri- 
tique fut féroce. » Mais Harel qui avait perdu la bataille dans la 
capitale, voulut la regagner en province, et fit jouer « VHerbager » 
à Echauffour! puis à Elbeuf, à Argentan, à Séez, à Fiers, etc., 
avec le plus vif succès... Peut-être n'aimez-vous pas les pièces à 
thèse, et trouvez-vous la donnée un peu simpliste. Mais serait-il 
juste de réclamer un effort d'art à un homme sans grande culture, 
absorbé par le souci de sa cuisine, et qui vit sans livres au village? 
Florentin Loriot disait d'Harel avec équité : « A défaut de savoir 
il a du savoir-faire. » Les vers au surplus ne sont pas si mauvais. 
Ils ronflent d'un feu intérieur, bien entretenu de charbon sous leur 
cuivre. Eux aussi ont le ton péremptoire d'un curé qui, de la chaire, 
commande aux âmes. 

La Hanterie, c'est l'herbager égoïste et riche, qui ne veut pas 
marier son fils unique à plus pauvre que lui, qui n'a qu'un enfant 
pour que son bien ne soit pas partagé. 

SCÈNE XII 

La Hanterie, seul. 

A bientôt, car j'irai 

A ta fête demain et je te cracherai 

Devant tous, Beaufermant, ma haine en plein visage. 

Ta fille est belle, eh bien ! après? Ta fille est sage, 

Après? Je n'en veux pas, traître, je te défends 

D'envahir ma demeure avec tes huit enfants. 

Garde-les, gardes-en le soin, l'ennui, la charge, 

Respecte mon foyer qui n'est pas assez large 

Pour cette bande ! Un jour, triste semeur de blé, 

En épousant ma sœur, tu m'as déjà volé 

La plus belle moitié de notre patrimoine ! 



i 3 7 PAUL HAREL 



Tu sèmes sur nos champs et le seigle et l'avoine. 

Tu n'avais rien, tu vins, tu nous parlas progrès, 

Drainage, amendements, sous-sol, chimie, engrais. 

Tu nous faisais le soir des cours d'agriculture ! 

Comme si l'on pouvait douter de la nature. 

Trop longtemps j'ai lutté contre cet enragé 

Pied à pied : il partit, je fus bien soulagé. 

Je n'aime pas les gens qui parlent comme un code. 

Il s'enfuit, emportant sa femme et sa méthode; 

Il traîna sa charrue ici, sur le coteau. 

Sa bicoque, de loin, regardait mon château. 

Dans le large vallon, au-dessous de son antre, 

Mes trois cents bœufs avaient de l'herbe jusqu'au ventre 

Et mes vaches à pleins trayons donnaient du lait. 

Là-haut, en labourant, je crois qu'il m'en voulait ! 

Or, bien qu'on se moquât de ce pleutre à la ronde, 

Il ne s'avouait pas vaincu le moins du monde. 

Il arrachait, narguant ainsi tous nos fermiers, 

La mousse, le lichen et le gui des pommiers; 

Au lieu de l'eau stagnante, il cherchait l'eau potable 

Pour son cidre. Il mangeait avec son monde à table ! 

Hypocrite ! J'étais, je serai contre lui 

A jamais, d'autant plus que le traître aujourd'hui, 

Laboureur fatigué de ses vains labourages, 

Croit, en happant mon fils, saisir mes pâturages ! 

Voleur ! 

Octave, c'est le fils de La Hanterie qui veut se marier par 
amour. 

Octave, debout. 

Je bois aux laboureurs, je bois aux paysans ! 
Aux derniers survivants de races disparues, 
Qu'on n'a pas vu traîner, mornes, à pas pesants, 
De rêve ambitieux sur le pavé des rues. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 138 



A nos frères, contenta du bon pays natal, 
Qui vivent simplement comme vivaient leurs pères, 
Aux terriens, qui n'ont pas sur le seul capital 
Coupablement fondé l'espoir des jours prospères. 

Ceux-là du toit champêtre ont maintenu l'orgueil, 
Ceux-là n'ont pas voulu que la famille meure; 
Quand l'aïeul, au midi, se chauffe près du seuil, 
Le rire des berceaux chante dans la demeure. 



Pour la moisson, pour le labour, pour la semaille, 
Pour la guerre, après tout, il faut de la marmaille 
Et dans tous les travaux et dans tous les combats, 
Nous prêtons nos enfants à ceux qui n'en ont pas. 

Rien de plus sain et de plus honorable. 

La question est surtout bien posée dans ce passage ; 

Beaufermant 

...Lequel de nous deux va se mettre à genoux? 
Voyons, te souvient-il, beau-frère, que chez nous, 
Au temps où mes enfants souriaient à leur mère, 
Chaque berceau souffrit de ta rancune amère? 
As-tu donc désappris, as-tu donc oublié 
Ce langage ironique où sifflait ta pitié? 
On baptise un enfant : « A quand l'autre baptême? » 
Demandais-tu. Le monde approuvant ton système, 
Tu parlais de ruine à chaque nouveau-né, 
Ajoutant : « Dieu merci, moi, j'ai mieux gouverné 
Ma barque ! Un seul enfant, un seul. Foin du partage. 
Pas de paternité qui coupe l'héritage ! » 
Ah ! comme en ce pays on t'a bien écouté. 
Egoïsme, calcul infâme, lâcheté | 



139 PAUL HAREL 



Comme on t'a bien compris ! Partout, à droite, à gauche, 
Un héritier... Ces enfantsrlà..., la mort les fauche. 
Prends garde, ton calcul est faux ! Dieu frappe un jour 
La maison sans berceau, le foyer sans amour; 
II brise en un instant l'espoir de vingt années. 
Familles sans enfants, familles condamnées. 
On y cherche un profit, j'y vois un mal profond : 
L'héritier meurt, le nom s'éteint et les biens vont 
A ceux qui n'ont pas fait de calcul. 

La Hanterie. 

L'homme austère 
Qui pour ses huit enfants fait huit parts de ma terre ! 
Le bon voisin, le bon mari, le bon parent 
Qui verrait d'un œil sec, d'un cœur indifférent, 
La mort frapper mon fils, si la mort inhumaine 
Le rendait en un jour maître de mon domaine ! 
Le laboureur ici menace l'herbager. 
« Çà, votre fils est mort, il faudrait partager. » 
Partager ! Vous aimez les biens que l'on divise* 
Nous n'avons pas, monsieur, pris la même devise; 
Monsieur, vous m'obligez à vous dire en deux mots : 
Que je n'ai point gardé mes champs pour vos marmots, 
Et qu'ils n'en sont pas là, brave homme, de les prendre. 

Beaufermant. 

Brave homme, ils pourraient bien quelque jour les défendre. 

Le parent qui grandit doit valoir l'étranger; 

Si notre terre un jour courait quelque danger, 

Si les balles sifflaient à l'endroit où nous sommes, 

Les marmots pourraient bien montrerqu'ils sontdes hommes. 

Les événements ont prouvé qu'Harel avait vu juste. Et faune 
mieux faire des citations dans cette œuvre-là que dans les plus 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 140 



récentes. Courageusement le Poète est souvent revenu à la charge, 
par exemple dans Plebs Rustica. 

L'air ne retentit plus des chansons de la plèbe, 
Les modernes ruraux, fils de ceux qui luttaient, 
Ont refusé l'effort et déserté la glèbe. 

Où sont les paysans, les vrais, ceux qui chantaient? 

Les terres autour d'eux étaient pourtant fertiles, 
N'importe ! Ils ont cherché l'impossible bonheur, 
Dépensant follement en des jours inutiles 
Des trésors de santé, de jeunesse et d'honneur. 

Il serait injuste de citer les vers de jeunesse, ceux de Gousses 
d'ail, ceux de Rimes de broche et d'épée, Harel, depuis, apprit 
assez bien le métier parnassien. Mais il ri a pas su s'élever au- 
dessus de V éloquence descriptive. Dans un journal ami, la Gazette 
de France, un critique très favorable, Edmond Biré, écrit : 
« M. Paul Harel est un descriptif, chez qui la description n'excède 
jamais la mesure, se contente d'un trait juste. » Un descriptif. Et il 
ajoute cet éloge, nécessaire dans la Gazette de France, nécessaire 
vis-à-vis d'un poète catholique : « La description n'est jamais le 
but, l'objet principal. Ce qu'il se propose avant tout c'est d'élever 
Pâme du lecteur, c'est de l'encourager à croire, à prier. » Soit, ce 
n'est pas son but, mais c'est son moyen. Et pour l'encouragement 
à prier et à croire, c'est évident, et j'en fournirai un exemple re- 
marquable. 

Des poètes amis, après la mort d'Ernest Millet, lui rendirent 
de poétiques hommages. Le grand poète F. Plessis écrivit une 
pièce émouvante dont voici la fin : 

O Millet, je voudrais sur ta récente fosse 
Qu'une couronne (hélas ! au fût tronqué) s'exhausse, 
Et qu'un lierre s'y vienne étroitement unir, 
Amer et résistant comme le souvenir. 



141 . PA UL HAREL 



Germain Lacour se distingua, Florentin-Loriot fit un pur chef- 
d'œuvre : 

Chanteur virgilien, mort jeune, aimé des dieux, 
Les bois retentissaient des vers mélodieux 
Dont malgré les tourments de ta chair offensée 
La tenace espérance empennait ta pensée. 
Suivant ces feux légers d'arbre en arbre égarés 
Que prolongeait sans fin, sous les rameaux pourprés, 
Le soleil déclinant du soir, nous avançâmes 
Tous deux vers le silence et tous deux vers la nuit. 

Et voici qu'à nos pieds... 

Quelque chose d'ailé tomba des hauts feuillages ; 

Les vestiges épars d'un oiseau dévoré. 

Et tu me dis : « Prends-les ! Les bois ont leurs présages, 

Un oracle est peut-être en ce débris sacré. » 

Je recueillis la plume errante de deux ailes. 

Mon livre se ferma comme un sillon sur elles 

Pour qu'un doux souvenir semé là par hasard 

Surprît, fît soupirer, fît rêver tôt ou tard. 

Le livre s'ouvre plus tard en effet à cette page et le poète y retrouve 
la plume qui s'irise d'or et d'azur. 

Couleurs dont les soleils défunts avaient vêtu 
Le chanteur bocager qui dans le soir s'est tu. 
Que dis-je? Il vit encore, il prend dans ma mémoire 
L'essor prompt et léger qu'il n'a plus dans les deux; 
Car c'est toi, frère absent, cet oiseau radieux, 
Dont le plumage encore a des reflets de gloire. 

Quel fut l'hommage d'Harel? 

Pénétrons dans l'intimité de sa pensée créatrice : 

Les corps humains, dépouille immonde, 
Où se sont acharnés les vers, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 142 

Sortiront à la fin du monde 
Vivants des sépulcres ouverts. 

Débris épars dans la nuit noire, 
Soudain l'éternelle clarté 
Les fera surgir dans sa gloire 
Rayonnants d'immortalité. 

Est-ce la destinée auguste 
Du doux penseur, du noble ami, 
Du poète qui comme un juste 
Dans le Seigneur s'est endormi? 

Oui, n'est-ce pas? Et si vous faites fondre la phraséologie vaine, 
que reste-t-il dans le creuset? 

« Millet est mort, mais il est au ciel, il ressuscitera un jour.» 
Je m'incline devant V orthodoxie de cette pensée, mais j'en constate 
l'insuffisance. 

Harel n'a pas fait que des vers, il a fait aussi la charité. Mais 
il eût peut-être dû en moins parler : 

Conversation avec un petit curé : 

Curé, dont la main s'ouvre et dont le front se penche, 
Humble quêteur, voici pour ton église blanche, 
Pour le temple futur l'obole du chrétien. 

La Bonne auberge : 

Quelquefois, au fond d'une établc, 
Je surprends l'être épouvantable 
Qu'achèvent le froid et la faim. 
Ami, c'en est trop à la fin ; 
Viens, nous allons nous mettre à tublc. 



143 PAUL HAREL 



Même note dans les Truands, et dans cette Histoire du Petit- 
Chemin auquel l'hôtelier fit 30 ans crédit. Louons cette droite 
généreuse, comme il sied, mais pourquoi la main gauche sait-elle 
toutes ces bonnes œuvres? 

Je n'affligerai pas Harel qui est chrétien par une petite mortifica- 
tion nécessaire à son salut : l'orgueil est le plus grand des péchés 
capitaux. Trop de petits succès l'ont peut-être gâté. Songez que le 
voici président d'une société qui récompense l'Agriculture ! Elle 
encourage aussi de prix modestes la Poésie et la critique et 
l'histoire du département. Une année (mais Harel n'est pas du 
tout, je me hâte de le dire, mêlé à cette anecdote, où le Corps Savant 
qu'il préside fit un faux pas) une année cette Société proposa une 
récompense à qui mettrait en lumière un auteur normand oublié. 
Deux malicieux écrivains inventèrent de toutes pièces un Poète 
de la fin du xvm e siècle, ayant servi dans l'armée de Condé : Tyrel 
de la Pinsonnière! Et ils lui attribuèrent une tragédie en cinq 
actes dont ils donnèrent quelques extraits. Ils avaient emprunté les 
vers au vieux Corneille ! Le juge-rapporteur ne reconnut pas le 
dur martellement cornélien! Il prit pour des contemporains de 
Louis XVI les carmes forgés par V auteur de Suréna. 

Mais les auteurs du Mémoire n'eurent qu'an accessit. On avait 
trouvé la langue trop précieuse ! 

Harel ne serait pas tombé dans ce panneau, je gage. Il est pru- 
dent, il aurait consulté. 

Wilfrid Fleury. 



PAUL LABBE 
(1855) 



M. Paul Labbê est né à Thiberville (Eure) le 10 janvier 1855. 
Bien qu'il se soit surtout consacré à la direction d'une grande 
industrie, sa vie offre un double exemple d'attachement au sol 
natal et de fidélité à la poésie. 

M. Paul Labbé a publié chez Lemerre deux volumes de vers : 
le Sentier fleuri (1899^ et le Mur d'ombre figio/ Il a collaboré 
à la Revue normande, à la Province, au Courrier de l'Eure, aux 
Annales, à la Mouette. 

L'inspiration de M. Labbé lui fait le plus constant honneur. 
Son amour des horizons rustiques et de la vie simple, les joies qu'il 
demande tour à tour aux Lettres et au labeur, se résument dans 
son œuvre en une sagesse familière et traditionnelle : ce rêveur 
suit d'un œil indulgent les couples qu'il croise sur le sentier fleuri 
de ses promenades. Et s'il se retourne vers sa jeunesse, comme en son 
dernier livre, la chère mélancolie qui baigner alors ses chants leur 
donne un accent si humain qu'on ne peut se défendre d'y être sensible. 

Intime et distinguée à la fois, lyrique sans déclamation, et sem~ 
ble-t-il, sans prétention, la poésie de M. Labbé est tout à fait digne 
de ce qu'il est, et qu'au grand siècle on eût appelé fort justement 
un « honnête homme ». 

Raymond Postal. 



l 4 5 PAUL LABBÉ 



LE MUR D'OMBRE 



Tel un bien dont on peut méconnaître le prix, 
Mais que pourtant chacun secrètement envie, 
Étonnés de rester l'un de l'autre incompris, 
Le Rêve et l'Action se partagent la Vie. 



Dans l'éclair de la forge et le bruit des marteaux 
Dont le rythme précis scande chaque seconde, 
Dans la rumeur qui va de la plaine aux coteaux, 
Tout le jour appartient à l'action féconde. 

La terre sent passer comme un frisson vital, 
Quand l'aube vient dorer l'usine et la chaumière. 
Le soc fouille le champ, l'outil mord le métal, 
Et l'hymne du labeur monte dans la lumière. 

Mais, dès que dans la paix du soir l'ombre descend, 
Le bruit s'éteint, les coups s'espacent sur l'enclume. 
La lutte opiniâtre et l'effort incessant, 
Tout s'arrête... Et là-haut une étoile s'allume. 

Le rêve alors, donnant aux cœurs désemparés 
L 'oubli momentané de leurs pires souffrances, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS I4G 

Ouvre à nos pas tremblants des champs inexplorés 
Semés d'illusions ou fleuris d'espérances. 



Fils du sommeil, il a parfois trouvé nos yeux 
Grands ouverts et fixés sur les rives lointaines 
Où, dans la profondeur des bois mystérieux, 
Sur les cailloux d'argent chante l'eau des fontaines. 



Il libère l'esprit humain de sa prison, 
Et, sachant à ce jeu notre âme intéressée, 
Par delà les forêts, les monts et l'horizon, 
Il donne le plus libre essor à la pensée 



Mais la nuit seule peut apporter à propos 
Le silence infini dans le pli de ses voiles, 
Car c'est dans la douceur exquise du repos 
Que les songes divins montent jusqu'aux étoiles. 

La nuit tombe.Et, toujours plus épais et plus noir, 
Dans ce recueillement qui semble être une trêve, 
Le mur d'ombre, bâti pour le palais du soir, 
Partage nettement l'Action et le Rêve. 

Paul Labbé. 



PIERRE NEBOUT 

(1856) 



M. Pierre Nebout est né à Auffay (Seine-Inférieure) le 22 août 
1856. Élève à V École primaire, puis au Pensionnat de Tôles, il 
entra comme boursier au Lycée de Rouen, où il fut le condisciple 
de Dorchain et de Roinard. Bachelier es lettres en 1875, ve Q u à 
V École normale en 1876, agrégé des Lettres en 1879, M. Nebout 
fut successivement professeur au Havre, à Évreux, à Clermont- 
Ferrand. Il revint à Rouen en 1889. // demeura quelque temps 
à Paris, mais ses travaux littéraires lui firent tort auprès de la mé- 
diocrité, qui a son orthodoxie. Il renonça bientôt à la capitale et se 
donna « tout au travail et au rêve ». 

Son œuvre lyrique et dramatique est considérable. M. Pierre Ne- 
bout a publié le Poème de la Jeunesse (Ollendorff, 1882), la Mort 
de Corneille, poème (Lecerf, éditeur, Rouen, 1884,}, Études et 
poèmes (Ollendorff, 1888^, France et Belgique, à-propos drama- 
tique en vers représenté pour la première fois au Théâtre-Français 
de Rouen, le 21 février 1915 (de Boccard, 1916/ Il a écrit en 
outre deux tragédies en vers, Tristan et Iseult (inspirée de la ver- 
sion Scandinave ) et Héraklès, marchand d'esclaves, ainsi qu'une 
adaptation des Perses d'Eschyle, poétique et enflammée, véritable 
Cantate pour la Victoire. La Comédie-Française, à qui ce dernier 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 148 



manuscrit fut présenté en novembre 1918, préféra faire jouer en 
mai 1919 par M. Silvain, comédien, la rapsodie de M. Silvain, 
versificateur. 

Un injuste silence a entouré jusqu'à présent V œuvre de M. Ne- 
bout. Ce poète, qui a renoncé, non à produire, mais à se produire, 
est un de ceux qui honorent le plus la Normandie. On reconnaît en 
lui un riche tempérament poétique servi par une langue pure et 
harmonieuse. Dès son premier livre, ce Poème de la Jeunesse où 
Vélégie accompagne juvénilement la satire, cette nature s'affirmait. 
Sans doute M. Nebout reprenait les thèmes qui inspirent à l'ordi- 
naire les premiers chants d'un poète. Mais il entendait exprimer 
aussi les sentiments d'une jeunesse meurtrie et mûrie par la guerre, 
et soucieuse de l'avenir national. V adolescent survivait dans l'a- 
grégé, et prêtait ses enthousiasmes à l'énergie de l'homme. Bientôt 
un éloquent poème, la Mort de Corneille, laissait pressentir 
quelles œuvres dramatiques l'auteur donnerait plus tard, et témoi- 
gnait de ses facultés de composition, de la sonorité et de la vigueur 
de son vers. 

En 1888, voici un second recueil, Études et poèmes : le ton est 
plus objectif, mais la personnalité de M. Nebout est fixée. Elle s'est 
fixée en se retournant vers l'Antique. De cette source inépuisable de 
poésie et de sagesse, une atmosphère de sérénité se dégage. Les ten- 
dres modulations de l'élégie, comme les invectives de la satire, si pas- 
sionnées qu'elles soient encore, il semble maintenant qu'une règle 
supérieure les ordonne et les compose. Une mesure et une harmonie 
toutes classiques assignent aux élans du poète des buts moins vains, 
leur épargnent des colères moins inutiles, et les dominent d'une 
clarté froide qui mêle à son œuvre comme un reflet des clairs de 
lune de l'Attique. 

Du théâtre de M. Nebout, le public ne connaît que France et 
Belgique, un succès. En pleine guerre, et sans payer le moindre 
tribut au poncif qui sévissait, le poète' accordait sa lyre au double 
mouvement de pitié et d'enthousiasme que suscitait chez nous la 
résistance de la Belgique. L'émotion et la grandeur du sujet, la 
virtuosité du vers, la richesse d'un langage direct et évocatcur pla- 



149 PIERRE NEBOUT 



cent ce dialogue lyrique aux côtés des poèmes de guerre les plus 
remarquables. Uépreuve de la scène assurera une fortune aussi 
enviable aux autres pièces que M. Nebout a écrites pour le théâtre. 
Les Normands regretteront de ne point retrouver — autant 
qu'ils le voudraient — dans Vœuvre d'un écrivain aussi probe et 
aussi pur, et qui est des leurs, V accent de leur race et le parfum de 
leurs campagnes. Mais cette œuvre leur appartient et le salut qu'ils 
lui doivent est un acte de réparation. 

Raymond Postal. 

M. Pierre Nebout a débuté par le Poème de la Jeunesse où il 
a dit ses jeunes souffrances et ses jeunes colères. 

Les Études et Poèmes sont plus pacifiques, et l'arl y est encore 
supérieur. L'auteur, en une suite de récits attachants et de tableaux 
exquis, y montre ce que l'antiquité garde d'éternelle fraîcheur et 
ce que la vie moderne peut encore conserver de beavLé antique. La 
Mort de Corneille est une composition d'une exécution magistrale. 
L'Arc de triomphe de l'Étoile contient des pages dignes d'Hugo 
pour V abondance lyrique et le torrent de poésie. L'idée déjà n'en 
est pas banale : ce monument, glorification de la Guerre et de la 
Force, n'est sacré que depuis le jour où il servit de catafalque au 
cercueil de Victor Hugo. Mieux encore : 

Même moi, dont l'esprit a des pudeurs sans nombre, 

Poète pieux, je voudrais 
Que sous tes grands arceaux après cette grande ombre 

Nulle ne passât désormais, 
Qu'on te donnât sa cendre et que nul pas vulgaire 

Ne foulât le vaste caveau, 
Qu'on bouchât pour toujours ton arche séculaire, 

Que de porte on te fît tombeau. 
Quel tombeau ! Le tombeau d'un siècle ! Et sur ta cime 

Où son grand nom serait sculpté .. 

Capable de cette outrance dans l'admiration, comme prêcêdem- 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 150 



ment de cette vigueur dans la haine; sentimental en ce Livre de 
l'Amour que nous lirons bientôt, M. Nebout sait aussi sourire. 
Varié et agité, rêvant de vers qui seraient non seulement des oeuvres, 
mais des actes, il me rappelle, quand je le lis, ces lignes de Diderot 
à propos de Saint-Lambert : « 27 sait sa langue? A merveille. Il 
pense? J'en contiens. Il sent? Assurément. Il possède la technique 
du vers? Comme peu d'hommes. Il est harmonieux? Toujours. 
Que lui manque-t-il donc pour être un poète? Ce qui lui manque, 
c'est une âme qui se tourmente, un esprit violent, une imagination 
forte et bouillante, une lyre qui ait plus de cordes. Oh ! qu'un poète 
est un homme rare ! » Ou je me trompe fort, ou, vivant aujourd'hui. 
Diderot se sentirait un faible pour M. Nebout. 

(Revue Universitaire). 



151 PIERRE .YEBOUT 



LA LYRE 



A vous, les glorieux, les puissants, les sublimes, 
A vous, fronts immortels que baigne une lueur, 
Nous les petits, oui, nous les faibles, les infimes, 
Nous chanterons un chant d'envie et de douleur ! 



Car dans le temple saint où vit votre mémoire, 
Où, résonnant encor, pend votre luth sacré, 
Pleins du désir pieux de comprendre et de croire, 
Au jour de nos vingt ans nous avons pénétré. 



Puis, notre âme de chants et de rythme enivrée, 
Tremblants comme la feuille et prêts à défaillir, 
Croyant que pour toucher à la lyre dorée 
Il suffisait d'aimer et de pouvoir souffrir, 



Nous avons soulevé l'instrument formidable 
Qui naguère pleurait sous vos doigts surhumains; 
Nous avons, pleins de crainte et d'espoir ineffable, 
Saisi l'archet divin avec nos faibles mains; 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 152 

Mais la Lyre superbe, endormie et glacée, 
N'a rendu sous nos doigts que des sons douloureux. 
La corde harmonieuse en grinçant s'est cassée, 
Troublant l'écho mystique avec un bruit affreux. 



* 
* * 



Et pourtant nous aimons, et notre cœur palpite 
Aussi fort que le vôtre a jadis palpité; 
La vieillesse n'est pas sur notre front écrite, 
Nous aimons comme vous l'Art et la Liberté; 



Nous avons comme vous notre mélancolie, 
Et nos élans naïfs et nos jeunes erreurs. 
Quand vous avez pour vous gardé tout le génie 
Vous nous avez laissé notre part de douleurs ! 



Même tous ont senti s'accroître à votre flamme 
Cette ardeur d'idéal que nous portons en nous; 
Des désirs inconnus ont surgi dans notre âme, 
Et ce que nous souffrons nous est venu de vous. 



Pourquoi donc comme vous ne savons-nous le dire? 
Pourquoi sur notre lèvre, amère trahison, 
Si nous voulons chanter ou prier ou maudire, 
Sentons-nous avorter cris, prière ou chanson? 



153 PIERRE NE BOUT 

Vous, quand vous gémissiez et parliez de tortures, 
Lorsque vous étaliez, mendiants radieux, 
Demandant la pitié des jeunesses futures, 
Le sang de votre plaie et les pleurs de vos yeux, 



Votre supplice à vous s'achevait en cantique ! 

Le doute qui courbait votre front soucieux 

S'envolait dans un hymne ardent et magnifique; 

Vos pieds étaient sanglants, mais vos fronts dans les cieux ! 



Mais puisque pour vous seuls vous prîtes le génie, 
Maîtres, qu'à notre faim vous n'avez pas laissé 
Une miette de l'art et de la poésie, 
Que vous avez tout pris, tout chanté, tout usé, 



Soit, sans chercher en nous une chanson absente, 
Nous aimerons sans hymne et souffrirons sans cris, 
Et nous étoufferons dans notre âme impuissante 
L'impossible sanglot qui nous aurait guéris. 

1878. 
(Les Jeunes souffrances.) 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 154 



TRISTAN ET ISEULT 

(Fragment. ) 
(Dans la forêt, Clair de lune.) 

Tristan. 

Mets-toi bien là, dans ce rayon, pour que je voie 

Que c'est bien toi. Car mon bonheur pour que j'y croie, 

Mon bonheur est trop grand, vois-tu ! Le lendemain 

Des rendez-vous d'amour, lorsque sur mon chemin 

Dans son manteau d'orfroi je rencontre la reine, 

Tu m'apparais alors intangible et lointaine, 

Et je me dis que je suis fou, que ce n'est pas 

Cette Iseult avec qui je dormis, que mes bras 

Ont possédée, et que mes lèvres savent toute, 

Et que tout ce bonheur je l'ai rêvé sans doute. 

Quoi ! ce serait à moi ce corps qu'on n'oserait. 

Effleurer d'un désir, c'est à moi que serait 

Ce trésor lilial, cette beauté de fée 

Que jamais sans effroi n'eût rêvé dégrafée 

Le songe le plus fol au plus secret des nuits? 

Même quand je t'ai là, le croire je ne puis. 

C'est que vous êtes deux, vois-tu, car l'une m'aime, 

L'autre me décourage et ce n'est pas la même. 



l 55 PIERRE NEBOUT 

Vous êtes deux, Iseult, et celle qui la nuit 
Se donne, celle-là n'est plus quand le jour luit. 
Celle du jour, autant que l'autre est à moi toute, 
Est pure, liliale et fière, pas de doute : 
Vous êtes deux, te dis-je ! 

Iseult. 

Ah! fou, Tristan, qui croit... 
Je ne suis qu'une, va, toutes deux sont à toi. 
Mon bien-aimé, je t'ai donné toute mon âme, 
O mon époux, je suis d'âme et de corps ta femme, 
Mon doux ami, je te chéris, si tendrement, 
Et je suis ta maîtresse ardente, ô mon amant ! 
O mon maître, je suis ta chose, oui la chose 
Qu'on prend, qu'on laisse, dont à sa guise on dispose; 
Comme ta lance et ton cheval, je suis ton bien, 
Et mon cœur fait des bonds dans ma poitrine, rien 
Qu'à t'entendre appeler par ton nom, et ma lèvre, 
A soif de toi, comme du sein l'enfant qu'on sèvre ! 



CALLIMAOUE DE CORINTHE 

(Fragment. 

Ainsi ton nom survit parmi les plus grands noms, 
Callimaque, et toujours les divins Parthénons, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 156 

Les portiques sacrés debout sur les collines, 

Les chapiteaux brisés épars dans les ruines, 

Disent ta gloire au loin dans la postérité; 

Et moi, triste chanteur des pays sans été, 

Qui dressent pour leurs dieux vagues comme des ombres 

De tristes monuments sous des nuages sombres, 

Moi qui suis Grec de cœur en ce monde si vieux, 

Je te célèbre encore en vers harmonieux. 

(Antiques. — Études et Poèmes.) 



Un critique olympien, Jupiter du journal, 

Pour les jeunes hautain, pour les grands noms vénal, 

Parce que je ne suis adulé de personne, 

Que jusqu'ici mon nom moins haut que mon vers sonne, 

Sur mon livre aplati posant ses doigts velus, 

Juge en deux mots très lourds mes vers qu'il n'a pas lus. 

Mais ne nous fâchons pas ; nous lui pardonnons, Muses ! 

Il a pour vous haïr de trop bonnes excuses; 

Nous et lui n'allons pas par les mêmes chemins, 

Et s'il vous approchait avec ses lourdes mains, 

Muses, vous auriez peur qu'il ne brisât vos ailes. 

Vous êtes en cela comme toutes les belles, 

Quand de tels chèvre-pieds paraissent dans les bois, 

Rieuses, et pourtant craintives à la fois, 

Vous fuyez, ramenant sur vos gorges pudiques 

Et sur vos bras de lait les plis de vos tuniques. 



Ij7 PIERRE NEBOUT 

Même un jour qu'il voulait, et de là vient son fiel, 
Vous voler un baiser sur vos lèvres de miel, 
On dit que s'oubliant, dans son horreur profonde, 
Terpsichore cracha sur cette face immonde. 

(Ébauches et Croquis.) 



P.-N. ROINARD 
(1856) 



Bibliographie : Nos plaies, poèmes (18S6); la Mort du Rêve, poèmes, 
au Mercure (1902); Sur l'avenue sans fin (Revue de Paris et de Champagne 
s. d.); les Miroirs, édition de la Phalange (décembre 1908). 



Naissance : 4 février 1856, à Neufchâiel-en-Bray ; humanités 
au lycée Corneille, à Rouen. Puis une misère noire qui dura de 
sa sortie du 11 e d'artillerie (1878) jusqu'en 1886, où il trouva un 
prêteur qui lui permit d'éditer Nos plaies (1886). 

En 1887, collabore à la Revue rose de Lapauze; en 1888, dirige 
la Revue septentrionale, dans le projet de tenter des essais de 
décentralisation contre l'invasion centralisatrice des Méridionaux. 
Entre temps, collabore à la Plume de Deschamps ; et en 1889, à la 
seconde Pléïade, fait partie du Club de l'Art Social, entreprend 
de fonder /'En-Dehors avec d'Axa. L'En-Dehors paraît en mai 
1891, au lendemain de Fourmies. Quitte /'En-Dehors pour s'occu- 
per d'une adaptation du Cantique des Cantiques {voir les notes 
des Miroirs); dirige en 1891-92, avec Gabriel de La Salle, l'Art 
social fondé à la suite de la dissolution volontaire du Club de 
l'Art social; dirige en 1891, avec Rêmy de Gourmont, les Essais 



159 



P.-A r . ROINARD 



d'Art libre; publie les Portraits du prochain siècle en réplique 
aux Portraits du siècle. 

Mêlé au combat politique par /'En-Dehors et /'Art social, et 
craignant d'être compris dans la seconde fournée projetée de la fa- 
meuse association de malfaiteurs, sans attendre la sentence, il 
part pour Bruxelles dans la nuit du verdict du procès des Trente. 
Il y reste deux ans, jour pour jour, du n août 1892 au 11 août 94. 
En rapporte le manuscrit des Miroirs, après y avoir vécu pénible- 
ment de dessins à la plume au Petit Bleu de Bruxelles et de corres- 
pondances illustrées à la Revue encyclopédique : Cortèges lu- 
mineux, Statues de neige, etc., comptes rendus plastiques de fêtes 
belges. 

La Mort du Rêve paraît en 1902 {banquet présidé par Rodin). 
Les Miroirs paraissent en 1909. 

Fut président du Comité Gérard de Nerval avant Paul Fort à 
qui il céda sa place à la suite de V élection du Prince des Poètes, où 
Roinard et Ponchon venaient en second rang. 

Roinard, depuis une dizaine d'années avant la guerre, collabore 
comme critique d'art à la Petite Gironde. Il vient de reprendre 
cette collaboration interrompue pendant la tourmente. A donné sur 
son pays des notes à En Route, où il commença la publication 
d'un Guide de Paris. 

A terminé quatre mois avant la guerre, en 1914, la Légende rouge 
et en ce temps-là fondait h Conseil central qui mourut de la guerre. 

A terminé, il y a deux ans le Donneur d'illusions, féerie tragique 
et première partie d'une double synthèse de Rêve et d'Amour, 
dont la seconde féerie sera intitulée : Chercheurs d'impossible. 
Le Donneur d'illusions est jusqu'à présent l'œuvre maîtresse de 
Roinard, du moins il le croit. 

La fin de la guerre a remis Roinard en relief. Il a présidé avec 
ardeur et grand zèle le comité d'initiative des matinées artistiques 
de l'Odéon, qui l'élut à l'unanimité. 

A propos de la Mort du Rêve P. Quillard a écrit dans le Mer- 
cure de France, ix, 1902 : 

« Ces poèmes sont d'âges divers — il en est qui datent de 1885 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 160 



et d'autres qui furent écrits en 1902 — et d'inspirations qui sem- 
bleraient divergentes ; mais tous représentent un moment de la 
pensée ou de la sensation qui devait être exprimé, en toute sa plé- 
nitude. Ainsi, le tumulte et le désordre fougueux des épisodes, des 
rythmes et des mots, se résolvent en harmonie, et obéissent à une 
volonté régulatrice, toujours présente et attentive. Car jusqu'à la 
mort, seul, l'esprit de l'homme conscient interprète les choses et les 
fait vivre selon lui-même, selon l'espoir, l'orgueil, l'amour et le 
génie ; et si dans la lutte contre son propre doute, plus terrible que 
celle de Jacob contre l'ange, il semble succomber, c'est par soi- 
même encore qu'il est vaincu, par la force émanée de lui. 

« Le sens de l'œuvre de P.-N. Roinard ne prête pas à une exê- 
gèse autre que celle qu'il a imposée dans sa vaste allégorie. Nés du 
Rêve, qui n'est lui-même que la conscience de la Nature, ses fils 
ennemis, Hulter le croyant, Thurrbal l'Instinctif, Fnêgor le Né- 
gateur, Scingult le Douteur, en leurs chansons exaspérées, disent 
les aventures contradictoires d'une âme humaine; le paroxysme 
de leurs paroles s'exalte jusqu'à la folie, quand Scingult, non le 
moins fort, mais le plus douloureux de tous, veut détruire le Rêve, 
père cruel qui engendra en lui toute souffrance ; il l'abat vainement 
sur la terre libérée, et dans l'Occident, le Rêve mort et impérissable 
sourit en son auréole de gloire. 

« Cette œuvre est plus parente des cathédrales gothiques que des 
temples grecs, en sa luxuriante richesse de figures, de gestes et de 
cris. » 

LE BANQUET ROINARD 
donné a l'occasion des Miroirs, 15 juin 1909. 

Les amis cl admirateurs de Paul Roinard, profilant de la paru- 
tion de son œuvre les Miroirs, et pour honorer l'œuvre et la vie du 
poète et de l'artiste, se sont réunis en un banquet de cent cinquante 
convives au café Voltaire. Ce fut une fête des Lettres, brillante et 
touchante. Le maître romancier Paul Adam, qui devait la présider, 



IÔI P.-N. ROINARD 



en avait été empêché par un départ à V étranger, mais il avait écrit 
à son ami Paul Roinard une lettre où il disait : 

« Je pars, mais f emporte les Miroirs. A vec le génie de V Universel 
que vous avez su, là, symboliser en des apparences et des rythmes 
incomparables, je vivrai pieusement le soir qui applaudira votre 
renommée. Je relirai ces superbes pages qui font penser aux con- 
ceptions les plus hautes d'Eschyle et de Gcethe. Prométhée et Faust 
sont les aïeux de Tcheilam. Il est héroïque de tenter, quelles que 
soient les opinions qui surgissent autour de V effort, ce grand labeur 
de compléter les plus magnifiques ébauches de la mentalité humaine. 
Votre vaillance, cher ami, est digne d'un tel espoir. Je la salue avec 
dévotion et me joins de tout l'esprit, de tout le cœur aux poètes et 
aux compagnons de lutte qui vous sacrent. » 



« De Georges Dubosc, dans le Journal de Rouen : 

« Original et indépendant, tel se montra toujours au cours d'une 
carrière déjà longue, le poète P.-N. Roinard, dont Henri Strenz 
vint, à Rouen, analyser l'œuvre... 

« Roinard, longtemps brouillé avec son père qui voulait faire de 
lui un médecin, vécut de cruelles années de misère. Malgré tout, 
grâce à son talent de dessinateur — il avait été un des meilleurs 
élèves du père Melotte, — grâce à l'appui des amis qui adoraient 
le bon camarade, il parvint à échapper quelque peu à sa détresse... 

« Certes, parfois, le symboliste qu'il est peut compter parmi « les 
auteurs difficiles ». Mais aussi que d'heureuses inspirations, que 
de fraîches ou de grandioses images! la Chanson de l'Oseraie, 
la Vallée de Bray, le Chant de la Tisserandière, la Prière de la 
Rivière, /'Idiot, la Houle, le beau poème de la Porte de l'Enfer 
dédié à Rodin, et cette puissante Invocation au Rêve : 

Toi qui fais la bourgade envieuse des villes 
Et qui, sous le crachat des impuissances viles, 
Au calvaire conduis les Remueurs d'esprits, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 162 



Donne-moi les fiertés que le plus fier ait eues, 
Le généreux oubli des rebuffades tues, 
L'indulgente douceur hautaine du mépris, 
Et la sérénité nocturne des statues. 



De Guillaume Apollinaire : 

« Paul-Napoléon Roinard ! Il faut que le public connaisse enfin 
cette figure, une des plus nobles de la littérature contemporaine; 
il faut que Inintelligence lyrique d'un des précurseurs de la poésie 
nouvelle sorte du cercle étroit où l'injustice du siècle la reléguait, 
la damnait! 

« U œuvre de Roinard est pure comme sa vie. Il a mis dans sa 
Mort du Rêve, dans ses Miroirs tant de grandeur simple, d'huma- 
nité et de raison qu'on s'étonne de savoir que ces œuvres sont encore 
incomprises. Qu'un juste courant vienne entraîner le goût vers des 
profondeurs sublimes. Il est temps que la foule fasse son devoir. 
Elle doit admirer une tragédie et un poème pleins d'idées nouvelles. 

«La vie désintéressée et admirable de Roinard ne peut pas demeu- 
rer indifférente. La vie des grands poètes est un mode de leur 
lyrisme. Celle de Roinard est douloureuse et harmonieuse. Ceux 
qui V approchent l'aiment aussitôt, car il leur dit les paroles divines 
qui donnent à chacun confiance en soi-même, et ceux qui lisent ses 
livres deviennent dévots à leur pureté, à leur vérité. » 



De la Technique du vers 

Lettre de Roinard à Ch.-Th. Féret. 

« Il n'existe pas de vers libres dans la Mort du Rêve, à moins 
qu'ils ne soient dans la façon de La Fontaine. Encore ajouter ai-je 
que mon vers se libère moins que le sien, puisque mes poèmes en 



IÔ3 P--N. ROINARD 



vers de mesures inégales restent toujours basés sur des enchevêtre- 
ments très compliqués, très étudiés. 

« Jalonnés par des rimes plus ou moins appuyées ou atténuées, 
mes vers ne présentent de nouveau que des alternances de sons, 
irrégulières mais précises, qui se lient sans arrêt pendant de très 
longues strophes, ou parfois durant tout un poème. 

« Ces formes (avec leurs fluctuations et variables retours), je 
me les suis créées pour m 'évader des ronrons uniformes de la froide 
et compassée poésie parnassienne. 

« Mes formes mobiles ont l'avantage d'apporter aux poèmes plus 
de variété de sons et plus de souplesse de lignes. Je puis ainsi con- 
duire chaque poème suivant un dessin rythmique plus conforme 
à la particulière émotion qui doit le caractériser... Je ne puis me 
contenter d'une musique plastiquement figée en beauté roide, et 
d'un souffle trop égal, pour traduire certaines émotions si passion- 
nées qu'elles déchaînent des mouvements discords de tumulte et 
d'angoisse, qui ravagent les formes et leurs lignes... Non/ non! je 
ne suis pas un verslibriste ! » 

P.-N. Roinard. 



* * 



Orchestrations de l'ambiance symbolique 

« Assurés par la physiologie que si tous les sens étaient pareille- 
ment entraînés, ils apporteraient mêmement leur contingent de 
douleur ou de plaisir à notre sensation générale, qui demeure une 
de par notre cerveau, les esprits curieux et savants cherchèrent à 
trouver les intimes ententes qui existent entre tous les sens. Partis 
de là, ils démontrèrent les corrélations devant résulter de ces accords 
en vue d'agréables ou dissonantes harmonies, susceptibles d'émou- 
voir, soit en bien, soit en mal, toutes les activités nerveuses de 
notre être... 

« Théorie des odeurs. — La meilleure manière de la comprendre 
est de considérer les odeurs comme des vibrations particulières qui 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 164 



affectent le système nerveux, comme les couleurs affectent l'œil, 
comme les sons affectent Voreille. 

« Analogie du son et de la couleur. — ■ Bacon et une foule d'écri- 
vains après lui ont essayé de démontrer que l'harmonie des cou- 
leurs s'accorde avec la mélodie de la gamme. Voici comment Fied 
dispose l'échelle : Bleu = Do ; Pourpre = Ré ; Rouge = Mi ; 
Orange = Fa; Jaune = Sol; Vert = La. 

« Les trois couleurs primitives, bleu, rouge, jaune, produisent la 
plus parfaite harmonie; ainsi font les sons ; do mi sol., 

« Harmonies des odeurs. — Je ne demande pas au musicien de 
décalquer le verbe minutieusement, de faire concorder les sonorités 
avec les consonnes , voyelles ou diphtongues du poème, avec des 
gammes de parfums et de sons colorés, comme je le proposais na- 
guère au Théâtre d'Art. Je suis revenu de mes fructueuses expé- 
riences avec le pareil acquis dont bénéficient les peintres qui s'a- 
donnèrent jadis au pointillisme, puis F abandonnèrent. J'ai re- 
noncé aux parfums pour cette cause d'ordre majeur qu'une salle 
de théâtre est déjà trop saturée d'odeurs composites pour qu'on 
puisse imposer à la sensation du spectateur tel ou tel parfum choisi 
entre tous. 

« Il me suffit d'inscrire au programme quels sont — suivant ma 
sensation — les parfums, les couleurs, les fleurs, les fruits, les 
pierreries et les concordances musicales qu'il m'a semblé logique 
d'assortir, en désir d'une harmonie complémentaire et envelop- 
pante, autour des différentes situations que comporte l'action tra- 
gique. » 

P.-N. ROINARD. 

(Notes des Miroirs). 

* * 

J'apporte à mon tour ce témoignage : cet homme si tourmenté 
par le sort, tous ceux qui le connaissent l'aiment, car il n'est pas 
d'ami plus sûr, de conscience plus haute, d'artiste plus fidèle à son 
idéal, de combattant plus généreux, d'écrivain plus longtemps 



IÔ5 P.-N. ROINA RD 



méconnu, de front plus digne du vert feuillage. Poète, mais aussi 
orateur. Je Vai peint naguère à Rouen, aux fêtes du Centenaire, 
inclinant devant Corneille la ressemblance de Flaubert. Poète, 
mais aussi orateur, il en a tous les dons impérieux du regard, de la 
voix et du buste. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 166 



CLOCHES D'ÉPITHALAME 



L'hiver noir s'est enfui, cachant ses mauvais rêves 
Sous un manteau perlé de givres et de fleurs, 
Et messire Printemps, le roi des roucouleurs, 
Tout grelottant d'oiseaux, tout pomponné de fleurs, 
Sort de l'explosion bourgeonnante des sèves. 



L'Épousée apparue en ses vêtements blancs 
Sème de la lumière autour de sa personne, 
Belle dessous le voile où l'oranger frissonne, 
Plein de gai carillon de clochettes que sonne 
L'imperceptible bruit de ses fleurons tremblants. 



Elle vient toute fraîche et rose, l'Épousée, 

Et l'Époux la contemple, une extase en les yeux. 

On dirait qu'elle va s'envoler vers les cieux 

Comme ces visions d'aspect capricieux 

Qui s'élèvent des prés quand monte la rosée. 



O vous, dont les amours suivent leur vrai chemin, 
Gravissez cette vie âpre qui nous excède, 



167 P--N. ROINARD 

Son fardeau pèse moins quand on s'aime et qu'on s'aide, 
Allez vers le bonheur qui déjà vous possède, 
Épaule contre épaule et la main dans la main ! 



Avec le crescendo des tapageuses gammes 

L'avril d'amour renaît. Que ce charmeur puissant, 

Qui retresse les nids et retrempe le sang, 

Vous fasse un doux lien de son bras caressant, 

Mais craignez de brûler vos deux cœurs à ses flammes ! 



Sages sont les bonheurs qu'on n'a pas trop cueillis, 
Heureux qui les garda comme un pieux pécule. 
C'est de leurs chauds reflets qu'est fait le crépuscule. 
Et c'est encore un peu de soleil qui circule 
Dans l'amical baiser des amoureux vieillis. 

(Extrait d'HuLTER.) 



ANIMALITÉ 



Accoudée au rebord du talus, dont la sente 
Sinueuse au ciel grimpe et longe le pâtis, 
Sur l'azur profilant ses quinze ans mal bâtis, 
La vachère à genoux rumine, languissante. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 168 

A force de garder les bêtes, l'innocente 
Leur a pris son allure et ses airs abêtis ; 
Pubère et sans amours, vierge et sans appétits, 
La cotte haut troussée et la croupe puissante, 

Les cheveux tors en queue et balayant les reins, 
De la bouse aux jarrets, des relents sous les crins, 
Le corps las de croissance et le cuir roux de taches, 

Les seins déjà ballants tels que des pis trop lourds, 
Elle ouvre, grands et doux, deux beaux yeux de velours, 
Voilés de rêve obscur comme ceux de ses vaches. 

(Extrait de Thurrbal.) 



RANCŒUR D'AMANT 



femme, qui te fis un bouffon d'un novice, 
Pourquoi l'attiras-tu sous ton lâche pouvoir, 
Cet ignare d'amour, insoupçonneux du vice, 
Qui passait près de toi, peut-être, sans te voir? 

Bien qu'aussi miroiteur qu'un ruisseau qui clapote, 
S'insinuât en moi ton regard pailleté, 



l6g P. -.Y. ROINARD 

J'ai résisté pourtant, implacable despote, 
Aux hypnotiques feux que dardait sa clarté. 



Mais quand, m'illuminant d'une extase ingénue, 
Tel un flamboi de glaive, émergea du fourreau 
L'éblouissant danger de ta jeunesse nue, 
A tes pieds je tombai comme aux pieds d'un bourreau. 



Mon orgueil, criant grâce à ta chair si voisine, 
Se laissa garrotter de bras ensorceleurs. 
Dès lors je fus ta proie et payai, sans lésine, 
Tes sourires cruels, du diamant des pleurs. 

Mon désir mendia sa glane à ton caprice, 

Et saigna tout le long de tes contours si beaux; 

Sa douleur a vêtu ton corps d'impératrice 

Qui demeure drapé dans mon cœur en lambeaux. 



A celles qui viendront je garderai rancune 

Du servage honteux dont tu m'as avili. 

Elles m'excuseront ! N'ont-elles pas, chacune, 

Un souvenir sanglant sous leurs manteaux d'oubli? 

(Extrait de Fulgor.) 



JEAN BERTOT 

(1856) 



Né à Bayeux le 4 juillet 1856. Architecte. Membre du Caveau. 
A ctuellement rédacteur du « Lexovien », à Lisieux. 



Bibliographie : La France en bicyclette (Paris, 1893); l'Invisible aimée, 
suivi de Contes guerriers (Paris, 1900); Au lazaret, souvenirs de quarantaine 
(Tours, 1902); En allant vers l'ombre, préface de M me Amel, poésies (Paris, 
Lemerre, 1907). 



A été de nombreuses années secrétaire général de l'Association 
normande-bretonne, La Pomme, et à ce titre était juge et rappor- 
teur dans les concours annuels de Poésie organisés par cette so- 
ciété. 



EDOUARD DUJARDIN 

(1862) 



Si nous suivons les théories de Gobineau dans son célèbre ouvrage 
De l'Inégalité des races humaines, les grandes familles blanches, 
à mesure qu'elles émigt -aient des vastes steppes du Nord de l'Asie, 
en se mélangeant avec les jaunes et les mélaniens, perdirent assez 
vite, avec leurs caractéristiques physiques, beaucoup de leurs qua- 
lités morales et de leur vertu civilisatrice. Celle qui la dernière 
s'achemina vers notre Europe, la branche aryenne, prédestinée à 
la maîtrise du monde, n'a pas laissé de maintenir sa supériorité 
sur les autres, parce que moins adultérée par le sang étranger. Les 
nations issues d'elle, nos ancêtres normands, les Scandinaves, les 
Anglo-Saxons, et les Français dans les veines de qui coulent, unis 
au sang celte ou ibère, le sang franc, le normand, le bourguignon 
et le goth, témoignent encore de leur origine quasi divine. 

Edouard Dujardin est un de ces Aryens, pour ainsi dire dans 
le fond et dans la forme. Sa stature élancée, l'azur clair de son re- 
gard, son front découvert et franc, militent en faveur de cette noble 
descendance. Bien que né près de Blois (novembre 1862^, Edouard 
Dujardin, par ses parents originaires des environs de Pont-Au- 
demer, est un Normand authentique et se déclare tel (1). Et nous 



(r) Lettre d'Ed. Dujardin à Ch. Th. lUrcl : 

« Mais oui, je me réclame de la Normandie et plutôt deux fois qu'une; 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS Ij: 



retrouvons sûrement V Aryen en lui, si notre attention, se porte sur 
les préoccupations morales qui sont tout le fond de son œuvre, 
presque uniquement spirituelle avec, de sensualité, ce qu'il faut 
semble-t-il pour que F Art y ait droit de cité. Chez lui, en effet, la 
sensualité est comme les antennes de rame, le revêtement charnel de 
l'esprit. 

Il fit ses études classiques au lycée Corneille de Rouen, puis à 
Louis-le-Grand à Paris. Le jeune homme, en souci de s'exprimer, 
voulut approfondir les arcanes de la musique et entra d'abord au 
Conservatoire, où il étudia la Composition. On ne saurait en lui 
séparer le musicien du poète et du savant. Épris d'absolu, c'est 
toujours l'absolu qu'il cherchera dans la Science (Histoire des Re- 
ligions), le Sentiment (Musique), et l'Idée (Poésie). 



Si personnel que se montre actuellement Dujardin, il me faut 
bien songer ici à son ascendance artistique. La première influence 
sur notre poète, la plu; profonde peut-être, fut celle de Stéphane 
Mallarmé. 

Mais il fut encore, et dans le même temps, d'autres maîtres pour 
lui, maîtres également de toute la génération qui suivit le Parnasse. 
Wagner et Se' openhauer ont été, avec Mallarmé, les suscitateurs 
ou plutôt les êveilleurs di son inconscient. A vingt-trois ans il 
fonda l'inoubliable « Revue Wagnérienne », puis en 1886 la 
Revue Indépendante », et la même année publia un volume de 
Contes « les Hantises ». 

A le lire il appert vite que pour lui, ainsi que pour Mallarmé, 



c'est une chose qui revient souvent dans ma conversation; et par une consé- 
quence tout humaine, devient déterminante dans mes débats psychologi- 
ques. Dans une dédicace que m'a faite Mallarmé de l'Après-Midi d'un faune, 
il invite son Faune à s'en aller trouver — c'est le quatrième vers d'un qua- 
train « Dujardin, ton frère Normand. » 

Ed. Dujardin. 



173 EDOUARD DUJARDIN 



l'art est une seconde figure de la religion. Comme elle, nous dira-t-il 
en 1918, « sa fonction essentielle est d'abord de libérer les hommes 
du Servage des intérêts égoïstes, ensuite de les élever à une Concep- 
tion sociale, c'est-à-dire à une Conception supérieure du monde. » 

En 1887 il publie dans « La Revue Indépendante » son premier 
roman les Lauriers sont coupés, et dans « la Vogue » son pre- 
mier poème en prose A la gloire d'Antonia. 

En 1891 il fait paraître un recueil de vers la Comédie des 
Amours, d'une sensibilité apparentée à celle de Jules Laforgue, 
d'une ironie n'allant cependant jamais jusqu'à l'amertume. Cette 
même année il se tourne vers le théâtre ; la Légende d'Antonia est 
représentée au Théâtre d'Application. Le Chevalier du Passé fut 
joué en Juin 1892 au théâtre Moderne, mais son ptus grand succès 
fut au Vaudeville la Fin d'Antonia, le 14 juin 1893. Ces soirées 
sont chacune une date dans l'histoire héroïque du symbolisme; 
disciples d; l'art de demain et thuriféraires de l'art d'hier s'y ren- 
contrèrent, et ce fut un beau jeu de passions contraires. Cette tri- 
logie est une des œuvres les plus importantes de Dujardin : lyrisme 
vivant, bien que très intérieur, ce poème de l'éternel féminin, Eve- 
Antonia, devient V expression même de l'humanité entière. 

Cette suite d'années qui va de 1885 à 1893, c'est la première 
période de la vie littéraire de Dujardin, une période surtout de 
sentiment, où les rapports avec la vie sont d' ordre émotif . 



En 1893 Dujardin entre dans les affaires. Années d'apprentis- 
sage et quasi de discipline. Il va entrer en contact avec les réalités. 
Mais les connaissances qu'elles exigent, bientôt il les possédera. Il 
retournera même pour un moment à la littérature, et publiera un 
deuxième roman. Il tourne alors ses regards vers l'histoire; et dès 
1900 s'attache à l'étude de l'hébreu et de l'Ancien Testament sous 
la direction de M. Maurice Vernes. La Bible devait le conduire 
aux Religions primitives , et là il eut pour guides les travaux de 
Robertson Smith et d'Emile Durkheim. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 174 



En 1904 il fonde avec Rêmy de Gourmont « La Revue des Idées ». 

En 1906 ; la Source du fleuve chrétien lui fut une sorte de 
préface à ses études sur les origines du christianisme. 

C'est en 1908 qu'il abandonne les affaires et se consacre à l'érudition. 

Mais dès 1907 il avait été appelé à professer un cours d'histoire 
des religions à la Sorbonne. 

En 1910 le gouvernement le charge d'une mission qui le conduit 
en Egypte et en Palestine. 

L'année 1913 nous apporte les représentations au théâtre An- 
toine, de Marthe et Marie, dont le succès fut grand auprès du pu- 
blic lettré et du public populaire. C'est en quelque sorte un micro- 
cosme de l'œuvre de Dujardin; elle en offre tous les caractères; et 
si ce n'est point de l'autobiographie, on y peut trouver toutefois 
tous les problèmes qui agitent la conscience de l'écrivain. 

Félicien, le héros de la pièce, est celui qui a deux hommes en lui, 
l'un qui se plait aux luttes les plus âpres, et l'autre qui rêve d'une 
paix lointaine. 



En 1913 Dujardin rassemble tous ses poèmes dans un volume 
publié au Mercure, et dans la préface exprime la résolution de ne 
plus écrire en vers ; mais 1914 bouleversa l'Europe, créa un monde 
nouveau d' émotions et d'idées, et l'âme du poète devait s'en trouver 
renouvelée ; et quoique l'âge du sens critique fût venu, le poète se 
réveilla plus vibrant, plus « voyant » que jadis. Plus précise et plus 
forte, sa pensée trouva son expression directe. La forme de ses vers 
se modifia elle aussi : au lieu de revenir, comme maint poète sym- 
boliste, à l'alexandrin, Dujardin emploiera le verset, au goût 
duquel le ramenèrent ses études bibliques. 

Les poèmes qu'il publie depuis deux ans, et où sa sincérité sem- 
ble se répéter le mot de Shakespeare « Sois vrai à toi-même », nous 
font apparaître leur auteur comme un vrai « Norse », incessamment 
prêt à s'embarquer vers des terres inconnues, le cœur et l'esprit 
chaque jour plus purs, 

Paul Mûrisse. 



175 EDOUARD DU JARDIN 



BIBLIOGRAPHIE 

1886 Les Hantises, 13 contes, Vanier, éditeur. 
1891 : Antonia, Vanier, éditeur. 

1891 : La Comédie des Amours, Vanier éditeur. 

1892 : Le Chevalier du Passé, Vanier éditeur. 

1893 : La Fin d' Antonia, Vanier éditeur. 
1906 : La Source du fleuve chrétien, au Mercure. 
1908 : Les Prédécesseurs de Daniel, Fischbacher 

191 3 : Poésies. (La Comédie des Amours, Le délassement du guerrier, pièces 
anciennes, Le Mercu v e.) 

1919 : De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel, Le Mercure. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 176 



PRÉLUDES 

Citations de Ed. Dujardin. 



Elles viennent, les fillettes, 

A leurs corsages des pâquerettes, 

Sur leurs lèvres des violettes, 

Et dans leurs yeux de brunettes et de blondettes 

Des refrains de chansonnettes. 



* 
* * 



Elles seront femmes un jour. 
Elles savent qu'on leur fera la cour, 
Elles attendent le troubadour, 
Elles s'enquèrent de dames d'atours. 



* * 



Parfois elles montrent des compassions 
Aux choses que nous balbutions, 
Elles ont la divination 
Qu'il faudra que nous les adorions. 



177 &DOUARD DUJARDIN 



* 
* * 



Et leurs regards, que ne ternit aucune idée morose, 

Droit devant elles dans l'avenir et dans nos cœurs se posent. 



* 
* * 



O chairs que la vie réclame, 

Chairs qui serez la joie et le martyre et le dictame, 

Fillettes, âmes de nos âmes, 



* 
* * 



O Fillettes, quand vous passez, 

Vous mettez un songe en nos yeux lassés; 

Et les fleurettes qu'en vos doigts fins vous tissez 

Sont des fils où s'entrelacent nos pensées. 

(La Comédie des amours.) 



JE VOUS AI CONNUE TROP TARD 



Je vous ai connue trop tard, 

Aujourd'hui, je pars. 

Vous êtes bonne, 

Votre âme est un fruit d'automne 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 17S 

Qui s'abandonne et se donne. 

En vous résonne 

L'écho des cris qui en moi tourbillonnent. 

Vous êtes bonne. 

* 

* * 

Vous êtes jolie, 

Votre grâce est doucement fleurie. 

Vous n'avez point les beautés sublimes, leurs moqueries. 

Vous avez la gentillesse, la rêverie, 

O jeune femme, vous êtes gracieuse et jolie. 

* 

* * 

Vous êtes amoureuse, 

Vos yeux ont des caresses lumineuses. 

Vos lèvres s'ouvrent langoureuses. 

Sans doute qu'en des baisers vous seriez heureuse, 

Si tendre, vous vous feriez une amoureuse. 



* 
* * 



Trop tard je vous ai connue, 

Je dois vous quitter à l'heure où vous voici venue. 

J'irai plus loin, ailleurs, dans l'inconnu, 

J'oublirai votre vue. 

* 
* * 

Au temps où j'ignorais votre visage, 
Je me rappelle des oiselles de passage, 



179 EDOUARD DUJARDIN 

Elles ont enchanté mon cœur de leurs ramages, 
Elles ont meurtri mon cœur de maint carnage. 
Ah ! que leurs ailes furent volages ! 



* 
* * 



Meilleure vous eussiez été, meilleure; 

La bonté de votre cœur, 

La grâce de vos rires et de vos pleurs, 

Et cette volupté que trahissent vos yeux charmeurs, 

Eussent à votre souvenir mis le parfum des plus chères heures. 



* 
* * 



Trop tard je vous connais; 

D'autres soucis sont là, d'autres regrets, 

D'autres souhaits; 

Nous ne nous reverrons jamais. 



HOMMAGE A SHAKESPEARE 



O Vérone ! le voyageur 

Au cours délicieux de l'Italie 

Entre Venise (songe pâle) et Florence (vermeille rêverie), 

A tes portes plus humbles s'arrête avec bonheur. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 180 



* 
* * 



Mais un frisson déjà lui poind le cœur, 
Comme au retour d'une ancienne nostalgie, 
Et déjà l'âme vole, tout éblouie, 
Vers le Balcon de sa ferveur. 



* 
* * 



Deux amants qui n'existèrent pas, un rêve illusoire, 
Voilà, Vérone, ce qui reste ton unique gloire; 
Une fable, de la chimère, un conte bleu; 



* 
* * 



Voilà ta louange immortelle, 

O Ville, d'une légende tu t'honores ! Car sous les cieux 

Aucune réalité plus que celle-là n'est réelle. 

(Le Délassement du guerrier.) 



jgj EDOUARD DUJARDIN 



AUCUNE FEMME NE SERA UN BUT 



L'homme n'a pas été créé pour la 
femme, mais la femme a été créée 
pour l'homme. 

Saint-Paul. 
I. Cor. XI, 9. 



Aucune femme ne sera un but. 

Au cours des jours de la bataille et de la fièvre, 

Tends aux lèvres de la femme tes lèvres; 

Mais c'est toi qui pour elle, ô mon fils, sera un but. 



* 
* * 



Aime ! Ton cœur d'opulence vêtu 

Répandra en amour son trop-plein de sève, 

Ainsi que le soleil verse ses rayons et la nuit ses rêves, 

Ainsi qu'un riche laisse couler magnifiquement son superflu. 



* 
* * 



La femme doit servir et sourire ; tu dois 

Être celui qui dit : je serai roi ! 

Rien n'importe à l'amante hormis l'espoir 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 182 



* 
* * 



D'orner de fleurs pour le héros un seuil hospitalier; 
Car l'épouse est la paix délassante du soir; 
L'homme est la guerre; enfant, sois un guerrier. 

(Le Délassement au guerrier.) 



G. LEBAS 

(1862) 



Né à Dieppe; a été directeur de « l'Impartial de Dieppe, » est 
actuellement bibliothécaire de la ville. Adopte souvent le pseudo- 
nyme de Jean Mirval. 



Bibliographie : Palinods et Poètes dieppois (1904, imprimerie centrale 
Dieppe), œuvre d'une grande érudition; Histoire d'un Port normand (Dieppe, 
1912); Guide archéologique et historique de Dieppe (à Rouen, 1908); Pré- 
bourg-le- Boisson, publié dans « la Revue », numéros d'avril, mai, juin 1916; 
Barbey d'Aurevilly polémiste, publié dans «le Mercure » du 16 juin 1913; 
Rimes dieppoises (Dieppe, 1902); Ode à Abraham Duquesne (18 juillet 1910). 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 184 



MA VILLE 



De très haut, je la vis en forme de bouquet 
Tassé dans un vallon, merveilleuse corbeille; 
Et comme aux fleurs il faut le baiser de l'abeille, 
Le vol d'un pigeon blanc à mes yeux l'évoquait. 



* 
* * 



Les murs plâtrés semblaient des lys et du muguet; 
La tuile offrait l'éclat de la rose vermeille; 
Et l'ardoise grisâtre, où de l'azur sommeille, 
Dans l'atmosphère floue imitait le bluet. 



* 

* * 



Les toits, sous les rayons des claires matinées, 

Pour pistils élançaient de rouges cheminées, 

Que la preste hirondelle enfermait dans ses ronds. 



* 
* * 



Et dans ce gros bouquet, dont les tiges de briques 
Jaillissaient de la rue en lignes symétriques, 
Mon rêve fit de nous d'infimes pucerons. 



JEAN D'ARMOR 
(1863) 

Lettre de Jean d'Armor à Ch.-Th. Féret : 

Vous voulez, mon cher ami, que je figure dans votre Anthologie 
normande, et vous me demandez quelques lignes pour présenter au 
public la toute petite étoile apparue dans notre ciel poétique. 

Je dois d'abord rassurer votre conscience d'éditeur. Mon nom, 
en littérature, indique une origine armoricaine. Il n'en est rien. 
Je suis Normand authentique, né dans l'Eure, en 1S63, pas très 
loin de ce Roumois que vous avez chanté. 

Je pourrais signer Jean de Neustrie, sans offenser la sainte 
Vérité. Mais alors, pourquoi Jean d'Armor? Ceci, mon cher ami, 
est une autre histoire dont le récit m' entraînerait hors des limites 
raisonnables (1). 



(1) J'avais adressé ce sonnet à mon ami inconnu, inconnu de moi et de tous 
les écrivains dont il est le correspondant courtois et lettré : 

Une discrète main me transmet ton message, 
Timbré de Normandie avec le sceau d'Armor : 
Que craint donc l'amitié, que tu couvres encor 
De ce masque ton nom, ton rang et ton visage? 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 186 



Dès ma prime jeunesse, j'aimai passionnément Pétronille (i). 
Je lui consacrai tous mes instants, sans rien obtenir d'elle, l'in- 
grate! Puis, — c'était au temps de la grande vogue de Jules Le- 
maître, — je m'adonnai à la Critique littéraire, persuadé que j'al- 
lais, pour le moins, égaler le spirituel Normalien! Je marchai 
résolument vers la Gloire. 

Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu. 

J'ai collaboré à divers journaux et revues, en dernier lieu au 
Donjon rouennais de M. Alexandre Etienne. Et vous vous souve- 
nez que nos relations si cordiales remontent à une étude critique 
que j'y publiai sur le Verger des Muses normandes, dont vous 
êtes le gardien vigilant. 

Comment suis-je devenu, sur le tard, « élève d'Apollon »? La 
chose est simple : j'habite à la lisière d'une forêt, un ermitage, 
silencieux et plein d'ombre. Son luxe consiste surtout en une col- 
lection de livres, anciens pour la plupart. Parmi ces derniers, se 
trouve un Ronsard in-folio de la fin du xvi e siècle : larges marges, 



Tu n'accueilles qu'un hôte eu la maison du Sage; 
T«a solitude errante au fond du corridor 
N'y suscite qu'une Ombre; avec sa lyre d'or 
C'est ton maître Itonsaid; il t'en montre l'usage. 



Je n'irai point troubler votre entretien secret. 
Car par delà le val, le coteau, la forât, 
Par-dessus les anneaux de notre Seine tortc. 



Mon antenne mystique a palpé l'horizon; 
Et ton image ici plus vraie elle m'apporte 
Qu'au voisin qui te parle au seuil de ta maison. 



Ch.-Th. F 



(i" C'est ainsi que Louis Veuiilot appelait la Littérature. 



187 JEAN D'A KMOR 



belle typographie, lettrines historiées, reliure de V époque ; admirant 
le contenant, je voulus connaître le contenu, je le relus souvent, et 
un jour m'écriai : Anch'io son poeta ! 

Vous savez encore que fax été l'ami du poète Vard, son confi- 
dent et V exécuteur de ses dernières volontés littéraires. Comme lui 
je cultive les roses, les Amaryllis... Je vous serre fraternellement 
la main. 

Jean cTArmor. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



A RONSARD 



Les dieux m'ont refusé ton génie et ta lyre ; 
Je ne puis invoquer qu'un tranquille délire 
(Nous sommes ainsi tous au beau pays normand). 
Mais, comme toi, Ronsard, j'aimai d'un cœur constant. 



Ma forêt ne vaut pas ta forêt de Gastine; 
Mes frustes bûcherons n'ont pas l'âme latine 
Que tu donnas aux tiens, ô chantre vendosmois; 
Mon esprit est borné, languissante ma voix. 



Mais je te le redis, ma maîtresse hautaine 
Passe en grave beauté l'Ombre qui fut Hélène. 
Comme toi, doux poète, en un rapide essor 
Elle rythme ses vers sur tes purs mètres d'or. 



J'aurais aimé, Ronsard, priant, rêvant pour Elle, 
Écrire le sonnet qui la rende immortelle... 
Mais, las ! « sous le labeur à demy sommeillant, 
Le vain bruit de mon nom ne Tira réveillant ». 



JEAN D'ARMOR 



Tu vivras immortel. Je mourrai sans envie, 
N'ayant jamais cueilli ces « roses de la vie » 
Dont tu fis la moisson de tes royales mains, 
En attendant l'arrêt des injustes Destins ! 



LE PASSÉ 

Pour Jeanne des Brumes. 



Ayant à ses côtés la dame châtelaine, 

Le vieux marquis prenait les « Œuvres de Ronsard », 

Et d'une voix très grave il lisait avec art, 

Le Bocage royal et les Amours d'Hélène. 



Le petit dieu chantait sa romance lointaine; 

La marquise lettrée, et rose sous le fard, 

Lui disait : « Cher seigneur, un soir, sur le rempart, 

Je reçus de vos mains un bouquet de verveine. » 



Cette pudique fleur, je puis l'offrir encor; 

Elle a poussé pour vous dans les jardins d'Armor; 

Que son parfum discret embaume vos années 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 190 

Mais le Passé charmant repose pour toujours 
Dans le livre où Ronsard enferma ses amours, 
Et j'effeuille à vos pieds toutes ces fleurs fanées. 

Jean d'ARMOR. 



EN ÉCOUTANT RONSARD 

A Jean cTArmor. 
Non, non, plus d'un berger courtise encore Astrêe. 



Notre siècle de fer n'est pas tendre aux oiseaux. 
Il arme, abat, détruit tout ce qui porte une aile, 
L'amour est inquiet et le Destin emmêle 
Les jours gris, les jours noirs, sur ses mornes fuseaux. 



Mais la bonne Nature est d'essence éternelle, 
Et malgré les méchants, les grondeurs et les sots, 
On rêve, on chante, on aime, et de tendres assauts 
Font fléchir chaque jour une vertu nouvelle... 



Les Grâces dureront plus longtemps que les vers 

De Boileau, qui trouvait leurs charmes un peu... verts, 

Frère du vieux renard perclus de La Fontaine... 



ici JEAN D'ARMOR 

Il faut être.. Abélard pour bouder les amours... 

Plaignons cet ennemi juré des troubadours, 

Et regardons Ronsard vivre aux genoux d'Hélène... 

Jeanne des Brumes. 



N'ATTENDONS A DEMAIN 

Pour Jeanne des Brumes. 



L'Hélène de Ronsard, au poète rebelle, 
Ses beaux yeux tout remplis d'ironique dédain, 
Lui disait souriante : « Attendez à demain, 
Pour" cueillir au Verger la rose fraîche et belle. » 



Hélène au front élu d'où le verbe ruisselle, 
Que les vierges d'Hellé conduisent par la main, 
Si je veux soulever le masque du Destin, 
Quels mots répondrez-vous à mon amour fidèle? 



Mes clairs vergers d'Armor égalent en beautés 
Les jardins de Bourgueil autrefois si vantés; 
Ne viendrez-vous jamais y moissonner les roses? 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 192 



Nous causerons tous deux sous les yeux de Platon. 
Mais, Hélène, hâtez-vous : du lointain horizon, 
J'aperçois se lever l'ombre des jours moroses. 



Jean d'ARMOR. 



RÉPONSE A JEAN D'ARMOR 

Périlleux appel. 



Je n'aime pas demain; c'est un grand mot sévère 
Qui sert à reculer un devoir, un ennui; 
Hélène le disait en pensant le contraire, 
Et Ronsard sur sa lèvre épelait : « Aujourd'hui. » 



Mais vous, mon doux chanteur, amoureux du mystère, 
Et qui n'effeuillez pas les roses comme lui, 
Craignez-vous point d'ouvrir le Verger solitaire 
A l'Hélène d'Armor qu'un dieu mutin conduit? 



Elle viendrait cueillir vos roses par brassées, 
Mettre un grain de folie en vos sages pensées, 
Sa voix du vieux Platon troublerait le repos, 



l 9 3 JEAN D'ARMOR 

Et tant de souvenirs vous resteraient dans l'âme 

Que vous en voudriez peut-être à vos échos, 

De trop vous rappeler que la Muse était femme 



Jeanne des Brumes. 



SONNET RENAISSANCE 

A Jeanne des Brumes. 



j'ai vécu de longs jours avec les vieux auteurs 
Que lisaient nos aïeux le soir à la chandelle; 
Desportes, du Bellay, Passerat et Jodelle, 
Du Bocage royal divins oiseaux chanteurs. 



De l'Hymette sacré gravissant les hauteurs, 
L'un rimait des sonnets en l'honneur de sa Belle; 
L'autre, exilé dans Rome, à sa beauté rebelle, 
Regrettait sol, maison, maîtresse et serviteurs. 



De leurs livres jaunis, monte la douce haleine 
D'Olive, de Cassandre, et de la tendre Hélcn<\ 
Que sauva de l'oubli le clair Rythme vainqueur. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 194 



Ainsi qu'en ces vieux ans, Muse, entends ma requête, 
Je veux, comme Ronsard, le courtisan poète, 
De l'or de mes sonnets asservir votre cœur. 



Jean d'ARMOR. 



EN ECOUTANT RONSARD 

C'est une étoile d'or dans un ciel triste et noir. 
A Jean d'Armor. 

Je mets sans hésiter le pied dans la nacelle 
Dont la voile se tend aux brises de l'espoir. 
Venez auprès de moi, dans l'ombre, vous asseoir. 
Et laissons s'allumer la divine étincelle. 



Je suis Laure, je suis patricienne et belle, 
Et vous êtes Pétrarque... En un doux nonchaloir 
Nous rêvons... Dans la paix indulgente du soir, 
J'écoute front penché la romance éternelle. 



L'heure est tendre : nos cœurs se répondent tout bas, 
Le petit dieu malin bat des ailes là-bas, 
Et la Parque pour nous file l'or et la soie... 



Uj-j JEAN D'A RM OR 

Si ce n'est qu'une folle et vaine illusion, 
Qu'importe ! Quand le ciel s'éclaire d'un rayon, 
Faut-il interroger l'astre qui nous l'envoie? 

Jeanne des Brumes. 



LE MISSEL 

A Jeanne des Brumes. 



C'est un très beau missel du lointain Simon Vostre; 

Sa reliure antique aux reflets d'or pâli 

S'est usée au toucher du doigt fin et poli 

D'une Abbesse titrée, au vieux temps de Le Nôtre. 



Sur ses vélins glacés on voit saint Jean l'Apôtre, 
Joseph le charpentier près de l'humble établi, 
Le frêle enfant Jésus qui rêve dans son lit, 
La Vierge admirant l'un et souriant à l'autre. 



Dans les feuillets jaunis du précieux Missel, 

Une rose oubliée à la page où le scel 

De l'Abbesse a marqué son héraldique empreinte. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 196 

Me laisse deviner la femme sous la sainte... 

Cette rose, témoin d'un autre âge aboli, 

C'est son amour qui dort dans l'ombre enseveli. 

Jean d'ARMOR. 



ALBERT BOISSIERE 

(1864) 



Bibliographie : Culs de lampe (1891), sonnets (Fischbacher, édit.) épuisé; 
L'illusoire aventure (1897), poèmes (Biblio.artist. et litt.) épuisé; Aquarelles 
d'âmes (1900), poèmes (La maison d'art) 1 vol. in-8°, épuisé; les Magloire, 
roman (1899) (Fasqu elle, édit); Les trois fleurons delà Couronne, roman (1901) 
Fasquelle); M. Duplessis veuf, roman (1901) (La Maison d'Art) ; les Chiens 
de faïence, roman (1902) (Fasquelle); les Tributaires, nouvelles (1903) (Fas- 
quelle); La tragique aventure du mime Properce (1904) Fasquelle; Clara Bill, 
danseuse, roman (1905) Fasquelle; Joies conjugales, nouvelles (1905) (Fas- 
quelle) ; Jolie, roman (1906) (Fasquelle); le Scandale de la rue Boissière (1907) 
(Flammarion, édit.); Un crime a été commis, roman (1908) (P. Laffitte, édit.) ; 
l'Homme sans figure (1909) (P. Laffitte édit.) ; Aimée ou la jeune fille fr marier 
(1910) (Fasquelle édit.); Z... le Tueur à la corde (1911) (P. Laffitte, édit.); 
Le jeu de flèches (1912) (Fasquelle, édit.), et 4 autres romans dont le dernier 
le Neveu de l'oncle Sam (1917). 



Albert Boissière est né à Thiberville (Eure) le 26 janvier 1864. 
La fin du symbolisme le trouve à la Plume et à l'Ermitage, dans 
le sillage de Stéphane Mallarmé. Les Aquarelles d'âmes (1900) 
après /'Illusoire aventure (1897) éveillent la curiosité des criti- 
ques. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 198 



Mais par une hardie volte-face, il donnait, coup sur coup, chez 
Fasquelle, deux romans naturalistes, d'une violence extrême, qui 
lui attiraient, dans la Revue Bleue, une critique acerbe d'An- 
dré Beaunier, et au Journal, un article enthousiaste de Jean Lorrain. 
Dès lors Boissière était connu. Et pourtant il renonçait aussitôt 
au genre qvii lui valait la notoriété, et entrait à /'Echo de Paris et 
au Figaro, où il donna, pendant plusieurs années, des contes et des 
romans. Puis, nouvelle attitude du romancier qui devient un hu- 
moriste amer, dans ces romans parus au Journal : M. Duplessis 
veuf et le Scandale de la rue Boissière, romans qu'il a situés en 
Normandie. 

Albert Boissière devait trouver sa véritable voie de romancier 
d'imagination, au Temps et au Matin, avec le Mime Properce et 
Un crime a été commis. Nous sommes loin, on le voit, de la Fer- 
me au gué, recueil de poèmes à plusieurs reprises annoncé et dont 
le manuscrit nous livre ces vers : 



I90 ALBERT BOISSIÉRE 



LA FERME AU GUÉ 



Les bouvreuils ont choisi le gué pour y construire 
Leur nid, dans les branches basses des coudriers; 
Et pour y jacasser à l'aise et pour médire 
Des geais, les pies ont pris le pli d'y reposer. 

La génisse préfère à l'eau trouble des mares 
Le filet clair du rû qui flatte les naseaux 
D'un chatouillis si frais, que le plaisir d'y boire 
Se double de l'émoi frissonnant des roseaux. 



Le gué est à deux pas des prairies nonchalantes 
Qui s'étalent des deux côtés du ruisseau plat. 
Sous un couvert d'ormeaux, le gué cache des tentes 
De repos bienfaisant; c'est la halte et c'est la 

Paix quiète, parmi les rumeurs de la ferme ; 
C'est l'oasis unique, au centre du décor, 
C'est l'abri de silence, où les bêtes s'enferment, 
L'asile d'ombre ; c'est le gué et c'est encor 

L'endroit qui synthétise aux yeux, dans la campagne, 
Toute la robustesse et le charme, et l'atour 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 200 

De la vie animale où l'homme des champs gagne, 
En plein soleil, en plein labeur, son pain du jour. 

C'est l'endroit qu'ont élu, quand la journée s'achève, 
Quand la sérénité tombe du haut des toits, 
Les couples ne sachant, pour exprimer leur rêve, 
Qu'échanger les serments furtifs de leurs dix doigts. 

Car, pour éterniser l'éternelle matière, 

Niais, nigauds, muets, peureux, 
Quand, face à face, sont le gars et la vachère, 

Le rû du gué parle pour eux. 

Albert Boissière. 
(La Ferme au gué.) 



ANDRE FONTAINE 

(Né avant 1865) 



M. André Fontaine est ne en Basse-Normandie avant 1865 (1) 
Prosateur, il a publié le Testament de Tristan Mardoche 
(Histoire d'une conscience); Un essai sur les principes et les 
lois de la critique d'art; les Théoriciens de la peinture fran- 
çaise au xvn e et au xym e siècles; des Conférences inédites de 
l'Académie royale de peinture et de sculpture. Son œuvre poéti- 
que comprend deux volumes, Matines (Fontemoing, éditeur, Pa- 



(1) Quelques années avant la guerre, M. André Fontaine avait publié dans 
« la Revue des Poètes » une série d'articles sur les Poètes Bas-Normands. Il est 
lui-même originaire de cette partie de notre province. A titre de compa- 
triote il m'avait envoyé ses livres; et ne prévoyant pas que j'aurais un jour 
besoin de ces renseignements, je ne lui avais pas demandé le lieu ni la date 
de sa naissance. Peu de temps après, M. Citoleux publiait dans la même 
Revue des Poètes sous le titre : « Un poète normand » une étude sur son col- 
laborateur. André Fontaine est-il disparu dans la grande tourmente ? Je 
n'ai pu retrouver son adresse pour donner les précisions nécessaires. Il devait 
avoir au moins 40 ans en 1905, il est donc né avant 1865, mais je ne serais 
pas étonné qu'il fût beaucoup plus âgé, car il me parlait de ses vieux amis 
Frémine et Canivet, et peut-être était-il leur contemporain. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 202 



ris, 1903^ et le Livre d'espoir (Simon Sine, éditeur, 34, rue 
Serpente, Paris, 1905). 

Une inspiration qui honore Vêcrivain. Des dons précieux gâtés 
par une imagination incontinente. De la légèreté dans les bucoli- 
ques; de Vémotion dans V élégie. De la grâce, souvent. Mais la 
fraternité que nous promet la Cité meilleure est exprimée dans un 
style d'affiche électorale... U œuvre de M. Fontaine est conscien- 
cieuse. Émondée et resserrée, elle livrerait plus généreusement le 
frisson de la vraie poésie. 

Raymond Postal. 



2cv ANDRÉ FONTAINE 



IVOIRE 



Aux tons chauds et brunis de l'ivoire ancien, 

Le Christ sur la croix-tombe allonge un corps si ferme 

Qu'en sa perfection on le croirait païen, 

Et que la vie en lui s'attarde et se renferme. 



Sa tête est grave; il a le regard surhumain 
D'un roi qu'on dépossède et qui meurt en détresse. 
Mais ni l'ignoble trou qui déforme sa main, 
Ni la plaie au côté n'altèrent sa noblesse; 



Ces tourments de la chair le poignent sans un pleur. 
Or, sachant les péchés dont il porte la somme, 
Il souffre; mais l'amour épure sa douleur, 
Et le Dieu transparaît aux tortures de l'homme. 

André Fontaine. 
(Le Livre d'espoir.) 



ROBERT CAMPION 

(1865) 



Bibliographie : Rimes paysannes, préface de Ch.-Th. Féret, chez Mo- 
dère, à Lisieux, 1902. Le Jardin défleuri, préface de Fernand Fleuret, bois 
de Maurice Le Sieutre, au Havre, chez Quoist, 1907. 



Campion est né à Lisieux le 4 mai 1865. Nul ne sait mieux que 
lui parler de la ferme et des fermiers du Lieuvin ; les meubles de la 
cuisine et de la grand"" salle lui sourient. Ses vers sont agréables 
comme les assiettes peintes du vaisselier, craquelées par le rissole- 
ment des tripes ou la cuisson des bourdelots. C'est un imagier qui 
cisèle au couteau les fruits de bois, copiés aux pommes de son clos, 
pour illustrer la huche ou les panneaux de V armoire normande. 
Tout chez lui, f entends en sa mémoire, en ses chansons, et aussi 
dans sa maison, est du bon vieux temps, les landiers et les pichets, 
les chaises de paille et le coffre cannelé de l'horloge. C'est un grand 
gars robuste, avec des yeux de la Renaissance italienne, une^ in- 
souciance et une gaîté de condottiere, des poumons héroïques pour 
chanter Sur la mer, une chanson écrite en collaboration avec feu ce 
pauvre Gabriel Hugon. Pour juger cette chanson-là, il ne faut pas 
la séparer de la belle voix du Poète, ni de la belle musique de Bautz. 



205 



ROBERT CAMPION 



Campion a gaspillé sa jeunesse, mais il a encore devant lui de 
longs jours; sa fortune, mais, un peu loin des Muses, il paraît 
qu'il la rebâtit; ses dons d'émotion, d'observation artiste, mais 
tout n'en sera point perdu, s'il nous donne à la fin ses Clos de Ja- 
dis depuis longtemps achevés et publiés par bribes dans ma « Vie 
normande,» et dans «les Marges». Il y campe ses humbles person- 
nages dans leur milieu familier, et les situe en traits sobres et 
justes. Estampe exquise et décolorée, la vieille Normandie y per- 
siste en ces types du bedeau Hélie, du chantre Harel, de M me Neu- 
ville, du petit clerc lampeur de burettes. Nul conteur de chez 
nous, — et cela s'explique par la vie plus citadine des écrivains de 
profession, — n'a su colorer ses paysans avec cette finesse et cette 
justesse. Pourquoi n'a-t-il noté que des traits de mœurs et des atti- 
tudes surprises, en une série d'esquisses et de délicates ébauches? 
Si de telles qualités vivifiaient un roman, une œuvre de longue ha- 
leine... Mais le temps ou la volonté lui ont manqué. 

Le premier livre de ce poète était tendre et joli, d'un cœur simple 
« d'avoir vécu à la campagne, avec ses vieux, avec sa Jeanne ». 
(Fernand Fleuret). Qui aurait cru à la nostalgie de ce sensuel? 
Il a fixé dans le second recueil les minutes grises, où la douleur 
l'a pris par la main. Mais ce temps est loin déjà : Campion ne 
chante plus. Pour le poète comme pour le rossignol, chanter est 
une courte saison. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS jo6 



PETIT VIOLONEUX 



Do mi sol do. Pâques fleuries 
Ont fleuri d'or le grand ciel noir. 
Viens-nous-en, ma viole, au soir 
Chanter la Pâque aux métairies, 
Dire à Rose, fermière, un lai : 
Mes œufs de Pâques, s'il vous plaît. 



* * 



Bonjour, bonsoir, madame Rose, 

Jésus-Christ est ressuscité ! 

Alléluia dans la cité, 

Dans les bois, dans la ferme close. 

Ouvrez la porte ou le volet : 

Mes œufs de Pâques, s'il vous plaît. 



* 
* * 



Jésus vous donne dans l'année 
Cent fois le prix de ma chanson; 
La joie au cœur de la maison; 



207 



ROBERT CAMPJON 



Cheveux blonds, d'une nouveau-née; 
La vache blanche, herbe, et bon lait : 
Mes œufs de Pâques, s'il vous plaît. 



(Pour petite Jeanne.) 



LA CHANSON DE LA MER 



I 



Les souffles chauds dé la terre fleurie, 

Nostalgiques et doux, 
S'en sont venus des lointaines prairies 

Jusqu'à mes sables roux. 
Si vous venez me raconter vos peines, 

Je serai sans pardon ; 
Je ne veux point de vos tendresses vaiaes. 
Retournez donc. 

J'aime les gars à la rude poitrine 

Qui vont aventureux, 
Le front doré par la brise marine 

Et du ciel dans les yeux. 
J'aime les gars que nul regret ne touche 

Lorsque j'ouvre mes bras. 
Je suis la mer éternelle et farouche, 
J'aime les gars. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 208 

II 
LA PÊCHE EN ISLANDE 



Le pôle est clair, le temps est doux. 
Ça doit être comme chez nous 
Quand on voit si blanc sur la lande ! 
C'est ce soir Noël en Islande. 
Visage au vent parmi l'embrun, 
Le pêcheur tend son filet brun; 
Il aperçoit entre les toiles 
Des poissons avec des étoiles. 



Bon moissonnneur de la clarté, 
Que ton rêve soit écouté : 
Un peu d'argent, la pêche faite, 
Pour revoir ta maison en fête... 



III 

L'ÉPAVE 

Le ciul illimité sur l'infini des eaux 
Se penche, 



>oy ROBERT C A MPI ON 

Désolé, par lambeaux, 
Traînant ses brumes blanches. 
Le soleil pâle est mort : sur l'horizon 
Pas un oiseau, plus un rayon, 
Rien qu'une planche. 

Robert Campion. 

(Le Jardin déflev.ri.) 



H 



CHARLES BOULEN 

(1868) 



Bibliographie : Voyages à travers la Couleur locale, avec Préface de 
Ch.-Th. Féret, à Paris chez Rey, 1906 ; Sonnets pour la servante, composés par 
l'imprimerie La Verdure, à Alençon avant la guerre, ils vont bientôt paraître. 



« Boulen, a écrit Van Bever, a transporté l'art des précieux et 
des burlesques dans le genre rustique. Il s'apparente lointainement 
à Sigogne, à Scudéry et à Saint-Amant. Sa langue curieuse, ima- 
gée à l'excès, tient à la fois du patois et de l'argot des métiers. » 

CHARLES BOULEN 
Un poète cultivateur. 

Boulen est bachelier es lettres et es sciences. Il est né à Varenge- 
riUe-sur-Mer à V ombre du Manoir d'Ango, cet autre conquista- 
dor. Que ce rapprochement modeste soit permis au poète qui pilota 
tant de galéasses et de caraques à travers l'archipel bigarré de la 
Couleur locale. Varengeville, c'est un pays de chemins creux et de 
grands vents, de routes-couloirs, plantées de hêtres, qui surgissent 
de hautes levées. 



211 CHARLES BOUIEN 

De Dieppe où il acheva ses humanités, de Dieppe et sans dé- 
dains pour Le Pollet saur, il aima Vété cosmopolite qui a des 
jupes crissantes et fleure V héliotrope. Il aspira les bouffées de houille 
de Grimsby, Vâcreté des sapins norrois, les êpices de la Sonde évo- 
catrices du Loin, qui s'engouffrait par les fenêtres de son dortoir 
salé... Comme à Honfleur Baudelaire, Boulen fit sur les houles de 
l'Odeur ses premiers voyages. Comme M lle de Gournay et Challe- 
mel-le-Fertois, son premier livre est un Promenoir. Mais parce 
qu'il resta au coin de l'âtre, à casser une patte à sa pincette, Le 
Sievitre s'en prévalut pour ricaner : « Des voyages casaniers. » 
Il a voyagé depuis. 

Son baccalauréat passé à Çaen, qu' allait-il-être ? Morticole, ou 
épicier en poisons? Planteur de pétitoires et arroseur d'interlocu- 
toires? Garde-notes? Faujte-d'argent et Besoing-de- Vivre le 
compellèrent vers une Ferme de Saint-Maclou-de-Folleville, au 
Pays de Caux. Il avait traduit les Géorgiques, son père estima qu'il 
ferait un bon cultivateur. Mais ce Normand n'aura jamais Vâpreté 
des diplomates en blouse qui négocient aux foires de Caux, y fes- 
sent Mathieu et grippent sou. Eh! avez-vous jamais vu de poète 
ladre? Cependant si l'on peut dire de lui « Poète qui veut rire, » 
il faut ajouter « Mais paysan pour de bon ». Et n'est-ce pas une des 
curiosités de ce temps que la diversité des professions qui entretien- 
nent la maigreur de nos poètes? (i) Ne pas pouvoir vivre de ses 
vers, c'est déjà une présomption de talent. Ceux qui entrent de 
plain-pied dans le goût du public ne le doivent qu'à « une basse 
passion pour la respectabilité de la classe moyenne ». Oscar Wilde 
disait : « C'est seulement en ne réglant pas ses factures, qu'il faut . 
souhaiter de vivre dans la mémoire des classes commerciales. » 
L'Hêlicon, c'est pour Boulen un tas de fumier : 

Le magique paria plus noir que le café. 



(i) Vard graissa des wugous, uu autfe fait l'école, Georges lis est vétéri- 
naire, Bunoust greffier, Marie Ravenel vendait la farine de son moulin, 
Boulen est cultivateur, etc. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



Le soir au coin de la cheminée, ses gens au lit, Boulen aveint 
ses hexamètres et les déroule. Il n'abreuve plus ses cochons, ne 
charge plus le banneau. Hue! dia! c'est le cheval volant qu'il 
cingle. 

« L'exalté, écrit Fernand Fleuret, a souffert tout le jour de son 
isolement et de son mutisme. Le soir venu il étale son âme fervente 
en des lettres à de rares amis, en des strophes. Son bahut recèle le 
pain bis, les assiettes peintes et les fourchettes de fer ; mais derrière 
une pile de plats, des bouquins chers s'entassent, comme un magot 
dissimulé. Parmi des remugles de cuisine, cette cachette est parfu- 
mée d'une odeur particulière. Il y a là Virgile et Martial, le grouil- 
lant Rabelais, et le romantisme de Desbordes- Valmore et de Lucie 
Delarue-M ardrus. » 

Il écrit en français, mais aussi dans la pauvre langue Cendrillon 
de nos chaumières, que cela relève des longs dédains, des longs 
servages, d'être précieusement mesurée en sonnets comme une lan- 
gue d'apparat, d'être menée au bal des rimes. * 

J'ai vu Boulen pour la première fois aux Fêles normandes du 
5 juin 1904, à Petit-Couronne. Il rattrapa notre clan de poètes 
palinodiques au débarquer de Dieppedalle. Nous vîmes s'avan- 
cer un petit Voltaire par Houdon, sardonique, entre 17 et 35 ans, 
impossible de dire, hâlê, osseux, avec un nez de 18 carats. Ce ma- 
tin-là il avait vêlé une vache, on regardait ses noueuses mains, 
s' attendant à leur pourpre. Roinard discourait bellement de Rodin, 
Campion cherchait un bouchon où s'humecter, moi je guettais 
Boulen et Le Sieutre, ces deux purs Cauchois, bec à bec! Je les 
guettais sans plus me lasser que mon Kilbeu pointu, vers f Estuaire, 
de guetter les collines de Gravenchon. Quelles joutes entre ces deux 
gars coeurus ! Ils se renvoyaient les mots patois comme des billes 
retentissantes, s' accusant de solécismes ou communiant d'extases, 
plus souvent d'accord qu'en guerre, quand ils eurent tâté l'identité 
de leur tradition. De Boulen à Le Sieutre : 

Paur tit cœur d'par ichitte, ej'erais qu'tu vas d'travers 
Quand tu veux qu'à Paris, sous le rible qui pleure, 



213 CHARLES BOULEN 



J'attrave en mes daigts gourds que la mauture effleure, 
Des mots cauchois hocqués sur les fichiaux des bers. 

La volonté de réagir contre le plat de sa vie a jeté Boulen dans le 
violent, le pittoresque et le burlesque. Il étonne pour être beau. Il 
ramasse ses vocables dans une érudition curieuse, et picaresque. 
Il n'a pas vu la vie manante en beauté, parce qu'elle s'impose à 
lui par des réalités tyranniques. Ses taureaux ne sont pas d'une 
géorgique. Ils ont des anneaux de fer dans le nez comme un faux 
sauvage : Les bêtes à l'enterrement du maître. Il rêve de Vin- 
visible, du tapi, des bêtes de ruse, des marquisats malingres, des 
braconniers en embuscade, des Nains, des Goules, Psylles, Lamies, 
et Mesgnies. Il monte sur le dos des gargouilles, heurte le marteau 
de la Cour des Comptes pour qu'on voie qu'il est d'un ciseleur êhontê, 
suit le cortège de /'Oison bridé, lance des poires blettes aux pas- 
sants avec le grimpesulais des Mitouries (i), et pour faire rire les 
pauvres bougres, à bord du terre-neuvier, leur chante sa merveil- 
leuse chanson polletaise de Fan-Ma-Douhê. 

C'est un peintre qui sait regarder : 

Et les chattes de mars à l'iris vertical, 

Un poète délicat : 

La dame de neige en l'air caracole. 

Plus souvent un réaliste brutal : 

Mais le fout-bas, qui cauffe et tape sur la boule, 
Et catouille les pieds, et vous sèque la goule. 

Et parfois un symboliste : 

S'immole sous la herse en fer aux sept douleurs... 
Et des ronds de bonheur miroitent sur la clanche. 



(i) Fêtes de la Mi-août, à Dieppe. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 214 



Les iconoclastes seraient mal venus, qui prétendraient hongrer 
les audaces de cet imagier dans ses ornementations gothiques. 

(A Rouen, qui voudrait gratter les sculptures du portail des 
Libraires ? ) 

Ch.-Th. F. 



215 CHARLES BOULEN 



LA TERRE AMOUREUSE 



Le printemps retrouvé se frotte les paupières, 

Et des gouttes d'Aurore au bord des chemins creux 

Emperlent" les blés verts et les glauques chaupières (i). 

L'humus gras de fumiers, et le tuf pauvre, ocreux, 
Oscillent de bonheur et déchirent leur robe 
Pour la joute d'amour et le baiser du Preux. 

De bouse et de laitage estompant son odeur, 

Margot, rousse aux seins bruns, aux lèvres en maraude, 

Tend ses taches de son qu*argente la candeur. 



Une vache aux pis lourds qu'un moustique taraude, 
Dans le seau de fer blanc empli jusqu'à l'œillet, 
Pose son pied fourchu qu'une fiente émeraude. 



Quatre chats qui guettaient se jettent sur le lait. 
La trayeuse éclippée (2) égoutte son corsage, 



(i) Chaupières : Pépinières de colza. 
(2) Éclippée : Eclaboussée. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 216 

Et la fermière apporte un courroux violet. 
Et Phœbus est l'amant de la terre amoureuse. 



LES JAQUEMARTS D'AUFFAY 



A Ch.-Th. Féret. 



Jadis Houzou Bénard avec Paquet Sivière, 
Un quinze août qu'on disait la messe au grand autel, 
Pour négoce important allaient à Neufchâtel, 
Quand l'amble des bidets fourcha dans la rivière. 



« La maie heure en Auffay ! Recousons l'étrivière, 
« Faisons manger l'avoine et dînons à l'hôtel, 
« Festonnant de mots gras l'hôtesse au court mantel, 
« Dont l'aisselle de feu ne sent pas la bouvière. 



« C'est ainsi qu'aujourd'hui tous deux communierons. » 
— « Défilez vos capets, s'écria l'aubergiste, 
La procession passe où la Madone assiste ! » 



217 CHARLES BOULEN 

— « Le vent seul de maugré dévêt nos chaperons ! » 
Deux jaquemarts depuis, qui fument dans leur loge, 
Sonnent pour ce péché les heures de l'horloge. 

(Voyages 
à travers la Couleur locale.) 



L'INTÉRIEUR CAUCHOIS 



L'intérieur cauchois est beau comme un musée ; 
L'horloge, sarcophage archaïque et marron, 
En sa moulure, enclôt le temps, Sphinx à l'œil rond, 
Qui surveille la cour à travers la croisée. 



Les chandeliers de fer ont leur spirale usée . 
Aux récits merveilleux du fusil à piston. 
Une arme blanche encore embroche le mouton; 
Mais la soupière est noire et trop cicatrisée. 



Un couvercle en étain s'arrondit en haubert, 
Et la surprise trouve au chambranle entr'ouvert 
Sur l'âtre au champ de brique un bas-relief en fonte. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 218 

Aux frises d'un buffet baille un vieux Coutumier, 
Et chaque soir les clefs symboliques racontent 
Le geste du fermier jaloux de ses greniers. 



L'ART D'ÊTRE NORMAND 



Matinale et chantante, écure le bassin 
D'une main où l'ortie assaille à nu la veine ; 
Puis ravaude sur l'œuf mes chaussettes de laine 
Qu'entame la galoche et mouille le crassin. 



* * 



Apprends l'art cauteleux de parler au voisin, 
Quand sous les taons de juin, vingt fois brisant leur chaîne, 
Ses veaux, la queue en l'air, vagueront dans la plaine; 
Et compte chaque fois s'il ne manque un poussin. 



* 
* * 



Tu noieras au baquet les ragots des commères, 

Et tu rejetteras le calcul éphémère 

De promettre un cayen (1) pour avoir un agneau. 

(1) Cayen : Coq de Cayenne, d'espèce naine. 



219 CHARLES BOULÈN 



* 
* * 



Tout bon Normand qui prête au fond rechigne et rue, 
Et propose toujours pour traîner mon banneau 
La belle jument Ruse au piquet dans la rue. 

(Sonnets pour la servante.) 



DE L'HUIS A PANS COUPÉS 
A LA GRANGE HYDROPIQUE 



La ferme est bien assise et les terres sont franches. 
Les composts assolés regorgent de fumiers, 
Et la cour en quinconce aligne ses pommiers 
Moussus, noueux, grattés, et blanchis jusqu'aux hanches. 

La maison est en terre, et sans étage, et penche 
Frileusement l'oreille où rampe un escalier. 
Le décrottoir observe, en passant, les souliers, 
Et l'huis à pans coupés ferme en bas à la clenche. 

La mare épaisse et brune empiffre le pressoir. 

Le bétail, jusqu'au ventre, y boit matin et soir. 

Le puits dort dans un coin sous son bonnet d'ardoises. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 220 

Une grange hydropique auberge des souris; 

Notre four, gros gourmand, cuit des poires d'Amboise. 

Et cet Eden, ma chère, il vaut bien leur Paris. 

Ch. Botjlen. 

( Sonnets pour la servante.) 



MAURICE CANU 

(1869) 



Maurice Canu, né à Vire, en 1869, de parents virois et d'an- 
cêtrts bas-normands. Successivement avocat et publiciste; a 
écrit à la Nouvelle revue, au Magasin pittoresque, à la Trêve- 
Dieu, à la Phalange, etc. (sans parler des journaux quotidiens ). 
Ses poésies n'ont jamais été réunies en volume; mais il a publié 
en 1914, sous la forme d'un élégant album illustré, une série d'épi- 
grammes de caractère local intitulée « Croquis d' Escrimeurs ». 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



CE PAYS, LE TIEN 



Ce pays, le tien, c'est toi-même. Le rocher 
Que tu foulais, enfant, de tes pieds nus et libres, 
Sur la mer violette et dans l'air bleu qui vibre 
A, d'un trait ferme et fier, ton contour ébauché; 



Tes lèvres, les voici : ces géraniums qu'embrase 
La pourpre d'un beau sang où coule du soleil ; 
Brûlant comme ta joue et comme elle vermeil, 
Le rosier fastueux prodigue son emphase; 



Au vent qui vient d'Hellas le flot musicien 

Sur ton rire sonore a modulé le sien; 

L'odeur de tes cheveux dans les jardins enivre; 



Et tes yeux, opulentes coupes de clarté, 
Débordant de la joie orgueilleuse de vivre, 
Versent leur impassible ardeur aux ciels d'été. 



223 



MA URICE CANU 



AU JARDIN DU ROI 



Le jardin, enrichi des pompes de l'automne, 
Déploie autour de vous le fastueux décor 
Des marronniers de pourpre et des platanes d'or, 
Et sa mélancolie altière et monotone. 



A l'ombre des massifs que le lierre festonne, 
Près des vasques de marbre où la naïade dort, 
Un long passé de gloire et d'amour vit encor. 
Votre cœur attentif le devine et s'étonne, 



Par ces après-midi d'octobre, quand le vent 
Chasse sur le gravier les feuilles desséchées, 
D'entendre un bruit de pas et d'étoffes froissées, 



Et, du pesant sommeil des siècles se levant, 
Les souffles confondus, les extases mêlées 
D'amants évanouis, d'amantes en allées. 

Maurice Canu. 



EDWARD MONTIER 
(1870) 



Né à Bolbec, le 3 janvier 1870, élève au petit séminaire <V Yvetot, 
M. Montier est avocat à la Cour de Rouen, Membre de V Académie 
des Arts et Belles-Lettres de Rouen, créateur des Philippins, pa- 
tronage catholique, cercle d'études et de sport. 



Bibliographie : Les Fontaines de Rouen, poésies; V Idéale jeunesse 
poésies aux jeunes gens, 1899; V Eveil d'Eros, poèine de l'amour et de la 
jeunesse, 1900; l'Automne des lys, (Versailles, Trianon, le Temple), 1902; 
l'Education du sentiment, 1903; Au seuil des Noces, brochure in- 16, 1909; 
De l'amitié, brochure in- 16, 1909; le Moulin des amoureux, 1911; De l'édu- 
cation sociale des filles, 1911; De l'éducation sentimentale des filles, Midinette 
de France, etc. (Les titres de ces ouvrages indiquent assez les directions de 
cette grande activité). Dernier recueil de vers, 1912 : les Empires sans fin. 



V auteur de l'Idéale jctincboc s érige en éducateur. Il se sup- 
pose un fils spirituel et lui dispense la bonne parole. X. Brun, 
dans ii la Revue des Poètes », 1900, écrivait : « M. Montier est un 
néophyte que trouble encore l'idéal grec. « 



225 EDWARD MONTIER 



V amour est surtout chez les poètes une inquiétude aiguë : « Mi- 
sérables vivants que le baiser tourmente. » M. Montier mue cette 
torture en vertu combative, comme un soldat blessé se consacre à 
enseigner les jeunes recrues. 

Ledrain, dans /'Illustration, février 1903, disait de l'Automne 
des lys : « Ce livre est d'une perpétuelle mélancolie. Qu'a chanté 
M. Montier? Le Versailles du xvin e siècle, où Von aperçoit 
partout V ombre de la plus belle des Reines, Marie- Antoinette. » 
C'est ce que M. Montier a fait de mieux ; là il ne prêche plus, il 
peint, avec une émotion respectueuse, une grâce fervente. Dans 
son dernier recueil de vers, les Empires sans fin, 1912, M. Montier 
doit à un voyage en Italie d'heureuses inspirations. 



15 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 2?6 



LES JARDINS DE DOMITIEN 



C'est ici, que devant la mer Tyrrhénienne, 
Au-dessus de Laurente, en ce vaste décor 
D'ineffable épopée et de grâce païenne, 
Domitien César bâtit sa maison d'or. 



Dans les jardins plantés moins de fleurs que de marbres, 
En d'énormes massifs fondants et savoureux, 
De blancs camélias ombreux comme des arbres 
Laissent choir leurs boutons au front des amoureux. 



Les ruines ici du plus célèbre Empire 
D'un passé disparu ne portent point le deuil, 
La statue en tombant a gardé son sourire, 
La colonne tronquée a gardé son orgueil. 



Et l'agrément du lieu nous grise; l'on oublie 
Qu'un rêve impérial ici s'est abîmé; 
Sa chute garde à peine une mélancolie : 
On aime, où vainement les Césars ont aimé. 



227 EDWARD MONTIER 



LES NYMPHES DE LAURENTE 



Le Tibre, père saint des fleuves d'Italie, 
Ne précipite plus en tourbillons d'azur 
Ses flots céruléens vers une mer polie, 
Mais traîne dans l'ennui son eau jaune et salie 
Vers l'anonyme fond d'un estuaire obscur. 



Et même de ces lieux désormais infertiles 
Les noms ont disparu qui nous ont éblouis, 
Harmonieusement scandés sur les dactyles 
Qu'en ton parler moderne, ô Romain, tu mutiles. 
Le temps a nivelé la gloire et le pays. 



O nymphes, dont je cherche ici la trace errante, 
O nymphes de Laurente, où donc sont vos lauriers ? 
Virgile en a cueilli la couronne odorante. 
Les lauriers sont coupés dans les bois de Laurente 
Comme dans les chansons des joyeux écoliers. 



Et je vois les guerriers de Turnus et d'Énée, 
Et Camille, courbant à peine les épis; 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 22S 

Et toute l'Italie à son aube, entraînée 
Vers son inéluctable et vaste destinée, 
Remonte des lointains de l'histoire assoupis. 



LE PIN PARASOL 



Sa longue frondaison d'un seul côté jetée, 
Comme au souffle invisible et continu du vent, 
Semble une chevelure en son envol sculptée 
Dont l'art adroitement fixa l'aspect mouvant. 

Il a bordé jadis les routes triomphales, 

Jadis il ombragea le faîte des palais; 

Il voile maintenant l'effritement des dalles, 

Son ombre aux murs noircis fait jouer des reflets. 

Vers la courbe ébauchée ainsi par l'arbre fruste 
Une colonne allonge un arc inachevé; 
Rome entière apparaît au fond du cintre auguste, 
Bijou dans le feuillage et le marbre enclavé 

Edward Montier. 



JULES DE CLAIRFONTAINE 

(1870) 



C'est le pseudonyme de Jules Godefroy, né à Montivilliers le 
21 décembre 1870; il collabora à divers journaux pédagogiques 
et à des journaux et revues de Normandie. 



Bibliographie : Minutes de loisir, poèmes et proses. Impr. Rillet, Monti- 
villiers, 1902; le Capitaine Charles, journal d'un marin. (Impr. Langlois, 
Montivilliers, 1904); Floréal, Saynète en vers, Montivilliers, 1913; et des 
nouvelles, des articles sur l'histoire et l'archéologie. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 230 



JOUR DES MORTS 



C'est le soir; dominant les ormes des passées, 
La lune rubiconde azuré le vieux bourg, 
Et la brise bruit dans les feuilles froissées 
Dont l'odeur fade emplit les sentiers d'alentour. 



Des hordes de corbeaux passent, comme chassées 
Du vieux nid qui frissonne aux créneaux de la tour, 
Et seul, je m'en vais, l'âme et la gorge angoissées, 
Écoutant tristement dans l'air brumeux et lourd, 



Là-bas, bien au delà des ormes et des chaumes 
Que novembre revêt du linceul des fantômes 
— Funèbre mélopée aux douloureux accords, 



Glas non dépourvu de mélancoliques charmes 
Mettant au cœur un rêve et dans les yeux des larmes, 
— Une cloche chantant pour la Fête des Morts. 

Jules de Clairfontaim:. 



GEORGES TIS 

(DAVENET) 
(I8 7 I) 



M. Davenet, en littérature Georges Tis, né en 187 1 à Lingre- 
ville, Manche, vétérinaire sanitaire à Tenès, Algérie. (Dardanel- 
les, front français, croix de guerre). A collaboré de 1895 à 1903 
au Courrier français, où il publiait chaque semaine des vers, des 
nouvelles, des chroniques, notamment : les Intentionnistes, ro- 
man ; les Choses qui se souviennent, Autour 'du sabbat, nou- 
velles; Sermons profanes, En Kabylie, notes de voyages. — Col- 
labore à « l'Afrique du Nord illustrée ». Ont paru de Georges Tis 
avec la collaboration d'Alfred Rorisse les Attendeuses, Ondet, 
éditeur s. d. A publié Teuf-Teuf, un vol. en vers de 2 pieds qu'il 
m'a dédié, spirituel badinage (Alger içoj), et une Comédie « le 
Chapeau », jouée sur plusieurs scènes algériennes. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 232 



LES DÉPARTS 



Haute forêt des mâts, jaillie hors des bassins, 
Navires longs-courriers, yachts aux grêles agrès, 
Voile de barque au loin qui se gonfle au vent frais, 
Vagues s'enflant comme des seins... 



Paquebots en partance et dont le pont trépide, 
Où s'effarent soudain les bruits et les couleurs... 
Sanglots des flots, sanglots des gens, départs et pleurs, 
Et l'heure qui passe, rapide... 



Oh ! comme on souffre sans rien dire, dans l'étreinte, 
Dans le dernier baiser des bouches réunies, 
Malgré qu'un peu d'espoir veuille calmer la crainte 
Que l'on a des choses finies ! 



Partir... et dénouer la chaîne des bras blancs, 
Partir... et laisser là, bien humbles et tremblants, 
Les désirs à genoux devant sa lâcheté, 
Comme si rien n'avait été. 



233 GEORGES TIs 

Ne pas sentir l'appel des seins gonflés de peine, 
Au creux desquels jadis on a posé le front, 
Et vers les yeux qui, jamais plus, ne vous verront, 
N'oser lever ses yeux qu'à peine. 



Et sa petite main se tient là, dans la vôtre, 
Comme un oiseau captif encore, et l'on sait bien 
Que déjà l'Océan est entre l'un et l'autre, 
Hélas ! et que l'on n'y peut rien. 



Elle ne parle pas... Les voix désespérées, 
Les grands cris d'agonie ou de folle insolence, 
Qui passent à travers les lèvres égarées, 
Tout cela gronde en son silence. 



Et l'on s'en va pourtant... Déjà les passerelles 
Glissent avec un bruit de machine sinistre. 
Entre nous, même plus ces quelques planches frêles; 
Un adieu monte du cœur triste. 



Le ciel est bleu. Le ciel fait preuve de beaux zèles. 
Mais, l'œil indifférent aux beautés du décor, 
On cherche à voir l'oiseau d'espoir qui bat des ailes, 
Le mouchoir qu'elle agite encor. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 234 

Eût-il mieux valu ne jamais se connaître? 
Eût-il mieux valu ne jamais se quitter? 
On ne sait... mais tout seul, ainsi qu'un chien sans maître, 
On se cache... pour sangloter ! 

Geoiges Trs. 



F. LE GONIDEC DE PENLAN 

(1872) 



Le Gonidec de Penlan (Franck ), né à Saint-Thurien, près de 
Quillebœuf (Eure), le 3 février 1872. A fait ses études au collège 
de Boisguillaume près de Rouen, chez les R. P. Jésuites à Évreux, 
et à P institut catholique de Lille. Il épousa en 1899 la fille du 
maire de Sainte-Adresse, Marie-Anne de Querhoënt, née au Havre ; 
quatre garçons et une fille sont nés de cette union, tous en terre nor- 
mande. Sa famille est établie depuis plus de deux cents ans dans 
le même coin du Roumois. Son grand-père et son père étaient nés 
à Pont-Audemer, et ses parents bretons disent de sa famille : les 
« Gonidec de Normandie ». Ses vers sont élégants, gracieux et d'une 
délicate harmonie. 



Bibliographie : Extases, chez Paul Lepfêtre, à Rouen, 1912; Douze 
poésies sur la guerre, chez Poussin, à Evreux, 1915; l'Etoile merveilleuse, 
un acte en vers, Impr. Nouvelles réunies, à Nice, 1918. 



DANIEL DE VENANCOURT 

(1873) 



Daniel Cornette de Venancourt, né au Havre le 18 mai 1873, 
petit cousin d'Auguste Vacquerie par sa mère. Il signait du pseu- 
donyme de Laurent des Aulnes les vers que tout jeune il publia 
dans « la Cloche » du Havre et « la Plage normande » de Fécamp. 
Son premier livre les Adolescents fut composé dans sa seizième et 
sa dix-septième années. Œuvre sans exemple, a-t-on dit, « V adoles- 
cence par un adolescent ». Les meilleurs écrivains en firent reloge. 
« II fallait, dit Le Goffic, cette rencontre merveilleuse d'un enfant 
qui sût exprimer ses sensations avec l'art d'un homme fait. » De 
Venancourt a donné en 1895 un nouveau recueil le Devoir su- 
prême, œuvre de méditation et de pensée, selon l'expression de Le 
Goffic. L'éloge fut général. 

De 1901 à 1914 de Venancourt a publié comme secrétaire géné- 
ral la revue le Penseur, qui faisait un si large accueil aux jeunes. 
En collaboration avec Emile Blémont il a écrit Libres cœurs, 
drame en 5 actes en vers. Il a donné encore un livre curieux Au 
champ de courses. 

Quand la guerre éclata, Daniel de Venancourt achevait un livre 
de poésie lyrique et philosophique. Récupéré dans le service armé 
en janvier 1915, il fit son instruction militaire au 4 e zouaves, ainsi 



237 DANIEL DE VENANCOURT 



que bien d'autres Normands, jugés dignes de compter comme sol- 
dats d'élite, malgré leur âge. Il était aux tranchées en octobre de la 
même année, avec le 311 e régiment territorial, et il resta au front 
jusqu'à la fin. 

Il n'avait que deux fils. L'aîné, Emile, aspirant au 315 e de ligne, 
fut tué le 21 novembre 1915, près de Ville-sur-Tourbe. Le second, 
Raymond, chasseur à pied au 102 e bataillon, fut tué le 5 mai 1917 
au Chemin des Dames, dans le ravin du Paradis! 



Bibliographie : Les Adolescents, poésies, avec préface par Robert de la 
Villehervé (Léon Vanier, Paris, 1891); A travers le Havre, en collaboration 
avec Charles Le Goffic, eaux-fortes de Gaston Prunier (Lemâle et Compagnie, 
Le Havre, 1892); le Devoir suprême, poésies (Lemerre, Paris, 1895); la 
Vie fiévreuse. Au champ de courses (Louis Ningler, Paris, 1907); Libres 
cœurs, drame en cinq actes, en vers, écrit en collaboration avec Emile Blé- 
mont et publié dans son Théâtre légendaire (Lemerre, Paris, 1908). 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 238 



UN CIMETIÈRE 



Elle est morte avec toi, la fleur de la jeunesse ! 
Le péril est trop grand pour qu'on le méconnaisse, 
Mon frère ! J'ai chanté ma dernière chanson ! 
Assagi maintenant, méditant la leçon, 
J'ouvre à la vérité mon âme tout entière ! 
Ton exemple est en moi comme en un cimetière. 
Quelque jour de soleil, sur la terre où tu gîs, 
De beaux fruits sortiront des pistils élargis; 
Ainsi, par ma pensée où la souffrance est mûre, 
L'amour s'élancera vers ceux que la nuit mure, 
Non la nuit du tombeau, mais la nuit du destin 
Vers tous ceux qui, bannis d'un barbare festin, 
Honnis des seules lois dont leur instinct s'émeuve, 
S'en vont, désespérés, sangloter près du fleuve ! 
Tes discours bienfaisants revivront dans les miens; 
J'exhumerai ton cœur aux yeux des plébéiens 
Pour qu'à l'effort nouveau le nombre s'accoutume, 
Car je n'oublierai point ces heures d'amertume 
Où ton vœu méprisé t'agitait de frissons, 
Toi qui ne sauras pas si nous l'accomplissons ! 

Daniel de Venancourt. 



LAURENT CERNIERES 

(7 novembre 1873) 



Né à Rouen, le 7 novembre 1873, Laurent Cemières est profes- 
seur de littérature au Havre. 

Mettant à profit quelques rares loisirs, il donne des chroniques 
et des contes normands au Havre-Eclair depuis 1909. Il a publié 
les Fiançailles de Gisèle, un acte en vers, représenté en 191 1 à 
V occasion du Millénaire, et un recueil de poésies, Fragments d'un 
livre brisé (191 2). Ce recueil renferme les vers mélancoliques et 
mélodieux qu'il écrivit aux environs de la vingtième année. Ce 
sont des sonnets, des chansons, de courts poèmes, où il a fixé les 
émotions fugitives d'une jeunesse rêveuse. Une délicate sensibilité 
s'y traduit dans une note sincère et discrète. 

Ses contes normands, qui, nous l'espérons, seront un jour réunis 
en volume, révèlent un talent très sûr de paysagiste et de psycholo- 
gue. En préparation, la Source qui chanta jadis {Poèmes, 1905- 

1914)- 

Paul Hauchecorne. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 240 



DERNIÈRE ÉTAPE 



Ainsi qu'un chemineau perclus 
Dont les pieds saignent sur la terre, 
Je m'assoirai sur le talus 
Près d'un bois calme et solitaire. 



Au bout des plaines, dont les plis 
Se dorent au soleil qui brûle, 
Les horizons seront pâlis 
Par le désir du crépuscule. 



Le val devant moi descendra 
Vers la rivière dont l'eau fume. 
Un moulin là-bas chantera 
Voilé de saules et de brume... 



Et, tandis qu'aux bords des coteaux, 
Grandis par une apothéose, 
Un laboureur et ses chevaux 
Marcheront sur le couchant rose, 



241 LAURENT CERNIÈRES 

Je suivrai l'essor familier 

De grêles et lentes fumées, 

En imaginant le foyer 

Des chaumières que j'eusse aimées,.. 



Mais, sur le pin rigide et noir 
Qu'aucune brise ne balance, 
La paix éternelle du soir 
Descendra parmi le silence. 



Ce sera doux, et triste un peu 
Sans amertume, sans envie, 
J'essaimerai dans le ciel bleu 
Les désirs confus de ma vie. 



Et, lassé des ambitieux 
Rêves d'amour et de voyages, 
Je laisserai s'emplir mes yeux 
De la beauté des paysages. 



. (La Source qui chanta jadis : Crépuscule.) 



16 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 242 



CLOCHES DE PAQUES 



Trois heures ! Ma fenêtre est teinte 
Du grand soleil dominical. 
Les clochers, de leur voix qui tinte, 
Carillonnent l'hymne pascal. 



Par-dessus les toits, sans contrainte, 
Vibre leur âme de métal, 
Et le refrain de leur complainte 
Est à la fois doux et fatal ! 



Les graves et bons carillons 

S'en vont, semant dans les rayons 

Leurs appels clairs, leurs sourds reproches... 



Une angoisse m'étreint tout bas : 
C'est si triste, le son des cloches 
D'une église où l'on ne va pas ! 

(Fragments d'un livre brisé : les Petites épreuves.) 



243 LAURENT CERNIÈRES 



DUO 



Lorsque, par ce soir lourd d'été, 
Au piano qui rêve et pleure, 
Tu penches, dans l'ombre de l'heure, 
Ton pur profil d'ange attristé, 



Quand ta main fine et longue effleure 
L'ivoire, dont l'âme a chanté 
La secrète et sombre beauté 
De ton angoisse intérieure, 



N'entends-tu pas une chanson 
Qui pleure et rêve à l'unisson? 
C'est mon cœur au tien qui s'accorde. 



Car, les mains jointes sur mes yeux, 
Je tressaille comme la corde 
D'un violon mystérieux. 

(Fragments d'un livre brisé : les Petites épreuves. ) 



FRANCIS YARD 

(13 septembre 1876) 



Bibliographie : Dehors, poésies (Vanier, 1900); l'An de la terre, poésies 
(Sansot, 1906); D'Serteux, 1 acte en collaboration avec Jean Laurier, Rouen 
(Théâtre normand, 1904); A l'image de l'homme, poésies (Bernard Grasset, 
1909). 



De A. M. Gossez : « Francis Yard est né sur le confin du Bray, 
du Caux et du Vêxin normand, à Boissay, village proche de Bu- 
chy. Il dit lui-même : 

Je suis le fils de laboureurs; 

J'ai passé mes ans les meilleurs 

Sous le grand chaume, auprès de l'âtre; 

J'ai bu du cidre dans les pots, 

Et j'ai gardé les blonds troupeaux; 

Dans mes vacances j'étais pâtre. 

« Ce fut un enfant longtemps abandonné à lui-même. Il vécut 



245 FRANCIS YARD 



longtemps au village (i) avec de courts voyages à Paris. C'est là 
qu'il publia un volume de vers dont le titre est un programme de 
« plein-airisme » : Dehors. 

« Resté seul et sans appui dès le plus jeune âge, il n'eut d'autre 
consolation que la nature. L'œuvre reste fidèlement l'image de l'au- 
teur. 

Je suis seul, toujours seul, pour pleurer ma misère : 
Pas un vivant, des morts ! Pas d'amour, ni de mère. 
C'est pourquoi j'ai chanté la nature et la terre. 
Car je suis le fidèle amant des solitudes. 

« Aussi le poète dans le cadre des saisons, et la vie des champs, 
en développe tous les travaux en douze amples fresques. 

« Nous constatons ici l'entière exactitude de l'observation. 

« L'œil et l'esprit sont attentifs à tout l'essentiel du travail, et si 
moderne qu'il soit, le poète se sert de l'outil d'aujourd'hui. L'œil 
d'ailleurs est des plus subtils. 

« Une immense sympathie visite le poète. Elle va des plantes 
aux êtres, des bêtes aux hommes, aux petits, aux pauvres surtout. 

« Comme chez tous les poètes normands, j'entends ceux de quel- 
que valeur, son coup d'œil est sûr ; c'est un visuel. Mais il pénètre 
au delà de l'enveloppe. Ce n'est pas un enfant raisonneur et froid 
de Malherbe, et il trouve toujours le sentiment. Il analyse moins 
l'âme des hommes que celle de la nature. Il a tous les dons du sen- 
timent contenu, la délicatesse et la pudeur de l'âme. C'est un fils de 
la terre, comme on rêve les fils de la terre, les vivants poètes des 
chaumes, dans l'âge d'or. » (A. M. G.) 

De Georges Dubosc : « Non seulement Yard peint avec préci- 
sion ses paysans saisis sur le vif de leurs attitudes, mais il sait 
aussi en quelle simplicité se traduit leur âme dans leurs contes et 
leurs chansons. Aussi a-t-il retrouvé la forme très subtile de la 



(i) Jusqu'à 20 ans. Etudes sous la direction d'un précepteur prêtre. Il 
habite Rouen depuis 10 ans. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 246 



chanson populaire, dans cette Ronde de la gerbe, où passe comme 
un lointain écho de la jolie Ronde du loup vert de Jumièges. 

« Quelle folie mélopée également que ce La-hi-ha-là, une chanson 
mélancolique de petit berger ou de petit vacher, que Francis Yard 
a peut-être chantée en son enfance! » G. D. (i). 

J'avais moi-même signalé en ces termes l'An de la terre : « Yard 
se plaint, car il est seul (2). Les siens bossuent de vieux cimetières 
cauchois. Par bonheur l'église reste, où il va revivre son enfance 
catholique, « rajeunir son cœur dolent devant les pains bénits ». 
Seulement il n'a plus de croyances, rien que le respect d'avoir cru, 
ou bien ce que M me Mardrus appelle « le doute à genoux ». Il trans- 
pose sa prière en rêverie, et sa religiosité en symboles. Les yeux 
purs ont besoin d'icônes dorées. Ce poète a la sensualité, extasiée 
aux images, de la mère de Villon, devant le paradis peint du choeur, 
au moustier où elle est paroissienne. 

Midi (en juillet) est un beau poème, dont chaque strophe fume 
et luit de sueur, comme un coureur nu... Les poètes ont souvent 
une voyelle caractéristique de leur langue, comme i l'est de l'italien, 
e muet du français. Chez Yard c'est l'o, comme dans l'espagnol. 
Il rime surtout en our, oir. Il a des syllabes de prédilection, véhi- 
cules choisis de ses allitérations : lourd, lent, las, blond. (Dans 
Florentin Loriot c'est ov.) Il a grand souci des strophes, c'est un 
curieux de mètres. Je ne trouve à lui reprocher que la non-élision de 
l'e muet, et ces génitifs : Vermine d'opulence, Cahots d'effort, 
En l'orgueil des effrois, En son vol de chaleur, etc. Cela lui venait 
de Verhaeren. La langue dans « A l'image de l'homme » est plus 
claire et toute pure. 

Verhaeren lui a dit : « Vous, au moins, vous êtes vraiment de la 
campagne, les pieds plantés en plein terreau. » Yard par la solidité 



(1) Enfance un peu semblable à celle de Montmert. Georges Dubosc a 
par ailleurs loué comme il sied le grand cœur de Yard, « sa charité d'inspira- 
tion toute chrétienne ». 

(2) Depuis, il s'est marié; il a des enfants, une situation honorable, des 
amis sûrs et fervents, un nom qui est sorti de l'ombre. 



»47 FRANCIS YARD 



et la pleine pâte de sa peinture devait plaire au poète flamand. Il 
harmonise les arbres, l'horizon, les vieux murs, l'angélus, le cra- 
paud, l'oisillon, le nuage, le vieux chemin, le talus, le chemin de fer 
qui roule et râle, à son drame intérieur. Pour ses regrets, il sait 
que la plainte ne nous console qu'esthétiquement formulée. » 

Ch.-Th. F. 
J'ajouterai aujourd'hui : . 

Yard ne vit plus dans les champs, ni des champs, comme Bou- 
len. Son poème est donc un recul, un regret, une idéalisation, une 
réalité transformée par le souvenir, une riche matière dans ses 
mains oisives. 

C'est un effort de concentration : « Tu n'es que ce que tu penses. 
Tu possèdes l'être réel de toutes choses dans ta volonté. » Thème 
composé avec patience. D'abord dans un élan sentimental; mais 
vite, très vite, tout de suite, un composé où entrent d'autres éléments. 
Une faculté lyrique qui s'étend, sort d'elle-même, se discipline à 
une besogne, revenant souvent se recharger d'électricité dans le 
centre du moi, dans ce que les Allemands appellent Einfûlang. 
Après s'être écouté dans le silence de lui-même enfant, poète herba- 
ger, ou moissonneur, il est obligé de recourir au concert des voix 
étrangères pour boucher les trous du souvenir ; car quelque chose 
échappe toujours à la vision intérieure et n'est de par les exigences 
du rythme et de la rime, même chez les plus puissants, que littérature. 
Sur cette matière rajeunie, amplifiée, il étale la riche couleur de ses 
réminiscences, par bonheur infiniment plus rares que les modula- 
tions de sa sensibilité ; c'est ainsi d'ailleurs qu'il peut nous suggérer 
au delà de ce qu'il nous montre. Impossible dans l'espèce de rester 
purement lyrique, il faut être descriptif, et pittoresque et plastique. 
Il parvient souvent à dégager le mystérieux de la nature cauchoise, 
du grand plateau magiquement couru par le vent du large. 

Homme du Nord, il n'a pas d'ironie. Toujours grave devant son 
sujet, pitoyable devant ses humbles héros, il ne sent pas que la 
nature est une illusion, il ne réagit pas par le pessimisme ou le rire 
des philosophes. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 248 



Devant telles descriptions, où Von sent l'amour profond, filial, 
de la campagne, le souvenir me vient d'Oscar Wilde et de ses plain- 
tes sur Vinconfortabilitê de la Nature. Comparant Yard à Boulen 
fai écrit : « Des deux c'est naturellement celui qui n'est pas culti- 
vateur, qui chante avec plus d'entêtement les bœufs, les semailles, 
les muions et les troupeaux. Boulen ne voit pas la vie manante en 
beauté parce qu'elle s'impose à lui par des réalités tyranniques. » 

Je félicite Yard de s'être libéré de V admirable mais tumultueux 
Verhaeren. Tous ceux qui l'ont étudié ont remarqué ses grands 
dons de peintre. Un très noble symbolisme s'allie au réalisme de 
ses tableaux. 

Ch.-Th. F. 



249 FRANCIS YARD 



LES CLOCHES DU MATIN 

(Fragment. ) 



Forgerons du matin, forgerons du dimanche 
Sonneurs aux doux marteaux, 
Chantez-moi la chanson de mon église blanche : 
L'hymne de mon enfance, au loin, sur les coteaux. 

Mon église est là-bas, je l'entends vous répondre : 

— Mon cœur l'entend aussi, la chanson du printemps', — 
Dans les vôtres sa voix semble au lointain se fondre, 

Mais je l'entends... 

Elle vient, je vous dis, je l'entends qui s'approche : 

Voix féminine et maternelle et d'autrefois... 

Par delà les pays, les plaines et les bois, 

Elle vient à mon cœur faire de doux reproches. 

Sonnez ! mes beaux sonneurs, forgerons du matin, 
Pour que je vive encor les baptêmes lointains, 

— Les baptêmes du jour et les médianoches — 
Au tumulte enchanteur et lumineux des cloches. 

(Chanson des cloches.) 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 250 



LE VIEUX POMMIER 



Le vieux Pommier se chauffe au soleil matinal 
Sur le bord du sentier, loin de toute chaumière. 
Il fume dans un bain d'éclatante lumière 
Comme le dos d'un bœuf ou le flanc d'un cheval. 

Dans la fraîche splendeur de ce matin de fête, 
Il respire, il palpite, étend ses bras mouvants, 
Tordus et crevassés à la lutte des vents : 
Il se repose après la dernière tempête; 

Car la bise du nord l'a tout meurtri de coups. 
Un bras qu'il a perdu s'est brisé sur la terre; 
Et son cœur en lambeaux, un vieux nid centenaire, 
Sort de la plaie ouverte où dorment les hiboux. 

La mousse humide encor de brume évanouie, 
Laisse monter dans l'air une sueur qui fuit, — 
Et son ombre s'étale au labour qui reluit 
Sous le bain lumineux de la plaine éblouie. 

Il tend ses bras noueux au lent vol des corbeaux. 
Il écarte sa fourche où tremble une fougère. 



251 FRANCIS YARD 

Il tressaille, il murmure à la brise légère. 
Tout son sang rajeuni monte dans ses rameaux. 



Il sent autour de lui vibrer toute la terre. 
Sous les grands vents du nord, las ! il a cru mourir. 
Mais il vit! Au soleil on dirait qu'il espère... 
Vieux Mai d'amour ! Il va fleurir ! Il va fleurir. 

(A l'image de l'homme.) 



DANS L'ÉGLISE 



Ah ! pourquoi venir là puisque je ne crois plus...? 



J'y viens pour la beauté sombre et mystérieuse 
Qui veille sur la lampe et garde la veilleuse, 
Pour son parfum qui dure après les livres lus. 



J'y viens pour essayer de revivre les heures 
Qui sont mortes, mon Dieu, bien mortes, pour jamais, 
Les heures du passé tranquille — quand j'aimais, 
Quand la vie était jeune et les choses meilleures. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 252 



J'y viens pour souffrir seul, loin des réalités 
De la vie effrayante où je n'ai pas de frère... 
Une manière à moi tout seul de me distraire 
En m'écoutant vieillir pour des éternités. 



J'y viens pour mieux sentir que je vieillis encore, 
Que je passe, et que je meurs sans savoir pourquoi. 
Et j'écoute bruire un silence de foi : 
Tel un cierge oublié qu'une flamme dévore. 



J'y viens sans trop savoir comment, par lassitude, 
Pour regarder les yeux fermés ce qu'on peut voir 
Encore en soi, parmi les brumes du savoir... 
— Triste science à l'orgueilleuse incertitude. 



Je regarde frémir aux lèvres des servantes, 
Prosternées à genoux, les doux mots puérils : 
Ces fleurs du Verbe leur font une âme d'avril; 
Mais il faut un cœur simple et des lèvres ferventes. 



Parfois, le souvenir de mes anciens dimanches 
Fait remonter ces fleurs du jardin dévasté : 
J'ai l'éblouissement brusque d'un bel été 
Avec des chapes d'or qui passent sous les branches. 



253 FRANCIS YARD 

Mais les mots merveilleux demeurent superflus : 
Cendres mortes... Plus rien ne brûle dans mon âtre. 
Où donc est-il le temps où j'étais petit pâtre ! 
Et pourquoi venir là puisque je ne crois plus...? 

Francis Yard. 
(La Chanson des cloches.) 



JEAN DE GOURMONT 

(Janvier 1877) 



Bibliographie : Jean Moréas, i vol. de critique (in-i6) (collection des 
Célébrités d'aujourd'hui), avec portrait et autographe, Sansot, 1909; Henri 
de Régnier et son œuvre, 1 vol. in-16 (collection les Hommes et les Idées)., 
avec portrait et autographe, « Mercure de France », 1908; la Toison d'or, 
roman, 1 vol, in-18, « Mercure de France», 1908; Muses d'aujourd'hui. Essai 
de physiologie poétique, 1 vol. in-18, « Mercure de France », 1910; l'Art et 
la morale, « Mercure de France », 1913. 



Jean de Gourmont, né le 23 janvier 1877, au Manoir du Mesnil- 
Villeman (Manche). Après ses études, au collège de Saint-Lô, il 
vint rejoindre à Paris son frère Rémy, déjà célèbre, et se fits on dis- 
ciple le plus fervent. A partir de ce moment, sa vie fut toute mêlée et 
associée à celle de son grand aîné. Après avoir publié quelques 
études de philosophie et de critique spécialement sur la poésie 
contemporaine, %l fut chargé de la critique littéraire au « Mercure de 
France» où, depuis igoi.il n'a cessé de collaborer régulièrement, 
ainsi qu'à diverses revues françaises et étrangères. 

Quand je reçois de Jean de Gourmont une lettre, j'ai l'impres- 
sion que c'est encore son frère qui m'écrit, tant se ressemblent leurs 



255 JEAN DE GOURMONT 



écritures. Prenez-le dans les deux sens. Jean a de Rêmy la fine 
sensibilité, le bel instinct sexuel, la philosophie amusée, la cor- 
dialité franche, aussi l'érudition. Grâce au survivant, ce noble 
nom normand continue d'honorer les Lettres françaises. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 256 



LA FORÊT DE HÊTRES ET DE CHÊNES 



Voici le doux Automne, en robe surannée 
Pleine de feuilles d'or et de choses fanées. 
Entrons dans la forêt des hêtres et des chênes. 
Nous écrirons nos noms sur l'écorce des frênes 
Comme sur une chair palpitante et qui saigne 
Un germe fécondant, fleurant la sève humaine. 

Nous marcherons dans les herbes folles et vagues, 
Mer pleine d'odeurs, pleine d'écume et de vagues; 
Nous emplirons nos mains de pollens et de graines, 
Et nous les jetterons loin, stériles et vaines, 
Avec le geste du semeur. Et l'hirondelle 
Effleurera les ondes blondes, de son aile; 

Les phalènes, aux yeux d'améthyste et de songe, 
Mettront leur poudre d'or en tes cheveux d'or, blonde 
Fleur de chair au pistil de pourpre énamourée, 
Entr'ouverte aux pollens, aux sèves, aux rosées. 
Entrons dans le silence qui pèse. Dénoue 
La gerbe lourde de tes cheveux doux, où joue 

La lumière que filtre en teintes violettes, 

Le treillis des feuilles (semblables aux voilettes 



257 JEAN DE GOURMONT 

Frêles des femmes qui sourient dans la tristesse 
De leurs yeux, sépultures d'anciennes ivresses). 
Qu'ils tombent, cascade blonde, sur mes mains pâles 
Que pâlissent de froides et maudites opales. 

Couche-toi sur les mousses d'or : pose ta tête 
Sur cette touffe d'herbe, où de petites bêtes 
Rouges, gouttes de sang tombées d'une divine 
Blessure, ont d'un clavecin la voix grêle et fine. 
Et puis je baiserai tout du long ta chair, tendre 
Azyme, où le dieu d'Amour a daigné descendre. 

Le vent soulève ta robe noire et révèle 
Le sous-bois de ton corps, plein d'odeurs et de sèves 
Le vent qui se parfume à te baiser les hanches 
Et met ton odeur rousse aux aisselles des branches. 

Maintenant tes yeux ont le calme des verrières, 
Tes mains froides forment d'indolentes prières, 
Ta chair a des veinures bleues comme les marbres, 
Tes aisselles ont des mousses comme les arbres. 

Sortons de la forêt des hêtres et des chênes 
En déchirant les branches pendantes des frênes : 
Nous marcherons dans les herbes folles et vagues, 
Mer pleine d'odeurs, pleine d'écume et de vagues. 

Jean de Gourmont. 
17 



GEORGES CLERGET 

(Février 1877) 



Né au Havre le 9 février 1877. A collaboré aux revues le Grand 
illustré, la Cloche, Ma-tu-vu, la Mouette, etc. Les parents de 
son père étaient établis confiseurs à Ingouville, et la renommée de 
la vieille famille havraise des Clerget, rattachée de père en fils, de 
père en filles, au commerce des bonbons, est encore célèbre au Havre. 
Georges Clerget a commencé à se faire connaître vers 1897 par des 
études d'harmonie, et la science des accords Va conduit à la poésie. 
Il écrivait alors sous le pseudonyme de Georges Jêclair. A publié 
Horizons brumeux » au Havre, chez Quoist, 1919. 



259 GEORGES CLERGET 



COMBIEN? 



Il me semble parfois, en pâle souvenir, 
Dans l'âpre obsession de choses surannées, 
Avoir déjà vécu les présentes années, 
Avoir douté déjà d'un pareil avenir ! 

Combien de fois, hélas ! devrons-nous revenir 
En le creuset divin qui fit nos destinées, 
Pour goûter, épuisant nos forces incarnées, 
Le calme radieux qui ne doit pas finir? 



Combien de stations, en l'étendue immense, 
Devrons-nous faire encore, en la désespérance, 
Abreuvant notre essor au calice du fiel? 



Combien, avant que l'âme ait rejeté ses voiles, 
De routes, de chemins, d'étoiles en étoiles, 
Devrons-nous parcourir, en l'infini du ciel? 

G. Clerget. 



BANVILLE D'HOSTEL 

(JDécembre 1877) 



Né à Rouen le 16 décembre 1877, Banville d'Hosiel vint à 
Paris en 1900, s'inscrivit aux Beaux-Arts, suivit les cours de la 
Sorbonne et des Hautes études sociales, visita la Belgique, la Suisse 
et particulièrement V Italie en 1906; et à son retour, fonda la Foire 
aux Chimères, puis les Actes des Poètes. En 191 1 retourne à 
Bruxelles comme secrétaire du Congrès des publicistes français. 
Cette même année il lance le Rythme ; et depuis collabore à plu- 
sieurs journaux et revues. En 191 2 fait paraître chez Figuière 
le Semeur de sable. Tout le reste de sa production, qui comprend 
une dizaine de volumes, reste inédit. 

Le Semeur de sable est suivi d'un appendice, où M. Banville 
d'Hosiel cite longuement V opinion d'Adolphe Retté sur le vers 
libre : « Le régime de la liberté totale wC apparaît le plus habile et le 
plus libre... Pauvre poète classique, mais poète tout de même, je 
plains ton âme; et à te voir ainsi le prisonnier de V Éducation, je 
pense à ces vagabonds superbes que Von colle au bloc par prudence, 
les agents de V Université n'ont rien à envier à ceux de la Tour 
Pointue. j> Et ces lignes de Paul Adam! a Les vrais décadents sont 
les classiques... Tu feras ce que lu voudras; et si tu ri* es du sang 
plat ( ! ) des esclaves, tu ne seras plus comme un chien qu'on fouette 



2ÔI BANVILLE D'HOSTEL 



par les petits chemins des petits traités... Voir autrement que les 
autres, c'est presque toujours voir un peu mieux que les autres. » 
M. Banville d'Hostel conclut au devoir de rompre avec le protocole 
impertinent des maîtres de jadis. Fidèle à l'ancienne prosodie 
dans les premières pages de son livre, il V abandonne bien vite dans 
« les Guirlandes hors le Temple », heureux d'être échappé de l'er- 
gastule. 

« Pénétré de l'importance de la rime pour l'oreille du profane, 
nous l'avons gardée, même multipliée, seulement nous la laissons 
où elle se présente, soit au début, soit à la fin ou à l'intérieur de la 
ligne rythmique ; si parfois elle ne vient pas, la chose n'a pas d'im- 
portance ; l'allitération, l'assonance sont des préoccupations autre- 
ment légitimes pour la musique du poème que le grossier systéma- 
tisme du passé. » 

Banville d'Ho'stel, 

C'est aux premières conceptions prosodiques du poète que nous 
empruntons les vers qui suivent. 

En février 19 19 M. B. d'H. a fondé la Fédération internatio- 
nale des Arts, des Lettres et des Sciences, qui témoigne d'un 
grand courage, d'un noble esprit de solidarité; et dès le mois de 
juillet, 23 pays y étaient déjà représentés. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 262 



LA CARMÉLITE 



Par le cloître dolent, hanté de nostalgie, 
Où le rêve s'épanche aux vasques du soir bleu, 
La jeune carmélite égarée en son Dieu, 
S'étiole dans l'oubli qui la béatifie. 



Mais ses yeux de lapis, à la candeur de l'eau, 
Ont redit sa beauté de vierge immaculée; 
Et le sang de son cœur, de sa chair immolée, 
A tout à coup blêmi, sous un frisson nouveau. 

Et le remords l'étreint comme un démon fébrile. 
Son âme se débat dans un chaos de feu 
Et ses yeux vont pleurer sa jeunesse inutile. 

Elle peut invoquer tous les saints de ce lieu, 
Un souffle tout-puissant l'arrache à cet asile : 
Et si c'est là Satan, il est plus grand que Dieu ! 

Banville d'Hostel. 

(Le Semeur de sable.) 



CAMILLE CE 

(1878) 



M. Chemin qui écrit sous le nom de Camille Ce est né à Rouen, 
le 26 octobre 1878. // fit ses études au lycée Corneille, puis aux Facul- 
tés de Caen et de Lyon. Il fut successivement professeur aux lycées de 
Lorient, Cherbourg, Chartres, Caen et Rouen; il est actuellement 
à Paris. 

Le Livre des résignations, qu'il publia chez Sansot en 1908, 
le signala à V attention des lettrés. Il a donné depuis, en collabora- 
tion avec M. Jean Gaument, C'est la vie (dans la province d'hier), 
(Eugène Figuière, éditeur ), livre très remarqué au Prix Goncourt, 
de 1913 ; il vient de publier avec le même collaborateur les Chan- 
delles éteintes (Édition française illustrée), recueil de nouvelles 
d'une exceptionnelle valeur. Les deux écrivains préparent un 
roman social : la Grand' route des hommes, qui aura pour 
cadre, ainsi que leurs nouvelles, de vieilles cités normandes. 
M. Camille Ce, qui a collaboré à Vers et Prose de Paul Fort, à 
la Revue des Poètes, et collabore aujourd'hui à la Grande Revue, 
achève un nouveau poème, le Livre du retour, où il exaltera sa 
Normandie natale. 

Le Livre des résignations montre de généreux soucis de réno- 
vation sociale. Dans ce livre où M. Fernand Gregh retrouvait 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 264 



« un écho émouvant de V inspiration humblement humaine du 
grand poète anglais Wordsworth », M. Camille Ce a voulu réaliser, 
selon ses propres termes, « un retour à la sincérité, à la simplicité, 
à la simple vérité ». A rencontre d'un Paysant, qui croit et espère, 
devant la vie, M. Ce se résigne. Sa poésie emprunte, pour expri- 
mer Vhumilité de ses résignations, un mode mineur, propre aux 
confidences sans doute, mais d'où naît parfois un contraste avec 
V ardeur lyrique qui constitue le fond de son tempérament poétique. 
M. Camille Ce n'est jamais plus vraiment lui-même, l'ampleur de 
son souffle ne se donne jamais plus libre cours, que lorsqu'il chante 
l'amour de son pays : 

Rouen ! tu peux dresser hautainement la tête, 
Lourde de gloire, avec tes clochers en fuseaux, 
Ton beffroi, tes palais aux gables qui fleuronnent, 
Tes vingt tours dont le soir incendie les couronnes 
Et ta flèche de fer palpitante d'oiseaux ! 

L'Hymne à Rouen de M. Ce compte parmi les plus belles pièces 
que notre Normandie ait inspirées. 

Raymond Postal. 



JÔ5 CAMILLE CE 



RETOUR A ROUEN 



Te revoici, ma ville aimée, au soir qui tombe 
Avec tes clochers gris trouant les brumes grises ; 
Mon enfance m'attend sous un porche; aux églises 
Dorment mes vieux secrets mieux couchés qu'en des tombes ; 



Mon pas sur vos pavés sonores, mornes rues, 
Réveille des échos aux lointains sourds de l'âme, 
Et les ombres aux murs suintants, comme des flammes, 
Font vaciller en moi l'ombre des disparues. 



Et tes matins sont exaltants, évocateurs : 
L'aube coule — eau d'azur — du grand cirque bleuâtre 
Des forêts et des monts, emplit l'amphithéâtre, 
Comme un grand souvenir la coupe de mon cœur. 



Tes printemps font jaillir leur sang rose en pétales 
Pour refleurir ton front lourd de siècles et las, 
Et sous les cintres des pommiers, au ciel lilas, 
Fusent ta flèche et tes deux tours, ô Cathédrale ! 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 266 

Tes avrils sont touchants, mais plus beaux tes automnes, 
Quand aux aubes d'octobre un vol de villas blanches 
Dans les ors et les bleus des brumes et des branches 
S'éparpille aux coteaux que des bois roux couronnent; 



Et ton vieux fleuve, en longs méandres lents et pâles, 
Marche vers l'infini, comme mes jeunes rêves 
Voguaient dans les vapeurs gris-perle qui s'élèvent, 
Vers des golfes d'aurore où fondent des opales... 



Mon enfance pensive est là; mes souvenirs 
Chers ou cruels, vers vous mon âme est revenue, 
Je sentais qu'en l'exil de cités inconnues 
Mon âme aurait trop froid à l'heure de mourir ! 

Camille CE. 



Mère, appuie-toi sur moi : c'est l'heure aux sobres teintes 

Où tu viens à pas lents, souriante, t' asseoir 

Au calme et doux jardin... Dans l'air pâli du soir 

Un angélus au fond du clair silence tinte... 

Sieds-toi, mère, et souris et regarde le soir, 

Emplis tes chers beaux yeux de lumière limpide. 

Vois, de rares oiseaux traversent le ciel vide 



267 CAMILLE CE 

Comme des rêves lents qui s'en vont... Tout s'est tu 
Sur la route qui mène au village, et vois-tu 
Dans les branches déjà que l'ombre bleue envoile, 
Aux arbres endormis, immobiles et beaux, 

La chère éclosion des premières étoiles ? 

Sens-tu neiger sur tout l'ineffable repos? 
Repose-toi, ma fille, aussi repose enfin 
Tes yeux lassés de pleurs, ta vieille et blanche tête 
Et ton douloureux cœur, — laisse un peu de divin 
Apaisement descendre en toi, — ta tâche est faite,., 

Elle est assise, douce, heureuse et ses yeux pâles 

Vaguent dans un sourire intérieur,.., ses doigts 

Unis très sagement sur sa robe aux plis droits 

Si simple, en la pénombre ont des lueurs d'opale... 

Et moi je la contemple en secret : ô visage 

Bien-aimé, qu'en ce chaste adieu de la journée, 

Sur ce fond recueilli des lointains paysages, 

Vous avez de beauté fervente et résignée, 

D'indulgence et d'amour et de renoncement... 

Je vous contemple avec un subit tremblement 

Sur les lèvres, le cœur tout à coup pénétré 

De tendresse éperdue... Chers yeux blessés des pleurs 

D'autrefois (ô mon Dieu, que vous avez pleuré !) 

Voyez-vous défiler d'anciennes douleurs, 

Les visages défunts des choses familières, 

Nos sourires d'enfant, des bonheurs inconnus 

Qui fleuriront pour nous quand vous ne serez plus, 

Revoyez-vous toute la vie sous vos paupières? 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 268 



Et les voilà ces mains maternelles et sûres, 
Les courageuses mains, très belles et très bonnes, 
Mains chastes, mains sacrées qui ferment les blessures, 
Les indulgentes mains très simples qui pardonnent; 
Votre geste immobile, ô mains silencieuses, 
A l'air dans la ferveur du soir d'une prière 
Et l'ombre en les frôlant de ses lèvres pieuses 
Mystiquement y pose une clarté dernière.,, 



Humble femme où l'amour mit un rayon vivant, 

Nous te devons la chair et le cœur; humble femme, 

De l'eau bleue de tes yeux tu fis nos yeux d'enfant 

Et de tes douces mains tu fis toute notre âme... 

Et voici qu'à cette heure élargie de silence 

Le passé lentement repasse et je repense : 

La beauté de ta vie je l'avais mal comprise, 

La joie de la douleur vaillante, ô douloureuse, 

C'est toi, qui sans parler, ce soir me l'as apprise, 

Ton cœur m'a tout appris, ô femme courageuse ! 

C'est toi qui m'ouvres l'âme aux Résignations ! 

Et j'écoute, le cœur muet d'émotion, 

La musique qui chante en rêve et glorifie 

Ton humble amour et monte, ô révélation ! 

Des profondeurs miraculeuses de ta vie ! 

Elle ne fut, ta vie, qu'un calme sacrifice 

Sans regret, sans orgueil, qu'un long devoir austère 

Et qu'une longue angoisse inexprimée où glissent 



269 CAMILLE CE 

Les pleurs qu'on sait cacher, les secrets qu'on sait taire; 

Et voici qu'à cette heure où tout se transfigure 

La calme vérité de ton amour ruisselle 

Comme une eau de splendeur du fond de tes prunelles, 

Tout le long de tes doigts, entre tes lèvres pures... ! 

Et devant toi mon cœur, mon cœur qui se rappelle, 

Tout mon cœur filial s'agenouille sans bruit 

Et pleure en regardant luire au bleu de la nuit 

Ton âme en sa pâleur surhumainement belle !... 

Camille CE. 
(Le Livre des résignations : Dédicace. ) 



JEAN DE BEAULIEU 

(1879) 



Jean Deshorties de Beaulieu est né à Rouen, le 5 avril 187g. 
77 passa son enfance aux environs d'Elbeuf, et vint ensuite à Paris, 
où il termina ses études et fit son droit. A vocat, il est inscrit au 
barreau de Paris. 

Son premier volume, les Libres poèmes, parut chez Grasset, 
en 191 1. Un second recueil, le Cadran d'ivoire, était prêt à pa- 
raître au moment de la déclaration de guerre. De Beaulieu a col- 
laboré à divers journaux et revues, et collabore à la Revue nor- 
mande; il a fait, tant à Paris qu'à Rouen, de nombreuses confé- 
rences sur la Poésie lyrique au xx e siècle, Barbey d'Aurevilly, 
l'Élégance féminine, etc. 

Son œuvre dramatique est importante, bien qu'il n'ait publié 
qu'une pièce en un acte, la Peur chez soi, dans la revue la Lec- 
ture, en 1915. // est l'auteur de plusieurs pièces en prose, encore 
inédites : la Chrysalide, la Victoire inutile, le Pari, Pour la 
victoire. De rares qualités dramatiques s'y affirment, et servent des 
dons brillants d'observation et de psychologie. 

L'étude « Pour le vers libre » qui précède les Libres poèmes 
expose avec conviction le but que Jean de Beaulieu avait assigné 
à ses premiers travaux poétiques, « introduire le débussysme dans 



271 JEAN DE BEAULIEU 



la littérature ». On ne peut nier que cet effort impressionniste ait 
porté des fruits dont quelques-uns sont loin d'être sans valeur. 
Pourtant après avoir combattu pour le vers libre et exalté « sa beauté 
dans le désordre, changeante à chaque instant », de Beaulieu est 
revenu à V ordre classique et aux mètres traditionnels : son talent n'y 
a rien perdu. 

Une inspiration volontiers philosophique, mais le plus souvent 
lyrique ou descriptive, le don heureux des images et du symbole, 
une langue colorée (qui use des répétitions avec adresse et des 
inversions par système) donnent son caractère personnel à la poésie 
de Jean de Beaulieu. 



Raymond Postal. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 272 



LES PARFUMS 



Presque immatériels comme le sont les âmes, 
En cela tout pareils aux tremblantes lueurs 
Qu'allument aux étangs les invisibles flammes 
Quand la nuit solitaire a mis fin aux labeurs, 
Presque immatériels comme le sont les âmes, 

Les parfums sont grisants beaucoup plus que le vin, 
Parfum poivré d' œillet, voluptueux de rose, 
Parfum fort du lilas, parfum doux du jasmin, 
Parfum des longs cheveux où le baiser se pose, 
Les parfums sont grisants beaucoup plus que le vin. 

parfums des forêts que le printemps apporte 
Jusque dans les cités qu'accable la chaleur, 
Lorsque des vents subtils s'approche la cohorte 
Et que le plus long soir au ciel met sa pâleur ! 
parfums des forêts que le printemps apporte ! 

Bleu parfum embaumé du tabac d'Orient ! 
Il porte en lui Bagdad et toute l'Arabie, 
Comme est la jaune Chine au coffret souriant, 
Et la jalouse Espagne en la moucharabie. 
Bleu parfum embaumé du tabac d'Orient ! 



'273 . JEAN DE BEAU LIEU 

Car tout objet conserve en sa subtile essence 
L'odeur de son pays : la boîte de safran 
Transporte le Japon en Angleterre ou France. 
C'est un parfum sournois ou c'est un parfum franc 
Que tout objet conserve en sa subtile essence. 

Quels rêves envolés d'un flacon débouché 
D'où sort, sans qu'on la voie, ou fougère ou verveine ! 
Quel bonheur impossible aux sachets est couché, 
Et quel désir immense et qu'il faut qu'on refrène I 
Quels rêves envolés d'un flacon débouché ! 

Au jardin printanier c'est une symphonie 
Des parfums réveillés après un âpre hiver, 
Et sur les sens émus, c'est l'ardente harmonie 
Faisant vibrer notre âme au sortir du bois vert. 
Au jardin printanier c'est une symphonie. 

Quelquefois un parfum rapporte au cœur désert 
Un lointain souvenir qu'on croyait dans l'abîme 
De l'implacable oubli profond comme la mer. 
Oh ! la triste douceur du souvenir intime 
Qu'un parfum respiré rapporte au cœur désert ! 

Jean de Beaulieo. 
(Extrait du Cadran d'ivoire, à paraître.) 



tS 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



274 



LES YEUX DES MORTS 



Pourquoi les ferme-t-on toujours, les yeux des morts, 
Et les condamne-t-on à la nuit éternelle? 
Cependant on le fait et sans aucun remords : 
On a peur de l'angoisse éparse en leurs prunelles. 



Ils regardent très loin, beaucoup plus loin que nous. 
Vers quelle vision d'un inconnu terrible 
Sont fixés à jamais ces doux regards de fous 
Qu'on cache pour ne voir le reflet de l'horrible? 



Une terreur si grande est en ces fixes yeux. 
Est-ce l'immense peur de glisser dans l'abîme? 
Peut-être que la crainte est passagère en eux, 
Comme l'enfant rêvant de fantôme et de crime, 



Quand il passe craintif dans le noir corridor 
Au fond duquel la porte a mis sa clarté blonde. 
Peut-être que passant de la vie à la mort, 
L'âme un moment a peur en s'en allant du monde. 



275 JEAN DE BEAU LIEU 

Ils ne nous voient donc plus les pauvres yeux des morts, 
Car, pour ceux qu'ils aimaient, ils n'ont plus d'étincelle, 
Quand d'eux la claire vie a pris son brusque essor 
Et qu'en eux l'eau voyante épaissit et se gèle. 

L'angoisse transitoire ou l'éternel émoi, 
Nous ne les voyons guère en les blêmes visages, 
Car on ferme ces yeux, par pudeur ou par loi, 
Et c'est peut-être vain, et c'est peut-être sage. 



Aussi nous les voyons seulement un instant, 
Lorsque baisant le front moite encor de nos morts, 
C'est le suprême adieu qu'on fait durer longtemps, 
Tassant les souvenirs dans le cœur jusqu'au bord. 



On les ferme, les yeux, et l'on fait aussi bien, 
Car ils ont assez vu les laideurs de la vie. 
Qu'ils reposent enfin, ne contemplant plus rien, 
Puisque les passions en eux sont assouvies. 

En la maison d'été, quand l'hiver va paraître, 

On a mis les volets, le calme l'investit. 

Et l'on clôt les yeux morts, comme on clôt les fenêtres 

Des blancs logis déserts d'où le maître est parti. 

Jean de Beaulieu. 
{Extrait du Cadran d'ivoire.) 



LÉON HIÉLARD 

(23 août 1879) 



Léon Héliard est né le 23 août 1879, à Louvagny {Calvados). Il 
fut successivement répétiteur aux collèges de Domfront, Sablé, 
Honfleur et Fiers. La guerre, seule, V arracha de cette dernière ville. 
Il s'y plaisait ; il y est revenu. Ce sage, qui sait le prix de la modes- 
tie et de la paix, se repose de sa classe en cultivant son jardin. 

L. Hiélard a publié jusqu'à présent deux recueils de vers : Ima- 
ges et fétus (Grandorge et C le , édit. 1914) et En marge du livre 
rouge (Sansot.édit. 1919). lien prépare deux autres. Il collabore au 
Journal de Fiers, au Pays Bas-Normand de Fiers, à Belles- 
Lettres. 

D'Images et fétus, M. Sébastien-Charles Leconle a pu dire que 
« c'est un livre d'intimité douce et triste ». L'art un peu hésitant de 
Léon Hiélard n'a encore trouvé ni sa note personnelle, ni la pos- 
session entière de son métier. Pourtant, l'humanité et la vérité de 
son lyrisme ne peuvent laisser indifférent. En marge du livre 
rouge : notes d'un territorial, dit le sous-titre. Mais ce soldat reste 
un homme, et son journal de guerre révèle, dans sa simplicité, une 
observation précise et émue. La langue, qui est celle de tous les 
jours, ajoute son réalisme à celui de l'observation et le met en va- 
leur. Ce livre repose et console de tcyit d' 'œuvres vaines inspirées par 



277 LÉON HIÉLARD 



la guerre, et trop éloquentes. C'est là un mérite ; il le tient de la vé- 
rité des souvenirs qui le composent. Ce ne sont pas toujours les plus 
beaux ; ce sont les seuls qui puissent émouvoir les hommes qui sont 
revenus de la grande aventure. 

On interrogera avec sympathie les prochaines œuvres de L. Hié- 
lard. 

Raymond Postal. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 278 



LA CATHÉDRALE 



Vers l'horizon gazé de fragiles tissus 
S'allongeait, nef profonde, immense, l'avenue 
Qui lançait au zénith, par l'octobre sans nue, 
Le double alignement de ses hêtres moussus. 



Ils ne bruissaient plus d'éoliens cantiques, 
Ces arbres envahis de longs recueillements, 
Énormes, monstrueux, tels des piliers romans, 
Et sveltes néanmoins, tels des piliers gothiques. 



Ils ne résonnaient plus aux concerts de l'été, 
Mais une paix de cloître, un mystère de temple 
Planaient sous leurs rameaux calmes qui, d'un geste ample, 
S'unissaient en ogive à travers la clarté. 



Et ce tapis d'or roux, ces tentures d'or vert, 
Ces verrières d'or jaune, agreste symphonie 
De tons chauds, tièdes, froids, vibrant en harmonie, 
Faisaient rêver d'un ciel largement entr'ouvert. 



279 LÉON HIÉLARD 

Un mysticisme errait dans cet air délectable. 
Je m'assis face au chœur dont un banc de granit 
Semblait, parmi les houx, vénérable et garni, 
Le maître-autel, avec l'horizon pour retable, 

Il manquait à l'église une divinité; 
Mais je fermai les yeux à demi : le beau livre 
Que nous lûmes ensemble et que j'aimais revivre 
Se rouvrit de lui-même au feuillet regretté, 

Et je revis un jour tout semblable d'automne, 
Le jour exquis, le jour lointain, l'unique jour 
Où nous vînmes tous deux confier notre amour 
A ces arbres géants que votre absence étonne : 

Nous leur avions tant dit qu'il était immortel, 
Ce rêve d'un instant que leur durée écrase !... 
Mais moi je retrouvais la jeunesse, l'extase, 
Et votre beauté blonde apparut sur l'autel... 



J'ouvris les yeux : la lampe d'or était ravie 
Au sommet déjà presque en ténèbre de l'arc; 
La vision charmante avait quitté le parc 
Comme elle avait jadis disparu de ma vie. 

Léon Hiélard. 
(Images et fétus.) 



MAURICE LE SIEUTRE 

(1879) 



Maurice Le Sieutre, graveur sur bois et poète, est né au Havre en 
1879, de parents cauchois. 

Il débuta dans les lettres par des chansons patoises que publièrent 
le Bulletin des parlers normands, le Bulletin des parlers popu- 
laires, la Vie normande et Au pays normand. Dans ces chansons, 
dont il composait lui-même la musique, non seulement il enregistrait 
avec une scrupuleuse fidélité d'accent le parler du pays de Caux, 
mais encore il lui donnait une forme grammaticale raisonnée. Le 
Sieutre écrivant le patois, c'est Vaugelas gaulant des pommes, des 
pommes savoureuses qui ne se dessèchent pas sur la table du lin- 
guiste. 

Parti de sa moderne province, Maurice Le Sieutre s'en alla 
explorer le vieux pays de France. Il fréquenta Villon et Rabelais. 
A Vun, il demanda la clef de V argot que parlaient les Coquillards ; 
à l'autre, le secret d'intéresser nos contemporains avec les aventures 
de Gargantua et de Pantagruel. Il mit en musique les ballades du 
pauvre escolier. Et puis, remontant du xv e au xx e siècle, il 
recueillit, à pleines brassées, chansons de route et chansons de bord, 
chansons de labour et chansons de toile, chansons bachiques, bran- 
les, noêls, complaintes. Mais de tous les refrains qu'il a sauvés de 



S8i MAURICE LE SJEUTRE 



l'oubli, émondés, reconstitués, quelques-uns seulement ont paru jus- 
qu'à ce jour sous le litre : Chansons et Cantilènes (Eschig-1913). 

Maurice Le Sieutre a encore écrit des nouvelles et des articles de 
critique d'art. Ses bois ont illustré livres et almanachs. 

Quant à ses poésies françaises, pour la plupart inédites, elles 
constituent, selon Ch.-Th. Féret, la vraie richesse de son bagage : 
« Son art rappelle parfois l'art véhément, expressif et haut en cou- 
leur de Tristan Corbière. » 

Or, qu'il peigne, dans une large fresque, les vieux quartiers de sa 
ville natale ou qu'il évoque, dans un rondeau, la retraite des Dix- 
Mille, Le Sieutre est partout l'ennemi du banal et du médiocre. Ses 
fables philosophiques sont d'une railleuse amertume. Il observe 
d'un regard aigu les paysages et les consciences ; et, même lorsqu'il 
n'écrit pas de chansons, ses vers ont toujours leur musique. 

Paul Hauchecorne. 



MAURICE LE SIEUTRE 

D'où vient son poil more, à Le Sieutre ? 
Au bord cauchois quelle Armada 

— Fraise à godrons, manche à maheutre 
Jeta l'épave d'un soldat? 

Du galion qu'il dépréda 

L'or vient-il qu'en maître il burine? 

— Non, mais la gitane citrine 

A, pour dormir une heure à bord, 

De sequins vidé sa poitrine 

Sur le beau brick qui vient du Nord. 

Il mit une penne à son feutre, 
Et se fit berger... sur l'Ida. 
Eut-il des moutons, sot et pleutre 
Troupeau de clichés ? — Nenni da : 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 282 



Ce sont des loups bleus qu'il garda. 
Qu'il sculpte au couteau la ettrine 
Archaïque, ou suive aux clarines 
Ses bêtes de lune, l'essor 
D'une voile au loin l'amarine 
Sur le beau brick qui vient du Nord. 

Dans le nuage gris et neutre 
Des pipes, en quelque fonda 
Où le spleen ha vrais le calfeutre, 
Son vers se souvient de l'Edda, 
Ou d'une estampe de Breda 
Naïve de tons, qu enchagrine 
La maille de plomb des verrines. 
Son vers met l'âcreté du port, 
Le pin de Norvège aux narines, 
Sur le beau brick qui vient du Nord. 

Envoi : 

Bloc de quartz, perle, aventurine, 
De son cauchois niellé d'or, 
Il sonne aux chansons mathurines, 
Sur le beau brick qui vient du Nord. 

Ch.-Th. Féret. 

J'extrais du poème Saint-François, quartier breton du Havre. 
les vers suivants : 

Fioriture ancienne autour d'une onciale... 
Oh ! la place tranquillement provinciale. 

Ses murs lépreux en font un préau dans un bagne; 
Son église noire est vouée à saint François. 



283 MAURICE LE SIEUTRE 



Viens à la messe ici, c'est bon, qui que tu sois; 
Tu verras la blancheur des coiffes de Bretagne. 

Sur le ciel les logis plaqués en ex-voto, 
Spectateurs sourds aux loquacités raboteuses, 
Aux cancans des armoricaines tricoteuses, 
En shall quadrillé comme un carton de loto. 

Quand les marins sont sur la mer, ailleurs, au large, 
Cette place est dans leur esprit comme un signet, 
A la page terrienne, où le flot dessinait 
Leur port aimé et leur mince bonheur en marge. 

Quitte le jour qui fut pour la nuit que voilà. 
Les géraniums s'éteignent sur les lucarnes. 
Et les chats de leur pas mélancolique incarnent 
L'amour, sournois et brut, rôdant sur tout cela. 

y ai -publié de Le Sieutre, en 1904, dans l'Écho de Normandie, 
8 curieux sonnets : a Good Fellow's Papers », Ma future, Ma 
cour, Mon maire, Mon curé, Mon épouse, Mon garçon d'hon- 
neur, Ma nuit, Mon chagrin. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 284 



LA MAISON DU CLAIR DE LUNE 



Si l'on me faisait cadeau 
des palais du mikado, 

peut-être 
préférerais-] e à tout ça 
le nid d'aronde de sa 

fenêtre, 



Le fenestron décoré 
d'un petit rideau carré 

de cette 
masure, au perron étroit, 
où sautillent deux ou trois 

pucettes. 



La chaumière où j'ai dormi 

est comme un trou de fourmi 
petite, 

et son huis, dûment bouclé 

par une minime clé- 
matite. 



285 MAURICE LE SIEUTRE 

Douillette comme un sofa, 
sa couchette m'étoffa 

de linge, 
si pâle et si parfumé 
que je rêvai de mousmé, 

de sphinge. 



Devant sa porte le sol, 
planté de pin-parasol, 

ondule, 
haussant vers le ciel tout nu 
un clocheton de menu 

module. 



Comme minuit s'égrenait 
au clocheton qui sonnait, 

un souffle 
subrepticement souffla, 
et — phou ! — s'en fut souffler la 

camoufle. 



Or, à cet instant précis, 
hululèrent trente-six 

hulottes ; 
puis la lune déforma 
les jambes vides de ma 

culotte. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 286 

Puis je vis sur le plancher 

de blanches lueurs danser... 
Danseuses 

au pas si souple, si lent ! 

O danseuses si silen- 
cieuses ! 



Je m'endormis à cela 
comme Alain (que baisa la 

Dauphine) 
et j'eus, dans la nuit d'été, 
un songe d'une beauté 

divine. 



Mon cœur vibre comme un luth 
à son souvenir; mais — chut ! — 

tout lasse. 
A bon quoi se ressasser? 
Tout casse, tout s'efface, et 

tout passe ! 

Maurice Le Sieutre. 



LOUIS FOISIL 

(1880) 



Louis-Henri- J oseph Foisil est né le 17 juin 1880, à Domfront, 
d'une vieille famille de l'Avranchin. C'est dans cette dernière ré- 
gion qu'il passa d'ailleurs son enfance et sa jeunesse presque tout 
entières. Il fit ses études de droit à Caen, et se fixa ensuite à Paris. 
Il débuta dans les Lettres en 1906, en publiant, sous le pseudonyme 
de François Brêzelles, une plaquette de sonnets où se croisent l'in- 
fluence de Hêrêdia et celle de Ch.-Th. Féret : Figures et choses du 
passé normand. Il a publié, depuis, la Légende du Mont-Saint- 
Michel (chez Jouve, édition de la Revue des Poètes, ign ) et un 
poème « écrit en marge de la victoire » : le Beau jour de la Saint- 
Martin (Pion, 1919/ 

Lauréat de la Pomme, de la Société havraise d'études diverses 
(prix Follope), des Amis du Mont Saint-Michel, Louis Foisil a 
collaboré à la Revue hebdomadaire, au Mois littéraire et pitto- 
resque, à la Revue française, à la Revue des poètes, à la Revue 
catholique et royaliste. Il allait réunir, en un volume intitulé Pom- 
miers-sur-Orne, bon nombre de pièces d'un normannysme authen- 
tique lorsque la guerre fut déclarée. 

L'attachement de Louis Foisil au passé de sa province et sort 
regret de ses cadres traditionnels, font l'unité de son œuvre. Sa fer- 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 288 



veur n'est pas « littérature » et sauve son œuvre de V ennui, ce danger 
des épopées laborieusement reconstituées. Sa langue, « plus colorée 
qu'harmonieuse » (P. Hervelin), possède souvent cette fermeté et ce 
relief que veulent, pour être dignement chantés, les thèmes de la Race 
et de la Terre. 



Raymond Postal. 



289 LOUIS FOISIL 



LES CROISADES 



Sur le monde chrétien, tel un héraut de Dieu, 
Dressant le crucifix qu'il porte à sa ceinture, 
Un ermite, aux pieds nus sous la robe de bure, 
A lancé tout à coup sa harangue de feu. 



Et l'Occident entier dont la pitié s'émeut 

Des maux qu'aux mains des Turcs Jérusalem endure, 

Docile à cette voix ardente qui l'adjure, 

Tout l'Occident s'ébranle aux cris de « Dieu le veut ! » 



Mais, parmi ces partants que l'Orient fascine, 

Et qui, flot débordé, roulent en Palestine, 

Seuls Croisés que déjà la victoire ait faits grands, 



Marchent, sous la bannière écarlate brandie 

Du duc Guillaume et de Guiscard, les Conquérants, 

Les Normands de Sicile et ceux de Normandie. 

(Figures et choses du passé normand.) 



19 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 290 



DE SABLE... AU CHEF D'AZUR 

(Le Mont Saint- Michel) 
(1467) 



Celui qui, descendant de la céleste arène, 
Prit ce rocher pour sanctuaire et pour parvis, 
Y veille en bon soldat du royaume, et sa voix 
Suscita la Pucelle aux Marches de Lorraine. 



Aussi, comme un petit hobereau de Touraine, 
La coquille au pourpoint et le missel aux doigts, 
Le roi Louis vint-il au Mont, et par trois fois, 
Courber devant le saint sa tête souveraine. 



Mais là, le bon plaisir du monarque fut tel, 
Que, pour commémorer l'appui surnaturel 
Obtenu par Michel au pays des souffrances, 

Le Mont, peut désormais, au chef de son écu, 
En souvenir de Jeanne et de l'Anglais vaincu, 
Coudre le champ d'azur fleurdelysé de France. 

(La Légende du Mont Saint-Michel.) 



ÉLÉONOR DAUBRÉE 

(1881) 

Né à Gouville (Manche), le 31 janvier 188 1. 



Bibliographie : Les Fleurs de mon pays, poèmes (chez Dujardin, à Saint - 
Lô, s. d.); A l'ombre des pommiers (chez Delesques, à Caen, 1914); Un regard 
sur la vie, poèmes et récits du temps de guerre au Pays Normand (chez De- 
lesques, à Caen, 191 8) ; A tous nos Morts sublimes (chez Jouve, à Paris) [récom- 
pensé par l'Académie française.] 



EUGENE CRESPEL 

(1882) 



Né le I er mars 1882, à Saint-Germain-sur- Ay (Manche), Eu- 
gène Crespel n'a quitté sa province que pour remplir son devoir de 
soldat. Il est maintenant fixé à Cherbourg. 

Il est V auteur de la Flûte de roseau, poésies (Ed. du Sillon lit- 
téraire, Paris, 1912; préface de M. Anatole Le Braz); Fancaette, 
pièce en quatre actes, en vers, représentée en 191 3 au théâtre de 
verdure de Marnes-la-Coquette (Imprim. Ledelay, Cherbourg, 
igi2); Antigone, tragédie adaptée de Sophocle, en vers (Impri- 
merie centrale, 25, rue Tour-Carrée, Cherbourg, 1919/ 

Il a publié des poèmes dans divers journaux et revues : le Sillon 
littéraire, le Penseur, le Courrier de la Manche, Paris- J our nal, etc. 

Raymond Postal. 



RENE FAUCHOIS 
(1882) 



René F anchois est né à Rouen, le 31 août 1882. Il vint à Paris 
en 1897, se fi* acteur pour étudier fart dramatique et joua à Paris, 
en province et à V étranger aux côtés de Mounet-Sully et de M me Sa- 
rah-Bernhardt, tout en poursuivant seul ses études littéraires. A 
seize ans et demi, il donna sa première pièce au théâtre de la Bodi- 
nière : le Roi des Juifs, drame en 5 actes, en vers. En 1902, le 
théâtre des Poètes représente Louis XVII, en 5 actes, en vers. En 
1904, Gémier monte, au Nouveau-Théâtre, l'Exode, trois actes en 
prose, réponse au Retour de Jérusalem, de Donnay. Puis tien- 
nent : la Fille de Pilote, créée par Ver a Sergine en 1908, au Théâtre 
des Arts et reprise Vannée suivante à la Porte-Saint-Martin, a{ ris 
l'apparition de Beethoven, trois actes en vers au Théâtre national 
de l'Odéon. En içii, l'Odéon joue Rivoli, que devait reprendre pen- 
dant la guerre le théâtre Sarah-Bernhardt. En 1913, Pénélope (mu- 
sique de Gabriel Fauré, directeur du Conservatoire, membre de l'Ins- 
titut) , est donnée au Théâtre des Champs-Elysées sous la direction 
d'Astruc. La Comédie-Française joue successivement de René Faa- 
chois : L'Augusta, La Veillée des Armes, Vitrail, — La Forêt 
sacrée, à l'Opéra. Il a écrit, avec Reynaldo Hahn pour la musique, 
un poème lyrique sur Nausicaa, joué pour la première fois à 



293 RENÉ F AU CHOIS 



V Opéra de Monte-Carlo ; Masques et Bergamasques (musique 
de Gabriel Faurê) au même théâtre. Il a encore donné Nocturne, 
comédie en un acte, le Miracle, trois actes, Boudu sauvé des eaux, 
trois actes, et, tout récemment, Rossini, trois actes en vers, au Théâ- 
tre des Célestins, à Lyon, avec M me Sarah-Bemhardt. 

Les poèmes et poésies qu'il a publiés dans différents journaux 
et Revues n'ont pas été rassemblés en volume. 

Il annonce les Gloriales, recueil de vers écrits pendant la guerre. 

Conférencier, il fit à VOdêon sur /'Iphigénie de Racine une con- 
férence qui souleva des polémiques nombreuses. Orateur et homme 
d'action, il a fondé le Syndicat des Auteurs dramatiques. Il en est 
le Secrétaire. 

René Fauchois possède, à un rare degré, le don d'exprimer là vie 
en animant des êtres illusoires. Son langage direct et son vers ha- 
bile répondent parfaitement aux exigences du théâtre ; l'ampleur de 
son souffle est à la mesure des sujets les plus hauts : mais, le poète, en 
lui, sert le dramaturge qu'il est d'abord. S'il n'ignore pas la grâce 
(Vitrail en est une preuve) et s'il s'attache à faire de la beauté artis- 
tique un des idéals les plus chers à ses héros, son théâtre, par les 
vertus qu'il exalte, est surtout le théâtre de l'énergie. A ce titre, et 
dans un temps où il est bon de donner à la scène des exemples d'une 
humanité régénérée, l'œuvre de René Fauchois est à la fois oppor- 
tune et bienfaisante. Le ton de la Danseuse éperdue, trois actes 
en prose, qui viennent d'être créés avec le plus vif succès au Théâ- 
tre des Mathurins, n'infirme point notre opinion, bien que cette 
pièce ne propose aucun modèle de vertu et qu'il n'y ait point à 
y chercher de morale. La Danseuse éperdue a prouvé ce que nous 
savions depuis Boudu, la diversité du talent de René Fauchois. 
Elle témoigne d'une observation aiguë et de la meilleure vis co- 
mica. Le dialogue est d'un parisianisme exquis. — René Fau- 
chons reste un des représentants les plus qualifiés de notre théâtre 
poéaque, et la comédie en prose n'est sans doute pour lui qu'un 
violon d'Ingres. Si tardivement qu'il s'y soit essayé, il en joue 
ave- maîtrise, 



Raymond Postal. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 294 



LE BEAU TRAVAIL 

A Pierre Varenne. 

Dehors, le soleil luit sur le jardin joyeux; 

La pureté du ciel éblouirait mes yeux 

Si je quittais la chambre obscure où je travaille; 

La faneuse aux beaux bras, aux cheveux pleins de paille, 

Qui lorsqu'elle me voit sourit toujours de loin, 

Si j'allais lui parler, près des meules de foin, 

A mes baisers, peut-être, offrirait dans la grange 

Une épaule et des flancs dignes de Michel -Ange... 

Le vin doit être bon que boivent à l'instant 

Des rouliers qui se sont attablés en chantant 

Devant le cabaret voisin... La rose rouge 

Qui, contre ma fenêtre, aux moindres brises, bouge 

Et frappe les carreaux, si je la respirais, 

A cette heure, quel rêve immense je ferais !... 

Loin du labeur noir et secret, le vent qui passe 

M'appelle vers le bruit, la lumière et l'espace... 

Ne bougeons pas. Restons, seul, devant l'encrier... 

Laissons tous les désirs de la terre crier 

Au fond de nous leur tendre appel, suave et lâche. 

Poursuivons jusqu'au soir la rude et longue tâche; 

Et quand l'heure viendra d'allumer les flambeaux 

Je verrai rayonner sur la page, plus beaux 



295 RENÉ FAUCHOIS 

Qu'au ciel de juin, les purs rayons d'un soleil grave; 
La faneuse tendra vers moi son corps d'esclave 
A travers des buissons d'images; l'art divin 
Me versera, parmi mes strophes, le grand vin 
Éternel que buvaient Horace, Hugo, Virgile; 
Un parfum jaillira de mes vers, moins fragile 
Que celui qui montait dans l'ombre de l'auvent; 
Et je m'enivrerai d'entendre, dans le vent 
D'une ode, rassemblés selon le rythme antique, 
Tous les cris de mon cœur sauvage et poétique... 

René Fauchois. 



ORGUEIL 



Orgueil sombre comme un remords, 
Sculpteur de toutes mes pensées 
Qui me fais vivre avec les morts 
Au cœur des strophes angoissées, 



Sois comme un orage incessant 
Sur mon âme ivre de conquêtes 
Et roule avec mon jeune sang 
La foudre des belles tempêtes. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 296 

Quand mon instinct va mal choisir 
Fais qu'en moi d'avance ma faute 
Me blesse, et hausse mon désir 
Vers la lumière la plus haute. 

Oh ! que soit pétri par mes mains 
Le seul pain qui te fera vivre, 
Et que tous mes actes humains 
Forment le parfum qui t'enivre ! 



Mêle un grand rêve à tous mes jours, 
Bénis mon silence, fais taire 
Mon angoisse à tous les détours 
De ma jeunesse volontaire. 



Inspire-moi les vœux guerriers 
Et les magnanimes prouesses, 
Puis épargne-moi les lauriers 
Que n'ont pas coupés des déesses. 

René Fauchois. 



WILFRID LUCAS 

(29 septembre 1882) 



Wilfrid Lucas, né à Caen (Calvados), le 29 septembre 1882. A 
débuté au cabaret Bruant en 1904 avec deux romances. A fait re- 
présenter sa première saynète en 1907 au Trocadéro, au Théâtre 
Mondain et à V Athénée-Saint-Germain. Comme membre de /'Union 
des Jeunes, a été l'organisateur de conférences populaires sur 
Vœuvre des grands lyriques français à la Sorbonne. 



Bibliographie : La Sirène, petit in-4 , romance (Marius Hervochon, 
édit., 1904); le Chemineau, petit in-4 , romance (Marius Hervochon, édit., 
1904); les Roses s'ouvrent, 1 vol. in-18 jésus (Figuière, édit., Paris, 1912). 



GEORGES LAISNEY 

(1883) 



Né à Coutances, le 6 mars i88~ Georges Laisney a fait ses études 
au lycée de cette ville. Après un séjour en Angleterre et à Jersey, il 
suivit les cours de la Faculté des Lettres de Caen. Professeur 
depuis 191 1, il habite maintenant Saint-Lô. Agrégé de l'Univer- 
sité. 

Affecté pendant la guerre à la division navale de Syrie, survi- 
vant du torpillage du transport «Athos » en 191 7, et rapatrié l'année 
suivante, il doit à son retour vers sa province quelques-uns de ses 
vers les meilleurs. 

Il a collaboré au Bouais-Jan, et fait paraître deux plaquettes de 
vers : la Première chanson, Paris, 1907, et Ma petite ville (im- 
primerie F. Desplanques, 41, rue Saint-Nicolas, Coutances, 1911). 

Il semble que la poésie de Georges Laisney, saine, fraîche et spon- 
tanée, cherche sa voie entre les tendresses de l'intimisme et la nota- 
tion humoristique de la vie des petites sous-préfectures normandes. 
L'émotion et le pittoresque se rejoindront sans doute dans l'amour 
qu'il porte à sa province. 

En préparation : 

Le Rose et le gris [poèmes) . 

Raymond Postal. 



2Q9 GEORGES LAISNEY 



LE SOIR BLEU 



Parle tout bas, laisse ton front sur mon épaule ; 
Le soir est bleu, je sens ton souffle qui me frôle. 
Écoute, le jardin s'endort, laisse ta main 
Reposer dans ma main. Je t'aime, le chemin 
Devient pâle et lointain, lentement, sous la brume. 
Regarde, dans le ciel, une étoile s'allume; 
L'ombre nous enveloppe et monte aux arbres gris. 
Je ne te verrai pas rougir, si tu rougis. 
Parle tout bas, pardonne-moi si ma voix tremble, 
Écoute, dans le soir où nous rêvons ensemble, 
La chanson du printemps qui monte, le jardin 
Va fleurir, les pommiers du clos auront demain 
Leur couronne de neige rose et parfumée; 
L'aubépine fera les sentes embaumées. 
Les rosiers vont fleurir demain, parle tout bas : 
Je devine les mots que tu ne me dis pas. 
Écoute les chansons qui passent dans les feuilles. 
On dirait que pour nous le jardin se recueille. 
J'aime le soir tranquille et pur comme tes yeux. 
Tous les mots que tu dis semblent mystérieux. 
Je sens tout le printemps flotter sur toi, ta robe 
A des parfums d'Avril dans ses plis, tu dérobes 
Les senteurs des prés verts et des sentiers ombreux, 
Et je vois le printemps sourire dans tes yeux. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 300 

Parle bas, le printemps va naître, je t'adore. 

Le soir est doux, j'entends ton cœur battre, j'ignore 

Si demain va venir, parle tout bas, ta voix 

Est comme la chanson d'un ruisseau dans les bois; 

J'oublie en l'écoutant les jours mauvais, les peines, 

Je ne me souviens plus des tristesses anciennes, 

Parle tout bas, ta voix me caresse et j'entends 

Chanter, dans le soir bleu, mon âme et le printemps. 

Georges Laisney. 
(Extrait de la Première chanson .) 



JULIEN GUILLEMARD 
(1883) 



Bibliographie : Les Voix de l'âme (chez Jouve, à Paris, 191 3); Vers pour 
mon frère (éditions de la Mouette, au Havre, 1919); les Réflexions de Maître 
Aliboron, prose (chez Figuière, à Paris, 1919). 



J. Guillemard, né au Havre, le 15 novembre 1883, habite sa ville 
natale, où il fait paraître, avec une régularité méritoire en ces temps 
difficiles, la revue « la Mouette ». Il m'écrit : 

« Ta* 35 ans d'âge et par l'expérience de la douleur 70 ans de 
vie. » Il a été élevé au Vieux-Port, un peu aussi à Quillebœuf. Une 
terrible maladie de huit ans, dont cinq d'hôpital, où sombrèrent sa 
jeunesse et sa santé, le foyer qu'il avait créé, toute espérance de 
bonheur, mais non son courage, l'a ployé effroyablement ; mais il a 
eu un redressement de géant foudroyé, sous le mont qui l'écrase. Cer- 
tainement c'est la poésie qui l'arracha de la tombe entr'ouverte. Il a 
publié en 191 3, chez Jouve les Voix de l'âme, des vers écrits la 
nuit, sur un lit d'hôpital, sous l'aile sinistre de la Mort, « dont le 
vent cinglant sa face blême faisait jaillir du cerveau l'inspiration 
douloureuse ». 

Guillemard est un poète de sentiment. La forme sincère de sa 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 302 



pensée ne s'encombre point d'ornements, d'éléments étrangers à son 
émotion, va simplement à ses fins. Dans la pièce liminaire de son 
livre, le Poète, l'extase de chanter le soulève ; il jure de consacrer sa 
voix aux seules nobles causes ; il ne sera le courtisan que de la dou- 
leur de ses frères : 

Connaissant la souffrance et du corps et de l'âme, 
Je me sens attiré par celui qui réclame 

Un secours qu'il n'espère plus, 
Et le puis distinguer au milieu de mille autres; 
Car mon âme meurtrie est esclave des vôtres, 

O pauvres frères inconnus ! 



Si ce livre n'était pas daté de 1913, on le croirait écrit depuis la 
guerre; Guillemard nous l'annonce, d'avance en détaille les hor- 
reurs, jusqu'au vol des avions sinistres, jusqu'à la punition du 
reître impérial, « dont l'épée sera brisée ». Il crie Annibal à nos 
portes... 



J'aime le poème de touchant regret qu'il a consacré au suicide de 
Léon Deubel, et la dernière pièce, le Méconnu : 

Oh ! qu'il doit être heureux l'artiste méconnu, 
Qui vit seul, aussi loin qu'il le peut de la foule, 
En sa candeur divine et son rêve ingénu !... 

Celui que l'on coudoie et qui reste invisible, 

Qu'on ne devine pas à l'éclat de ses yeux, 

A son front grave et noble, à son air impassible; 

Avec lequel on cause, en cachant de son mieux 
La pitié qu'on éprouve en voyant sa détresse, 
Alors que son regard en est plus orgueilleux... 



3 03 JULIEN GUILLEMARD 



Le poète accepte V ensevelissement et le ver, mais il veut -sa part 
de rayon, son « bruyct » comme disait le povre eschollier. 

Mourir, ah ! ce n'est rien, mais tomber dans l'oubli ! 

Sonnez, cloches de Pâque, ah ! sonnez mon trépas. 
Chantez l'heure qui passe et qui ne revient pas, 
Chantez le jour heureux des chastes lupercales... 
Sonnez mon glas, cloches Pascales. 



Ah ! comme je voudrais partir en ce beau jour, 
Pour ce grand Inconnu qui m'appelle toujours, 
Comme un bruit très lointain de joyeuses cymbales... 
Sonnez mon glas, cloches Pascales. 

Cloches de mon pays, ô cloches triomphales, 
Et cachée au milieu, confuse au son tremblant, 
La cloche du village où je vécus enfant... 

Pour se plaindre, pour souffrir, le poète ne se compose pas une 
attitude ambitieuse du marbre; il met ses mains sur ses yeux et 
pleure comme un pauvre homme ; et c'est ainsi qu'il nous touche, 
revenus de tant de littérature. Il suit le conseil de Léon Bocquet : 

Parle de ton bonheur avec simplicité, 

Et de ta peine avec des phrases innocentes. 

Comme Verlaine, il est pieux à la Vierge Marie, 

Il lui parle tout bas comme on parle à sa mère. 

La vanité de tout éclairant ma détresse, 
En ces moments si durs je vois tant ma faiblesse, 
Je me sens si petit, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 304 



Que tel un naufragé qui se retient aux branches, 
Je te vois, je t'appelle, et dès que tu te penches, 
M'accroche à ton habit. 

N'y a-t-il pas, dans cette exquise nudité de la phrase, un peu 
de la suavité du pauvre Lêlian? 

Ch.-Th. F. 



FERNAND FLEURET 

(30 juillet 1884) 



Bibliographie : Nouvelles parues dans « les Marges », à des dates diver- 
ses : l'Homme à l'Épêe, Cinéma, le Roman du lai d'amour ; — Théâtre : 
l'Institut Bragketti, en collaboration avec Gabrielle Réval, comédie sati- 
rique, 3 actes en prose; — Poésies : Friperies (chez Rey, 1907); le Carquois 
du sieur Louvigné du Dézert (à Londres, chez Katie Kings, 1912); Falourdin, 
macaronée satirique (à Delphes, au Trépied Pythien, l'An III du délire de 
Lamachus.) — Chroniques en vers dans les Marges. 

Œuvres de critique et d'érudition : Les Satyres du sieur Sigognes, bio- 
graphie 1 et notes (chez Sansot, 1911); Œuvres satyriques de Berthelot, avant - 
propos et notes (chez Sansot, 191 3); l'Enfer de la Bibliothèque nationale 
en collaboration avec Apollinaire et Perceau, Mercure de France, 191 3. Réédi- 
tion à la Bibliothèque des Curieux, 191 9. 

Œuvres annoncées : la Comtesse de Ponthieu, roman du xm e siècle, 
traduction (Paris, la Sirène, 1920); Satires de Mœurs du xvir 3 siècle, en 
collaboration avec Perceau (Paris, la Sirène, 1920); les Regrets d'amour 
en collaboration avec Perceau (Paris, la Sirène, 1920); les Satiriques fran- 
çais du xvi e siècle (Paris, librairie Gamier, avec la collaboration de Perceau); 
les Satiriques français du xvh 6 siècle (Paris, librairie Garnier, avec la col- 
laboration de Perceau); Collection des Satiriques français du xvn e siècle 
avec la collaboration de Perceau, en 40 volumes, à l'Édition (Paris, 4, rue de 
Furstenberg) : Sigognes, Matin, Mathurin Régnier, Claude d'Esternod, Jean 
Auvray, Dulorens, Louis Petit, Vauquelin de la Fresnaye, etc. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 306 

EXTRAIT DE LA PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION 
DE FRIPERIES, PRÉFACE DE Ch.-Th. FÉRET 

t.. Pour étudier la sensibilité du poète, je retourne au pays de son 
enfance, aux collèges de son adolescence, aux plages de ses rêves. 
Et tout cela est embaumé dans la précieuse correspondance qu'il 
échange avec moi depuis toujours. 

Que dire de lui qu'il n'ait mieux exprimé lui-même? A le citer 
abondamment je m'expose, je le sais, au reproche de m' être tracé une 
tâche trop simple, mais qu'on m'en tienne compte : je me prive du 
bénéfice d'une facile éloquence sur un sujet qui la porte en soi. 

Fleuret est le plus beau poète de sa génération, le plus curieux, le 
plus varié, et dans ses œuvres libres et bourrues le plus fougueux. 
Mais puisqu'il n'est ici question que de ses poèmes êlégiaques, je 
demande aux esprits sincères de les comparer aux bêlantes géorgi- 
ques d'un poète plus notoire. Je ne me plais guère à telles mala- 
dresses qu'on attribue à l'émotion, ni à la voix hésitante et molle d'un 
vieil enfant qui s'efforce à la naïveté. Telles bucoliques ne sont pas 
de Virgile, à peine de Segrais. Fleuret, lui, c'est Ovide. 

Et il faut s'étonner que la végétation d'une érudition si vigou- 
reuse n'ait point étouffé les roses délicates de la poésie. Il sait et il 
sent; il juge et il aime. Le savant qui pourrait d'une chaire épandre 
la gravité de sa voix, a une jeune bouche émue et rieuse. 

Quand il écrivit ce livre, à peine sorti de l'adolescence, il était 
beau comme un jeune Dieu, et le portrait en peut témoigner que je 
publiai avec Poinsot dans l'Anthologie des Poètes normands en 
1903. Il avait alors une ironique insouciance du Présent et de l'A ve- 
nir, tout à la nostalgie du Passé, celui de la Renaissance : 

Harsoir que je songeais... 

et du passé plus proche qu'il a chanté dans Lithographies de 
1830. Et moi, de tant de lustres son aîné, je m'étonnais qu'une épo- 
que si peu lointaine pût aux autres devenir touchante, se velouter et 



3<>7 



FERNAND FLEURET 



bleuir par le recul. C'est que je suis monté dans les dernières ber- 
lines, à côté des guimpes, des crinolines et des fichus croisés ! Le sou- 
venir, aux vieux, fait tout ce passé présent. 

Quelle pente a conduit le tendre joueur de viole qui dans « Fripe- 
ries » accompagnait Kate au clavecin, la ramenait de la messe dans 
le vieux salon où Von cause à mi-voix, quel dieu ironique ou quel 
mauvais ange Va conduit jusqu'à la taverne où Louvigné-du-Dê- 
zert outrage Eglé comme Saint-Amant la fille d'alliance de Mon- 
taigne, où ce vieux bretteur de Louvignê avale de rage ses chicots 
en guise de pistache, et dans la langue du neveu de Desportes, sur- 
passe les plus gros péchés de Théophile et de Claude Le Petit, mais 
aussi efface les plus limpides imaginations de Tristan l'Hermite? 
« Friperies » préparait donc « Falourdin », comme les contes d'a- 
mour du Décaméron la chronique railleuse d'une société qui se 
meurt? 

Connaissez ici Vélégiaque pour avoir un jour la surprise du sati - 
rique, du Swift qui fait saigner dos et ventres à gros bouillons. Quand 
nous donnera-t-il ses Épigrammes qui ne sont pas émoussêes à la 
grecque? Quand Louvignê vider a-t-il sa salière? Ce livre est donc le 
tombeau où Fleuret enterra sa jeunesse sentimentale et rêveuse? 
« Il faut, m'écrivait-il alors, abandonner le souvenir comme un ami 
puéril, qui ne serait plus de votre âge. Libéré des tombes romanti- 
ques, je vais chez Zarathoustra, le maître difficile de la joie. » 

Mais quand il chantait les fleurs qui ont des habits d'anciens 
hobereaux, Fleuret habitait encore la « Maison du Passé ». Il se 
blottissait dans l'illusion comme dans son berceau d'enfant. Là- 
bas, devers Saint-Pair, où le vent musicien soufflait aux anches des 
portes, la Petite Vieille Douleur s'asseyait près de la fenêtre dans 
ses fichus frileux et ses mitaines, et collait au clinquant doré du 
carreau son front pâle, si accoutumée à la monotonie de sa tristesse 
qu'elle n'en savait plus, qu'elle n'en cherchait plus les causes. 

Elle écoutait les bêtes de nuit, tâchait de les surprendre vouées à 
des occupations mystérieuses ; les devinait issant des corridors ver- 
miculaires du bois, inquiètes, chassées par des forces hostiles. Un 
insecte invisible lui comptait les secondes, du bout de ses pattes grê- 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 308 



les, contre le mur, avec un bruit de montre usée. « Les cafards sous 
« leurs frocs de moines espagnols suivis du perce-oreille inquisi- 
« leur, allaient à matines en longues files serrées vers Véglise 
« sculptée du buffet, ou la souris frère-jacques battait de sa queue 
« la cloche fêlée d'une moque. Benoîts et rassis, les gros bourgmes- 
« ires de cloportes, promenaient leur famille exploratrice. » C'était 
la Maison hantée ; quelque Belle du second Empire, aux épaules 
tombantes, y descendait d'un cadre doré vers le lit du Poète adoles- 
cent « pour y mettre à son cou son âme comme une écharpe bleue ». 
Mais d'autres fois que de rêves angoissants ! Si bien qu'il craint de 
rester seulet avec sa douce âme fatiguée. Et pourtant et toujours, du 
grand puits de la Nuit, il s'acharne à tirer l'Eau de Tristesse, où 
toutes les Ombres sont tombées... 

Le jour il avait le pays mystérieux {comment eût-il pu vivre dans 
un pays sans mystère?) où les sabots des pauvres chouans enterrés 
après la défaite, crèvent encore le sol de la lande, le pays plus celti- 
que que normand de l'Avranchin, avec ses ajoncs, ses étangs, ses 
dunes aux chardons bleus où dansent les fées, ses glauques profon- 
deurs où tintent noyées les cloches d'Is. 

Mais écoutez Fleuret parler lui-même, et croyez qu'il aura été le 
premier étonné de retrouver sans peut-être les reconnaître ! — après 
tant de jours — de retrouver ces lettres et ces ébauches, nées autre- 
fois d'un calante hâtif mais sûr, belles sans s'occuper de l'être, par- 
ce que de lui rien n'est vulgaire, même dans l'abandon d'une lettre 
familière où d'un amical entretien. 

a Vous souvenez-vous, mon cher Féret, d'un soir de Saint-Pair, 
où nous regardâmes si longtemps les fantômes monter de la mer? La 
mer latine n'a pas de fantômes, elle. Ils aiment la mer bretonne, où 
les marins ont le culte des morts... 

« Quelle obstination ont les êtres et les choses à survivre !... . 
« Il y a même des morts mul- 
tiples qui entrent en nous comme les démons du moyen âge en- 
traient par la bouche et les narines des possédés. Il y a des jours où 
je me sens Ancien. J'ai la mémoire obscure de faits que je n'ai pas 
vécus ; mes gestes ne m'appartiennent pas; et ma figure n'est plus 



3 o9 FERNAND FLEURET 



tout à fait la mienne. J'hospitalise des ancêtres. Ils n'osent pas, 
craignant d'être chassés, se montrer les maîtres. Je les sens crain- 
tifs et suppliants. « Oh ! laisse-nous encore un instant, mon enfant ! 
Ne reprends pas ta conscience ! Laisse-nous retoucher les vieux ob- 
jets que tu gardes : nous t' abandonnons la connaissance de leurs 
secrets. Remets cette bague, ouvre cette boîte... » 

« Je suis docile à ces possessions si douces. Hélas ! je n'aurai 
point de fils en qui revivre, quand je ne serai plus qu'un regret dans 
l'air ! » 

Fleuret a fait ses études en divers collèges de Normandie, de Bre- 
tagne et de Jersey. Il s' est plu davantage au Petit séminaire de M or- 
tain où l'on respecta son indolence et ses inclinations littéraires. Ce 
petit séminaire était charmant. Il avait des préaux gothiques, une 
chapelle aux voûtes azurées fourmillantes d'étoiles comme une nuit 
d'Orient, un parc, un moulin et une colossale statue dorée de la 
Vierge. Les élèves jouaient aux dés sur la pierre tombale d'une Mar- 
guerite de la Tour d'Auvergne qui avait été àbbesse de cet ancien 
couvent, au temps des Lettres portugaises. La cour du collège avait 
été le cimetière des belles nonnes. L'enfant poète en creusait sou- 
vent la terre et s'étonnait du remugle fétide que conservait encore 
l'humus humain après tant de siècles, de piétinements, de gels, de 
pluies, de saisons alternées. Et songeant qu'il tenait peut-être dans 
le creux de sa main les cendres, mêlées de pierres, d'une belle gorge, il 
les ensevelissait de nouveau avec une dévotion nuancée de tristesse 
et de délices. 

De Jersey qu'il habita, mon ami garde aussi des souvenirs colo- 
rés ; une année que j'y étais à mon tour, il m'écrivait de Paris : « Et 
moi, je demeurais à Salvandy Terrace. Vous êtes logé dans l'antre 
de l'ouragan, je l'étais chez les zéphyrs. Je m'asseyais sur la jetée 
qui regarde la petite île fortifiée. La mer y est belle. J'aimais aussi 
les petits cimetières dans la campagne. Il est malheureux que ce ne 
soit plus le temps des roses, là vous en auriez vu d'admirables. Ce 
sont les joues des Queens Mabs mortes. Elles sentent un peu le fard 
et la peau d'après le bal. On dit que la beauté de la Turquie est dans 
ses cimetières, celle de Jersey est aussi dans les siens, et les tombes 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 310 



anglaises ont la forme des tombes orientales. Ce sont des pierres le- 
vées dont le sommet est arrondi. Les plus anciennes — il y a là- 
dessous des huguenots chassés par la Révocation de l'Édit de Nan- 
tes — choient de tout leur long dans les fleurs. C'est alors que le mort 
est bien mort, qu'il a disparu de la mémoire des hommes, que les 
vers eux-mêmes le délaissent, et qu'il n'importe plus que son nom se 
lise encore. 

« Le mien doit se lire sur un arbre à Bouley-Bay, et c'est sur cette 
écorce, hélas ! qu'il a le plus de chance de durer ! Ni fils, ni gloire (1) . 
Quand vous irez au Pollet je vous dirai sur quel tombeau Louvigné 
a gravé le sien avec sa rapière. 

« Je vous écris avec mélancolie, je m'ennuie plus que jamais. Je 
voudrais respirer les roses de Sainte- Brelade et d'un autre lieu aussi... 
duquel je ne sais pas le nom. A bientôt. My besi wishes. F. Fleuret. » 

La correspondance de mon ami, la courtoisie délicate de sa compa- 
gnie érudite, auront compté parmi les plus grands charmes de ma vie. 

Cette dernière lettre terminera mes citations : a Je fus toujours 
une sorte de néo-classique, vêtu par dandysme d'habits neufs. Je n'ai 
jamais cru à mes illusions, elles furent des déjeuners sur l'herbe... 
C'est tout cela que respire « Friperies ». Le retour au passé n'est 
que la négation de l'espoir, et c'est une ironie voilée. J'ai préféré 
cette grisaille à l'ardeur des grands mots, car les gens qui se grisent 
de mots sont les alcooliques du sentiment. Il en est d'autres qui patau- 
gent dans la pitié, et s'y couchent ivres-morts. Pouah ! F. Fleuret. » 

Par une aïeule qui habitait le château d'Anet, Fleuret descend de 
Louis- Jean-Marie de Bourbon, petit-fils de Louis XI V, qui se dis- 
tingua à Dellingen, Fontenoy et Raucoux. Dans un sonnet du « Ver- 
ger des Muses » j'ai fait allusion à sa frappante ressemblance avec 
Louis XV : 

En tes lèvres de proie un Penthièvre persiste, 
Et dans tes yeux chargés de secrets défendus, 



(1) Depuis la gloire est venue, avec l'admiration de tous les écrivains 
qui comptent, avec un noble amour, et le bonheur. 



3 ii FERNAND FLEURET 



Dans ton port où revient un Louis XV triste, 
S'ennuie un roi blasé de son trône perdu. 

Esi-ce que cette origine n'explique pas elle aussi « Friperies r>, ce 
livre de princiers mélancolie et de grâce hautaine? 

Et maintenant je me hâte de vous présenter V ingénieux, Vérudit 
commentateur de Mathurin Régnier, de Berthelot, de Motin, de 
Vauquelin, de Sigognes. Et guidé par celui qui les étudia le plus 
près, et en renouvela la connaissance, f évoque le cabaret de la Pom- 
me de Pin, f évoque Macette, la galerie du Palais, les Libertins et 
les Satiriques du xvi e et du xvn e siècle. Et dans le studio de Fleu- 
ret, à Passy, je feuillette en sa riche bibliothèque les originaux de sa 
documentation, Vimmense appareil de ses notes, tout ce qui permit 
k à sa critique de corriger les jugements et les vues des commenta- 
teurs sur la plus curieuse époque de notre littérature t 

Sonnet a F. Fleuret. 

Dans un recueil tout neuf, d'un antique rimeur 
Si tu bats la poussière et fais fondre le givre, 
Tu préfères le vieux poète en son vieux livre, 
Où lui-même se lut et perçut sa rumeur. 

Pour toi, Sercy, Courbé, Barbin, — ■ ces imprimeurs 
Dont règne la devise en latin sur le cuivre, — 
Notre beau Dix-Septième et LOUIS font revivre; 
Par tes soins du laurier classique rien ne meurt. 

Nos vieux maîtres, que tu les sais ! que tu les aimes ! 
A croire qu'en une autre existence toi-même 
Tu fus l'un d'eux, et non pas certes le dernier; 

Théophile ores sonne aux cordes de ta lyre; 
Ores, si j'ai goûté le plat de ta satire, 
Je prononce le nom de Mathurin Régnier. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 312 



Fleuret a édité chez Sansot les Satyres du Sieur de Sigognes. Ce 
n'était qu'un choix qu'il a complété avec une préface nouvelle. Sigo- 
gnes, gouverneur de Dieppe, et ami d'Henri IV, en même temps que 
celui de M Ue de Verneuil, est un des meilleurs poètes satiriques 
français, du commencement du xvn e siècle. Ses œuvres étaient jus- 
qu'ici éparses dans les recueils et les manuscrits. En cette nouvelle 
préface, Fleuret étudie la satire en France, à cette époque, et nous 
prouve l'influence des satiriques italiens sur cet auteur, quelque dix 
ans avant que Mathurin Régnier y ait trouvé lui-même la source de- 
son inspiration. Fleuret démontre que, contrairement à l'opinion 
reçue, les écrivains qui passaient pour des disciples du neveu de 
Desportes, l'ont au contraire précédé. L'École dite de Mathurin Ré- 
gnier est une école posthume, le plus souvent sans synchronisme ni 
cohésion, et dont les principaux représentants sont le Percheron du 
Laurens et le Normand Garaby de la Luzerne, sans parler des plus 
illustres, Boileau, Régnard et Molière. 

Pour Régnier lui-même, Fleuret va nous donner de ses œuvres 
l'édition critique et bibliographique la plus complète, en deux volu- 
mes, avec l'indication des sources italiennes, latines et françaises. 
Certaines pièces retrouvées dans les auteurs antérieurs leur ont été 
restituées, et le texte a été soigneusement revu sur les éditions pri- 
mitives. 

Fleuret, pour compléter l'étude de cette époque si féconde en sati- 
riques, a publié également chez Sansot, les œuvres de Berthelot qu'il 
projette de refondre, et achevé celles de Motin; F. Fleuret a publié 
beaucoup d'autres ouvrages sous des pseudonymes, en collabora- 
tion. 

Ch.-Th. F. 



3T3 FERNAND FLEURET 



UN SOIR 



La fanfare des cors rend son âme légère, 
Et le soir se recueille en l'église des bois; 
Car au ciel qui se fane, à d'invisibles doigts, 
Tremble l'hostie lunaire. 



* 
* * 



— Seigneur, dieu du Silence auguste et de la Nuit, 
Sanctifiez les fleurs qui meurent embaumées, 
Et les vieilles maisons, expirantes aussi, 
Qui râlent leurs fumées. 



* 
* * 



Seigneur, acceptez l'âme humide de sanglots 
Des grands parcs éplorés et des forêts d'automne; 
Seigneur, bénissez la louange monotone 
Qui monte des jets d'eau. 



* 
* i 



S'il est, par ce beau soir, une humble destinée 
Qu'il vous faille choisir pour en orner les cieux, 
Au moins qu'indolemment la mort lui soit donnée, 
En souffle sur les yeux; 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 314 



* 
* * 



Que son cœur ait la paix de l'abside fermée 
Qui vous priait encor tantôt, depuis mille ans; 
Et que le sol lui soit moins lourd que les buées 
Que voici sur les champs. 

(Friperies.) 



LE MATIN 



Corinne, ces valets fauchans, 
Le vieil Saturne les imite : 
Hastons ! Le matin nous invite 
Et le faict dire par ses gens. 



Oy le bouvreuil et la linotte, 
Et le verdier et le pinson 
Dans leurs trilles rouler ton nom; 
Oy ce bicquet qui le chevrotte ! 



Oy la trompe , au loin, du chasseur, 
L'hermitte tirer sa campane, 



315 



FERNAND FLEURET 



Le musnier chanter sur son asne, 
Et l'appel sur l'eau du passeur. 

Voy ce moulin qui nous faict signe 
En se haussant sur le costeau, 
Et la girouette d'un chasteau 
Qui je ne scay quoy nous désigne ! 

Ce char dépasse notre toist; 
De feurre il roulle une montagne : 
Impatiente, la campagne 
Décide de venir à toy ! 

Penchée au nuyde crystal, 
La naïade ses cheveux peigne, 
Et le petit pié qu'elle baigne 
Fust façonné dans le coral... 

Sus, l'Heure un peu du Jour grignotte, 
Comme sa noix un escureuil; 
Le temps agile est un chevreuil, 
Et ma Corinne une marmotte. 

Le lict laisse faire au vallet; 
Les Nymphes ont battu la mousse 
Et l'ont jetée en molle housse 
Où reposer ton corps douillet. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 316 

Le Matin est aux dieux antiques, 
Nuds et beaux comme des amans, 
Et le soir aux renoncements 
Dans les ténèbres catholiques. 

(Le Carquois.) 



STANCES A LA LOUANGE D'ÉGLÉ 
Fille sale 



Églé, sois louée à toujours 
Pour tes genous, qui des labours 
Ont conservé la terre amée ! 
Recognoist-on pas, à les veoir, 
Que tu prias sous la ramée 
Courbée à l' Angélus du soir?... 

Églé, tes tétins enfumez, 
Ce sont deux gros boulets raméz 
Que le Boisteux fist dans sa forge. 
Si bien que le Fils de Junon 
Voudroit reposer sur ta gorge, 
Luy qui dort auprès d'un canon. 



3i7 



FERNAND FLEURET 

Un distique forment tes bras, 
Églé, sur la page des draps 
Escrit à l'encre de la Chine ; 
Et l'aisselle de chacun d'eux 
Ryme bien avec sa cousine 
Pour le nez comme pour les yeux. 

Églé, tes cheveux sentent fort 
La feuille morte et le bois mort 
Alors que ta main les deslie; 
Tout l'Automne, amer et declos, 
Au vent nocturne s'exfolie 
Quand ils s'écroulent sur ton dos. 

Églé, tes aureilles enfin 
Exsudent l'Ambre et le Succin, 
Ou ressemblent deux coquillages. 
Les flots les ont abandonnez, 
Et dans ces délicats naufrages. 
Des sablons sont encloizonnéz. 

Églé, vaisseau noir et poreux, 
D'où filtrent basmes odoreux, 
Que l'eau jamais ne te cognoisse; 
Blanchis et je suis desgrisé, 
Comme un Biberon qui délaisse 
Un vase de vin baptisé ! 

(Le Carquois.) 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 318 



FALOURDIN, Macaronée satirique. 



Le Début 

Écoute un peu, Mary, laisse pendre à requoi 
Ces pipeaux qui font croire à qui monte chez toi, 
Nonobstant le fracas, rembarras et la boue, 
Que son voyage touche aux portes de Mantoue; 
Si tu translates, voire, un Boëce chanci 
Dans ta sombre maison du Carrefour Buci 
Que peuplent des bouquins et des pots de la Chine, 
Mary, daigne dresser et l'oreille et l'échiné ! 

Ce n'est point qu'échauffé sur les nouveaux auteurs, 
Je te vienne parler de ces innovateurs 
Qui font balbutier une Muse soularde. 
Et pour rime à Dijon ne trouvent que moutarde; 
Ce n'est point que Barrés, chez les Topinambous, 
Aille encor de Pallas découvrir les Hiboux; 
Ce n'est point, mêmement, qu'un Nègre politique 
Féru de liberté comme Caton d'Utique, 
Articule un sabir des rives du Gabon 
Devant les Opinants de la Case-Bourbon; 
Bref, ce n'est point non plus que la Lithotomie 
Pour lui bâtir un pont taille l'Académie. 
C'est... ah ! je ne sais pas, Mary, comment nommer 
Cette chose par quoi je te voulais charmer, 



319 FERNAND FLEURET 

Si c'est un conte en l'air engendré de la Nue, 
Ou bien réalité solide et reconnue : 
Car l'on dit qu'Apollon nous barbouille l'armet, 
Lorsque nous descendons de son double sommet, 
De sorte qu'il faudrait un nouvel Evhémère 
Pour démêler le vrai d'avecque la chimère. 
N'importe ! ce n'est toi qui diras que je mens, 
Toi qui prends ton plaisir aux anciens Romans, 
Qui rencontres parfois Panurge ou Picrochole, 
Et tires son faux nez à la fière Hyperbole. 



La Fin 

« Sois maudit, Falourdin, entre tous les infâmes ! 
Oui ! qu'un peuple d'enfants, de filles et de femmes, 
Pour te vitupérer s'élance à ton retour, 
Comme les passereaux assaillent un autour, 
Et comme eux redoublant du bec et de la serre, 
Qu'il te pille, bandit ! qu'il te griffe et lacère. 
Bref, que tu ne sois plus qu'un amas repoussant 
Où les chiens dégoûtés pisseront en passant! »... 



Ayant dit, je m'en fus, amoureux de mon ire 
Qui me fait aujourd'hui père d'une Satire. 
Remettons-nous, Mary; cherchons l'évasion 
Et de ce long discours et de ma vision : 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 320 

Répète que la Vigne, en Orient conquise, 
Dut chez toi de verdir au jeune Dionyse, 
Au fécond Dendrités, au joyeux Bromien, 
Bassare, Dithyrambe, Iacchus, Nysien, 
Beaux noms qui suffiraient au faste de la Lyre ! 
Et comment, attelé de Faunes en délire, 
Sur un char de lierre et de pampres orné 
Jusques en ta patrie il s'est acheminé... 
Si ta verve se glace à quelque Mimallone 
Qui mêle au sang des faons la veine de l'Automne, 
Le vieux Jean Clopinel peut tendre à ton regard 
Du plantaire gothique un pourpre moins hagard, 
Le grégeois de Vendôme un œillet plein d'avettes; 
Sinon, que Barôsai, de ses vives musettes, 
Nous suscite une grange aux remugles de coing, 
Où Toinette en paniers danse un branle bourgoing; 
Autrement, croyons-nous, lecteurs de La Fontaine 
Dans le Parc de Versaille où Psyché se promène 
Écoutant la pavane au roseau d'un Sylvain ; 
Puis, remplis-nous, Mary, deux gobelets de vin, 
S'il est vrai que Bacchus, d'après les Moralistes, 
Soit, avec Apollon, le Passe-temps des Tristes. 

Fernand Fleuret. 
(Falourdin. ) 



GABRIEL-URSIN LANGE 
(1884) 



Je suis né à Rouen, rue des Bonnetiers (1884), en ce mois d'août 
où la Vierge préside à la moisson, aux portails des cathédrales. 
Notre fenêtre était un vitrail : mes yeux se sont ouverts sur la splen- 
dide surgie des tours et des flèches de la Primatiale, et ma mère, 
qui naquit dans un vieux logis de la Péninsule gémétique, — aper- 
cevait souvent le Cardinal-Primat promener sa pourpre dans le dé- 
cor xvn e siècle de son palais. Il semble que ces paysages aient tou- 
jours influé sur ma vie. Ensuite, mon enfance s'écoula dans les 
Flandres, — et mon premier livre s'intitula les Bélandres. Auto- 
didacte, j'ai élargi moi-même mon horizon. Huysmans m'apprit à 
écrire, et ne me fit point détester Homère... Pages des livres, clavier 
aux modulations exquises, et sans fin... Quant au geste d'écrire, il ne 
saurait être vain, car tout regard au ciel, dit Hugo, est une œuvre... 
Et quiconque eut vraiment ce regard n'a-t-il pas le droit d'espérer 
qu'il se survivra un peu, tout au moins dans cette « mélancolique 
éternité du livre » dont parle le doux poète du Règne du Silence?... 

Gabriel-Ursin Langé. 



:u 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 322 



Bibliographie : Poèmes du Soir (1917). Édition à petit tirage ornée d'un 
bois gravé d'A. Rouquet (la Maison française d'Art et d'Édition) ; les Lo- 
gis de Huysmans, en collaboration (1919). Préface de Léon Deffoux (la 
Maison française); les Bèlandres (1914). Édition illustrée de 55 crayons de 
P.-J. Poitevin (Figuière). — Collaborations : Paris-Journal, le Donjon, 
Revue normande, Normandie, les Pionniers de Normandie, la Mouette, le 
Monde latin, la Revue méridionale, etc., et actuellement les Images de 
Paris. 



323 GABRIEL-URSIN LANGÉ 



POÈME POUR MA VILLE NATALE 



Je suis venu ce soir vers la ville natale, 
Et j'écoute une voix perdue en l'horizon : 
Voix d'un lointain aïeul qui tel un noir pétale 
Effeuille un peu de deuil sur mes jeunes saisons ! 



Et tandis que brasille au delà de la ville, 
Herse prodigieuse, une gare de feux, 
Une cloche a pleuré, plainte étrange et débile, 
Sur la ville endormie un morne couvre-feu : 



« Tes genoux ont bercé mon enfance évanouie, 
ville, dans le mois de l'Épi radieux ! 
Et depuis sur mon front toujours s'est épanouie 
L'ombre des hauts clochers qu'élevaient mes aïeux ! 



« Nefs, protégez-moi, car vos ailes sont larges... 
Car ma mère a prié près de ce chapiteau; 
D'un pied las elle usa le dessin de la targe 
Du Seigneur, qui repose à l'abri du linteau... 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 324 

« Vitraux, éclairez-moi par vos saintes images, 
Où la flamme a bondi des puits de vérité... 
N'ai-je pas feuilleté souvent vos bonnes pages? 
Et cherché dans vos fonds un peu d'immensité? 



« Cloches, consolez-moi de votre voix si pure, 
Et soutenez ma foi aux longs jours de tourment. 
En cette vie où monte une chanson impure, 
Donnez le son de voix de mon pays normand ! 



« Maisons, abritez-moi, vos solives sont fortes; 
Vos pignons gracieux, si riants vos carreaux... 
Et laissez-moi heurter vos accueillantes portes 
Pour en fleurir le seuil de mon plus beau rameau. 



« Rue aux courbes de l'arc qui lance, grave et frêle, 
Le trait pur et gemmé de quelque flèche à jour, 
Conduisez-moi, chemin, où la vie est plus belle, 
Vers les pourpris sacrés fleuris d'un peu d'amour ! 



« Fleuve séquanien, mire nos cathédrales, 
Et mon âme accrochée au pallium d'un saint, 
Car je sais en ton cours plus d'une abbatiale 
Dont navigue la proue au mystique dessin... 



325 GABRIEL-URSIN LANGÉ 

« Et lorsque obscur gisant dans la terre lointaine, 
J'attendrai le signal de l'Ange, au Jugement, 
Mon esprit inondé de visions certaines 
Ne connaîtra jamais le morne isolement. 



« Ainsi, je dormirai d'une âme moins inquiète, 
Dans la tombe emportant du rêve à effeuiller, 
Ayant mis à ton front mon baiser de poète, 
Rouen, comme une fleur close en de beaux feuillets ! 



« Car mon âme est semblable aux clochers séculaires, 
Jets d'eaux pétrifiés fusant de la Cité, 
Dont la sculpture fine a gardé la lumière 
Du moyen âge épris de blanche éternité !... » 

Rouen, octobre 1919. 

Gabriel-Ursin Langé. 



AUGUSTE-PIERRE GARNIER 
(1885) 



Bibliographie : Sur la colline; Les Dicts d'amour (191 3) (2 plaquettes 
non mises dans le commerce, tirées à 60 exemplaires) ; la Geste de Jehanne 
d'Arc (1914); le Mystère de Sainte-Geneviève (1916); la Gloire de la Terre 
(1917); les Angoisses (1918); le Dit de Sainte Odile (1919); les Corneilles 
sur la Tour (1920); (toutes plaquettes à tirage limité sur papier de luxe, 
librairie Garni er.) 

M. Auguste Garnier a collaboré à diverses revues : Revue hebdomadaire, 
les Annales, le Correspondant, les Essaims nouveaux, la Minerve fran- 
çaise. — Il a fondé en juin 1919 une revue de littérature et de critique : la 
Minerve française. 



M. Auguste Garnier est né le 12 octobre 1885 à Quettreville, 
dans un de ces bourgs de la côte normande qui s'espacent, à dis- 
tances égales, de Coutances à Granville : il y a passé son enfance et 
sa jeunesse ; c'est là qu'il a appris à aimer et à comprendre la na- 
ture. Car le pays est d'une magnifique beauté ; d'un côté de la grande 
route toute droite et toute blanche qui monte et descend, une rivière 
limpide et vive court le long d'un coteau boisé; de l'autre, en bor- 
dure des dunes grises, les blés mouvants ondulent au vent de mer. 



327 AUGUSTE-PIERRE GARNIER 



V horizon est largement ouvert; le ciel sans cesse balancé par le vent 
ou la brise apparaît d'un bleu très pur, et même dans les jours som- 
bres, il s'illumine à V occident des reflets d'aube qu'y projette la mer 
toute proche. La race est intelligente, laborieuse, sérieuse; la ri- 
chesse du sol et la douceur du climat Vont préservée de toute ru- 
desse; un isolement prolongé a sauvegardé son intégrité morale; 
une foi tranquille a entretenu en elle la délicatesse des sentiments. 
De cette terre et de cette race, M. Garnier en est par ses racines pro- 
fondes, par son amour de la abonne terre » et du paysan, par les qua- 
lités de son esprit lucide et pondéré, la finesse de son goût et de sa 
sensibilité, le recueillement et les élans mêmes de sa pensée, par le 
mélange de franche observation et de sain idéalisme qui caracté- 
rise son œuvre. 

Au lycée de Coutances, Auguste Garnier se fit remarquer au mi- 
lieu d'une élite de belles intelligences ; puis il vint achever ses études 
à Paris au collège Rollin. Il songeait à faire sa carrière dans la 
littérature quand il devint le propriétaire de la librairie Garnier. 
Les Lettres n'y perdirent rien ; non content de les cultiver, le jeune édi- 
teur se voua à les servir de toutes les ressources et de tous les moyens 
dont il disposait désormais. Ce qu'il était d'abord prêt à faire par 
goût et par choix, il allait le faire par devoir et conviction. C'est 
pour défendre notre littérature dans ses traditions les meilleures 
et ses tendances légitimes qu'il a fondé récemment une nouvelle re- 
vue littéraire, la Minerve française, hospitalière et généreusement 
ouverte à toute pensée et à toute œuvre sincères. Quand sa tâche 
d'éditeur est terminée, Auguste Garnier, qui est aussi un biblio- 
phile érudit et artiste, aime à se recueillir, à travailler encore, au 
milieu des livres rares et des éditions originales qu'il a rassemblés ; 
dans cette riche et magnifique bibliothèque, qui est elle-même un 
chef-d'œuvre de goût, il se plaît à mettre la dernière main aux poé- 
sies qu'il a ébauchées ou composées au pays normand. 

L'auteur n'a pas livré au public ses deux premiers poèmes ; ils 
n' appartiennent donc pas à la critique. Qu'il soit permis du moins 
d'y relever quelques détails significatifs : c'est à Sully -Prudhomme 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 328 



que sont empruntées les épigraphes qu'on rencontre dans le premier 
recueil (Sur la colline) , en particulier celle-ci : 

D'innombrables liens, frêles et douloureux, 

Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses. 

et ce vers de M. Garnier lui-même pourrait servir d'épigraphe à son 
œvivre : 

En mon âme s'agite un monde de tendresse. 

Dans la variété des sujets traités, confidences et fantaisies, im- 
pressions, tableaux et descriptions, ces premiers poèmes sont mar- 
qués d'un idéalisme fervent et généreux. C'est à lui-même que le 
poète s'adresse, quand il écrit : 

Ami, garde ton cœur pour de nobles amours; 
Monte vers l'idéal, monte, monte toujours. 

Tendresse et idéalisme, c'est toute l'âme et toute la poésie d'Au- 
guste Garnier ; à mesure que son talent va mûrir et s'élargir, il plon- 
gera de plus en plus dans la réalité ; mais l'idéalisme tempérera tou- 
jours l'exactitude de l'observation, et dans l'homme, au cœur resté 
jeune, se retrouvera la tendresse délicate de l'adolescent. 

C'est à V idéal antique et éternel de la race qu' Auguste Garnier a 
voulu consacrer les prémices de son jeune talent, et se sentant attiré 
par nos légendes religieuses et nationales, il a rapproché les plus 
belles en un triptyque: la Geste de Jehanne d'Arc (1914), le Mys- 
tère de Sainte Geneviève (1916), le Dit de Sainte Odile (1919). 
Sujets magnifiques, mais d'autant plus délicats pour qui préten- 
drait les embellir : car le péril est de se laisser aller à son ima- 
gination, à son éloquence ou même à son cœur; de tels sujets ne 
comportent ni lyrisme ni littérature; les paraphraser ou les com- 
menter serait une faute de goût. Ce sont des sujets de vitrail qui ré- 
clament la simplicité, la délicatesse et la sobriété. Voilà pourquoi 
Aug. Garnier, à qui notre vieille langue est familière, lui emprunte 



329 AUGUSTE-PIERRE GARNIER 



le charme de ses mots et la grâce de ses tours : le poète qui a « deuil de 
n'être point trouvère ou jongleur» a su dire « en des mots fleuris 
de légende » et pénétrés d'héroïque tendresse la gloire d'un passé 
très vivant; car ce passé a préparé le présent, et les douleurs du pré- 
sent nous le rendent plus cher et plus sacré ; comme l'a remarqué 
Ch. Le Goffic, « bien des vers de ce Mystère, de ce Dit et de cette 
Geste, s'ajustent exactement à des situations actuelles. » Mais de cha- 
que légende le poète n'a retenu que les épisodes essentiels; il les a 
resserrés encore dans le cadre du sonnet, la seule forme poétique qui, 
depuis Sully Prudhomme et Hérêdia, se prête le mieux, et également 
bien, à l'expression concentrée des sentiments et aux brèves évoca- 
tions de la légende ou de l'histoire. En même temps, le poète s'est 
gardé de toute affectation de style ; il s'est effacé avec la simplicité et 
la modestie de nos vieux « imagiers » ; il a traité ces sujets dans une 
note exacte et discrète, avec une sobriété qui n'exclut ni l'émotion ni 
le plus noble effort d'art, et qui atteste le goût le plus délicat. 

Le poète lui-même écrit en tête de la Geste de Jehanne : « Pour 
bien chanter la Vierge de Lorraine, il faudrait avoir une âme 
d'enfant et la naïveté charmante de nos vieux poètes des Mys- 
tères. En ces vers qui suivent, humbles et sans prétention, Fesprit 
ne trouvera ni la grandeur des tragédies, ni l'éclat des épopées, 
ni le précis de l'histoire, mais des visions, des rêveries, et un 
timide essai de symbole glorieux. » 

Il nous avertit ailleurs qu'il a voulu faire revivre simplement 
en laudes et poèmes ces âmes de bergères, d'héroïnes et de saintes ; 
et, à propos du Mystère de Sainte Geneviève, « ce mystère très 
humble, dit-il, n'aspire qu'à demeurer le geste de piété d'une 
âme dans la foule ». 

Le sentiment religieux, qui domine partout, purifie et ennoblit 
les deux autres sentiments, — celui de la famille et celui de la na- 
ture, ■ — qui remplissent ces poésies. Car « jamais, a-t-on dit avec 
raison, M. Garnier n'est mieux inspiré que par sa compréhension 
de la nature ou quelque tendresse familiale ». (H. Charasson.) L'a- 
mour paternel s'exprime avec une douce et grave émotion dans l'ode 
que le poète adresse à sa fille, une toute jeune enfant, pour lui dédier 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 330 



le Dit de Sainte Odile, pièce d'une fraîcheur exquise qui a la grâce 
d'un sourire, la douceur dune caresse. V amour filial a inspiré le 
poème suivant, la Gloire de la Terre, hommage attendri d'un fils 
reconnaissant qui sait tout ce qu'il doit au pays natal, à la terre ma- 
ternelle. De cet amour jaillit cette heureuse plénitude d'émotion qui 
déborde dans les descriptions champêtres de ce recueil. Le réveil 
de la ferme, les notes graves de l'angélus, le pieux carillon des clo- 
ches, le jardin a tout rempli de groseilles », V abreuvoir au bord de la 
route, le vieux manoir..., dans tous ces tableaux, que relie le fil sou- 
ple et ténu d'une idylle, que de variété, mais surtout que d'émotion, 
quelle effusion et quelle élévation ! Le poète aime et admire ; il aime 
et glorifie la terre, les paysans 

Paysans au front dur, aux bras forts, aux yeux francs, 

comme il dira dans les Angoisses; il admire les vieilles « en bonnet 
blanc » qui ont toujours 

Des fleurs à la croisée et du pain dans la huche. 

Il écoute tout ce qu'enseignent la nature et la terre; naturellement 
sa pensée s'élève, et la description s'achève en méditation ; car c'est 
bien « la gloire de la terre » que chante ce poème, non seulement sa 
beauté et sa magnificence enchanteresse, mais la grandeur morale de 
tout ce qui vit ici, chante et travaille, de la nature et des âmes. 

C'est aux souffrances de la guerre qu' Auguste Garnier a consacré 
les Angoisses, le plus émouvant de ses poèmes ; les sentiments qui 
l'inspirent ordinairement se retrouvent là fondus dans l'amour de la 
patrie; voilés de crêpe, ils s'y nuancent de gravité et de pénétrante 
douleur. D'autres poètes ont, avec une lyrique éloquence, décrit les 
horreurs de la guerre, clamé la haine, exalté l'héroïsme; avec une 
simplicité et une sobriété non moins émouvantes, Auguste Garnier a 
dit les douleurs et les sacrifices; il évoque le dernier baiser des mères 
qui ont consenti l'adieu suprême, il montre la vaillance des femmes 
et des enfants aidant les vieillards au travail des champs, il inter- 



331 AUGUSTE-PIERRE GARNIER 



prête les remords de ceux qui, malgré eux, sont loin du danger. . . Les 
plus belles pièces sont celles qu'inspire la pitié (Pour un paysan, 
Musique, l'Angélus, les Ailes), surtout la poésie intitulée les 
Aveugles : c'est dans cet écrin le joyau de choix et de prix ; car le 
poète a mis là toutes les richesses de son cœur et de son talent. A-t-on 
jamais exprimé en termes plus simples et plus pénétrants, rémo- 
tion qui nous étreint à la vue de ces malheureux dont l'affreuse bles- 
sure a moins mutilé le corps que la vie, et qui à la fois près et loin 
de nous marchent comme des morts au milieu des vivants? Ils ont 
perdu tout ce qui fait pour nous la beauté de l'existence ; mais ils 
ont une vie intérieure — et combien intense ! — dont la grandeur 
rayonne sur leurs fronts graves : 

Si la nuit éternelle à l'entour d'eux ourdit 

Un arge et long suaire, 
C'est à leur front pâli, mais beau, que resplendit 

La divine lumière. 

D'un recueil à l'autre, comme je l'ai indiqué, le poète a tenté le 
plus noble effort d'art pour se renouveler, ou plutôt pour s'adapter 
chaque fois à son nouveau sujet. Ainsi apparaissent les divers 
aspects de son talent : sobriété et simplicité dans les poèmes reli- 
gieux, abondance et allégresse dans la Gloire de la Terre, émotion 
contenue et gravité dans les Angoisses. Le poète annonce un nouveau 
recueil, les Corneilles sur la Tour : les fragments déjà parus dans 
la Minerve française promettent une œuvre originale et curieuse 
avec une note nouvelle; ils révèlent un souci scrupuleux d'exacti- 
tude, une observation attentive et fine, une spirituelle et souriante 
bonhomie. Sous cette variété de la forme se retrouvent la tendresse 
et la délicatesse des sentiments, le goût de l'élégance et de la mesure, 
l'idéalisme tempéré qui caractérisent Auguste Garnier. Il a publié, 
dans la Minerve française, sans doute pour servir de conclusion 
à son prochain recueil, une poésie qu'il intitule Vers la Beauté. 
C'est toujours en effet vers la beauté qu'il tient ses regards fixés, non 
une beauté factice et de pure imagination, mais une beauté faite 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 332 



d'exacte vérité et d'émotion sincère ; la nature fournit la matière et en 
quelque sorte V argile ; le poète y ajoute .son âme. Tel est le fond de 
tout idéalisme sain et fécond; à cette conception, qui est celle d'Au- 
guste Garnier, se reconnaissent les vrais poètes; et puisque son 
talent est encore dans la fleur de son printemps, on peut attendre 
avec confiance les fruits et les gerbes de l'été. 

I er février 1920. 

Ferdinand Gohin. 



333 



AUGUSTE-PIERRE GARNIER 



LA VOIX DU PAYS 



Jardin tout rempli de groseilles 

Et d'abeilles, 
Où parmi les fleurs sont admis 
Les semis 

Des plantes potagères, 
Chemins creux parés de fougères, 
Où mûres, nèfles et plantain 

Sont au matin 
Régal de moineaux et de merles, 

Char pesant et lointain, 

Blés au vent qui déferlent, 

Fouet claquant des meuniers, 
Osier souple aux mains des vanniers, 

Noix et glands de la sente, 

Rivière à travers prés 
Qui mollement coule et serpente, 

Beaux vergers, diaprés 

De trèfles, de luzernes, 
Et que les yeux de loin discernent 
Comme un ciel pourpre en un vitrail, 

Grillon, chanteur de l'âtre, 
Fumée au soir fine et bleuâtre, 

Vieille sous le portail 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 334 



Égrenant son rosaire 
Pour les gens de misère, 

Cloches de baptême ou de deuil, 

Et toi, vigne tombant au seuil, 

Et toi forêt, antique orgueil, 

Et vous, ô souvenirs d'enfance, 

A l'heure du cœur sans défense, 
Liguez-vous avec l'âme éparse du pays, 
Avec le chemin creux, le verger, le taillis, 
Avec le puits vêtu de sa robe de lierre, 
Avec la maison simple, honnête et familière, 
Où la rose fleurit jusqu'au temps de Noël, 
Afin qu'un grand amour innocent et charnel 
Au cœur d'un tel jeune homme en ces heures renaisse 
Pour la terre paisible où coula sa jeunesse, 
Afin que désormais, en pensée, en esprit, 
Par la vertu du sol natal il soit repris. 



LE TERROIR 



L'épi se gonfle, éclate au soleil du midi. 
L'arbre saigne et se plaint sous la serpe qui taille. 
Aux riches espaliers de la blanche muraille 
Les fruits mûrs sont dorés et la vigne a grandi. 



335 AUGUSTE-PIERRE GARNIER 

Le soc s'est émoussé, la meule s'arrondit, 
Et le cidre nouveau fait gémir les futailles. 
Voici venir le temps des foires, des semailles. 
Le bourg est affairé comme aux jours de lendit. 

Prends la motte de terre entre tes mains hâlées, 
Jeune homme, il s'en échappe, acres, fortes, salées, 
Dans l'appel du travail, des saveurs de terroir. 



Demain luira la faux sifflante emmi les herbes, 
Et tandis que crieront les meules du pressoir, 
L'or te sera léger qui vient du prix des gerbes. 



LE BATON 



j'ai grandi sur la haie où fleurit l'églantier, 
Près des champs de blé noir que borde le sentier. 
Un matin de printemps, plein de sève et de force, 
La serpe au fil aigu fit saigner mon écorce. 
Un jeune gars adroit, d'un couteau d'artisan 
Me sculpta. Je devins bâton de paysan. 
L'âpre gourdin de frêne est un gardien fidèle. 
J'ai rossé le rôdeur, j'ai vidé la querelle, 
Et battu le pavé de la ville et du bourg 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 336 

Si jadis, à l'enfant, je semblai rude et lourd, 
Je demeure aujourd'hui, sec et tout d'une pièce, 
L'ami sûr et l'appui de sa verte vieillesse. 



LE PAVÉ 



Le pavé de la rue est inégal et dur. 

L'herbe y croît par endroits comme aux fentes d'un mur. 

Plus d'un passant trébuche et la moindre charrette 

Y fait un bruit d'enfer en courant d'une traite 

Du vieux marché au bois jusqu'à la halle au blé. 

Un gros chien rouvre un œil, de fatigue accablé, 

Des chats s'enfuient en miaulant, frileux, étiques, 

Et des plats semblent choir des vaisseliers antiques. 

Il pleut à petit bruit, et la boue aux carreaux 

Gicle. Las sont les cœurs et ternes les propos. 

L'omnibus de l'hôtel a fermé ses portières... 

Un chien errant vient boire aux chutes des gouttières. 



VITRAIL 



Au-dessus de l'autel qu'orne le sacristain 
Voici, dans un vitrail, le bon samaritain, 
Et, pareil aux sujets primitifs des images, 



337 AUGUSTE-PIERRE GARNIE R 

Un Jésus sur la paille entouré des rois mages. 
Des seigneurs en chemin sur de fringants chevaux 
Forment un long cortège et par monts et par vaux. 
Ils portent les présents et l'or à bourses pleines. 
On voit dans le décor des rocs, des bois, des plaines, 
Des fleuves d'azur, des jardins fleurant le miel. 
Au bas de la verrière aux couleurs d'arc-en-ciel, 
L'artiste a peint, naïf, en des tons vert pelouse, 
Le bourgeois donateur et sa céleste épouse. 



UN POÈTE 



La maison du poète est au creux du vallon. 

Chaque jour que Dieu fait, selon l'heure et selon 

Les jours, elle reçoit sur sa face clémente 

Les baisers du soleil ou le fouet des tourmentes. 

Le doux poète, avec les siens, habite là. 

Il cultive les fleurs et rime sans éclat 

Des vers purs et naïfs comme le chant des sources. 

Par les champs et les bois il fait de longues courses, 

Pêche sous la saulaie au tournant du moulin, 

Donne le pain, le gîte au mendiant qu'il plaint, 

Et le soir, sur le seuil, il suit sa rêverie; 

Fume sa pipe et rit dans sa barbe fleurie. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 338 



LA VEILLÉE 



Dans l'âtre, au coin du feu, sur l'escabeau de bois 
Viens reprendre, exilé, la place d'autrefois... 
Un Christ, des chandeliers, une rose fanée 
Parent le noir manteau de l'humble cheminée. 
Le fusil d'un aïeul pend à son clou rouillé. 
Dehors, il vente, il pleut et le passant mouillé, 
L'enfant rieur, le bon voisin, la fille accorte 
Entrent, ayant heurté le marteau de la porte. 
Affable, le vieillard bavarde en tisonnant. 
Dans la nuit le vent clame ainsi qu'un revenant. 
Un volet bat, un chien aboie, une ombre rôde. 
Le chat s'est endormi dans la cendre encor chaude. 



LA TABLE 



Fille aux doux yeux, laisse un instant aiguille et fil, 
Donne aux serins dans leur cage le grain de mil, 
Et, retroussant sur ton bras ferme et nu ta manche, 
Dresse la table amie et mets la nappe blanche. 



339 AUGUSTE-PIERRE GARNIER 

La bonne odeur des fruits a rempli la maison. 

Sur le dressoir de chêne, et selon la saison, 

La corbeille aux flancs purs, la coupe aux saveurs fraîches. 

Montrent l'or des raisins ou la pourpre des pêches. 

Voici le pain, le vin et l'eau. Bien que frugal, 

Le repas en famille y devient un régal, 

Car on mélange aux mets le sel des causeries, 

Et l'on sort du bahut les faïences fleuries. 



LE JOUEUR DE VIELLE 



Humble joueur de vielle aux naïves chansons, 
Qui, plaisant, fais danser aux noces, aux moissons, 
Tu tournes pour deux sous des refrains de naguère. 
C'est l'adieu du soldat qui s'en va pour la guerre, 
Ou la plainte d'amour sous les balcons fleuris. 
Les fenêtres du bourg s'ouvrent, et tu souris, 
Comme un artiste noble aux terrasses d'un prince, 
D'enchanter un instant des âmes de province. 
Et tandis que pensif tu joues un air très vieux, 
Tu fais lever peut-être en un cœur anxieux, 
Chez l'enfant qui t'écoute en sa ferveur première, 
Un désir d'harmonie, une aube de lumière. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 340 



LA MAISON 



C'est au cœur du vieux bourg une simple maison 
Plaisante à voir, fleurie et gaie en la saison 
Où le jardin aimé chante l'amour des roses, 
Que des mains de vieillard ou de fillette arrosent. 
Le portail est massif, et large en est le seuil. 
La lourdeur du marteau traduit son noble orgueil. 
La fenêtre à vitraux garde encor ses persiennes. 
Le vaisselier s'emplit de faïences anciennes. 
Si l'horizon se borne aux toits voisins, les yeux 
Y voient assez d'azur pour un exil aux cieux. 
On y vit dans le calme avec idolâtrie... 
La maison des aïeux fait aimer la patrie. 

A. -P. Garnier. 
(Les Corneilles sur la Tour.) 



ROGER ALLARD 

(1885) 



Bibliographie : Poésies : La Féerie des heures, Paris, Taillandier, (1902); 
la Divine aventure (Lille, Le Beffroi, 1905); les Noces de Lêda (Lille, Le 
Beffroi, 1905); Vertes saisons (Paris, L'Abbaye, 1908); le Bocage amou- 
reux (Paris, Figuière, 191 1); les Élégies martiales (Paris, Bloch, 1917); 
l'Appartement des jeunes filles (Paris, Bloch, 1919). Critique : Baudelaire 
et l'esprit nouveau (Paris, Carnet critique, 1918). 



Est né le 22 janvier 1885, à Paris de famille dieppoise. Aviateur 
pendant la grande guerre, a été plusieurs fois grièvement blessé. Col- 
labore à la Nouvelle revue française. 

Roger Allard a d'abord chanté la Forêt qui de mirages et de bru- 
mes voilait ses purs sommeils d'enfant. Il y rencon trait le chèvre- 
pieds, mi-divin, qui lui enseignait les lieux secrets de l'horizon, 

Où d'invisibles mains harnachent les chevaux 
Du Soleil, qui gravit le versant des coteaux, 

et le bain familier des nymphes, et Endymion couché parmi les Cen- 
taurées. Puis le vent impérieux « qui sème les vertiges, se leva de sa 
chair et surgit de son sang ». 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 342 



Quand je rouvris les yeux la plaine était changée; 
Des toits aigus brisaient la ligne des collines, 
Les labours supplantaient les herbes inutiles, 
Et dans un ciel fané montaient les cheminées. 
Des chalands débarquaient sur des quais rectilignes 
Le vieil ennui, du Nord avec ses industries.. 

Je traduis en prose qu'il est allé vivre à Lille : 

Lille, « sombre reine du Nord », qui quatre longues années « a 
clos ses yeux de topaze », mais où carillonnait alors à bonds et 
à volées le Beffroi de Léon Bocquet; à Lille, loin des gêorgiques 
normandes, mais où il fut Vami du grand Léon Deubel. 

Après le Faune c'est V Amour qui Va pris par la main, mais il 
ne cessa point d'invoquer un dieu bucolique, Priape, et lui dédiait 
en agréable holocauste : 

Et la fièvre des reins et le cerne des yeux. 

Avec un art déjà très grand, dans une forme encore classique, 
mais que la liberté de certaines rimes montre disposée à tous les af- 
franchissements, il associait la mythologie des Dryades, le rû de 
Narcisse, les flûtes pastorales et le décor virgilien à la très concrète 
réalité de ses voluptés; voluptés que l'orgueil lui conseillait éphé- 
mères : 

« Mate à ton poing dur la volupté qui pleure. » 

Car pour un héros il n'est que le sceptre et l'épée. Dans l'espèce 
entendez la gloire littéraire — qui seule compte, et que n'envahira 
pas l'onde léthêenne. 

Mais dans les poèmes de 1903 à 1905, le Maître redoutable, Eros, 
dont le poète avait cru secouer le joug, lui a fait sentir sa puissance. 
U Amant a souffert d'un cher lien brisé, et parfois il songe qu' 

Il eût été si beau de voir mourir l'année, 

Et de mourir peut-être après, l'un contre l'autre, 

Tes cheveux d'or ambré me couvrant les épaules ! 



343 ROGER ALLARD 



Passager désespoir l La voix du poète était si douce, ses pro- 
messes si tendres et passionnées, que Vamie est revenue. A llard peut 
maintenant chanter « la Sagesse de V amour ». Il est marié, il est 
père d'adorables fillettes, et il n'opposerait plus le vert laurier qui 
récompense le solitaire labeur à l'inimitié des roses de la chair. Il a 
depuis longtemps quitté le Nord, et trouvé à Paris un éditeur qui a 
foi dans son avenir. Très renseigné sur la peinture moderne, il sait 
toujours choisir d'habiles illustrateurs pour ses poèmes, tel Raoul 
Dufy ; il est entré dans les affaires, sans que son activité intellec- 
tuelle en soit amoindrie ; et c'est chez lui comme chez Ed. Dujardin, 
un signe de race, ce lyrisme normand très compatible avec le sens 
commercial. 

Dans les Élégies martiales, le poème « Neuvaine au souvenir » 
fut composé aux Éparges en janvier 1916. Le guerrier Masochiste, 
le Dîner du permissionnaire datent du deuxième automne de la 
guerre. Les Adieux à l'Infanterie furent écrits à l'hôpital à Limo- 
ges et au camp de la Braconne en l'été de 19 16. A llard a consacré 
un autre ouvrage, Avionneries, aux fastes aériens. 

Quant à /'Appartement des jeunes filles, ce que fen extrais don- 
nera sans doute au lecteur la concupiscence d'en pousser la porte. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 344 



INSCRIPTION FUNÉRAIRE 



Si tu crois que la Mort est la sœur du Silence, 
Et que l'ombre éternelle habite mon tombeau, 
Lis l'épitaphe et considère le flambeau 
Dont la flamme sculptée à jamais se balance. 



L'une t'enseignera qu'en vain l'âme dépense 
Le souffle du désir, âpre, puissant et beau, 
Puisque immortel, ainsi que le feu du flambeau, 
Des cendres de lui-même il renaît et s'élance. 



Penche-toi vers la terre où mon passé repose, 
Écoute éperdument battre le cœur des choses 
En un frisselis d'eaux, de feuilles, et de vent; 



Aux échos souterrains vibrent des bruits sans nombre, 
Et les voix de la vie éveillent doucement 
Des paroles d'amour sur les lèvres des Ombres. 

(La Divine aventure.) 



345 ROGER ALLARD 



ANNE OU LES ADIEUX DIEPPOIS 



Laissons le jour de pluie expirer en silence 

Au milieu des lauriers luisants comme des lances; 

Abandonnez votre chambre 

Aux souffles frais de septembre. 
Venez, nous reviendrons pour l'heure du dîner, 
Quand la villa s'allumera dans les rosiers. 

Nouez en turban cette écharpe, 

Mettez ce manteau gris d'ardoise; 

Mon doux berger, nous irons voir 

Se mirer la cité dieppoise 

En ses bassins de turquoise... 

Une longue automobile jaune nous frôle, 

Comme un souffle de luxe et de sécurité; 

Une femme y sourit qui garde sur l'épaule 

La chaude poudre d'or des routes de l'été. 

La ville est comme une volière de voyages ; 

Dans la gare un départ est tendu comme un piège : 

Je songe aux trains de nuit qui rougissent la neige... 

Anne, allez-vous partir? et quand vous reverrai-je? 

Et la saison prochaine, est-ce encor dans vos yeux 

Que Dieppe et les beaux jours se feront leurs adieux? 

(L'Appartement des jeunes -filles.) 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 346 



ADÉLAÏDE 



La saison meurt et vous partez, 
Moi je demeure sur la rive, 
Et je heurte en vain la massive 
Porte de nos jardins d'été : 



Adieu la raquette sonore, 
Les cris anglais, les gestes blancs. 
Le seul jeu de ce jaune octobre 
Est de s'embrasser sur les bancs. 



Il nous a menti, le langage 
Des valses aux serments naïfs 
Qui vous menaient par ces bocages, 
Sœur mélodieuse des ifs ! 



L'amant d'une frêle cousine 
Promise à quelque froid dortoir 
A côté de la crinoline 
Ici peut-être vint s'asseoir... 



347 ROGER ALLARD 

Je vois la campagne cauchoise 
Se fleurir d'un coup de fusil, 
Bouquet pâle, auquel cherche noise 
Un zéphyr à demi transi : 



Est-ce un braconnier dans la plaine, 
Ou le pistolet de Werther? 
Mon cœur est ivre de sa peine, 
Ma bouche a le goût de l'hiver. 

(L'Appartement des jeunes filles.) 



GASTON LE RÉVÉREND 

(1885) 

Né en 1885, en Lieuvin. En habite la capitale, Lisieux. 



Bibliographie Au Pays du cidre (chez Figuière, 1910); Pour le mille- 
nai v e de la Normandie (Édition des Concerts à l'École, Courcelles-sur- Seine, 
Eure, 1911); Sous la bannière aux Trois Lions (chez Jouan, à Caen, 1912); 
le Chemin délaissé (chez l'auteur, 1919); l'Hu's entrcbayée (chez E. Deville, 
Lisieux, 1919); Épître à Damon (imprimé à Rouen chez Lecerf, 1917). Epi- 
tre à Féret, illustrations de André Hardy, à la Revue normande, 1920. 



A publié : Au Pays du cidre figio, chez Figuière) œuvre de 
début excellente et remarquée, d'un poète de terroir, riche de sève 
comme les pommiers de son Lieuvin. Les vers solides sont cons- 
truits selon les règles classiques de Malherbe. La Normandie pitto- 
resque, historique et légendaire revit dans ces poèmes nourris des 
sucs et des arômes de la terre natale. 

Sous l'influence heureuse d'un des Maîtres de la poésie normande, 
il fit paraître un second recueil : Sous la bannière aux Trois Lions 
^1912, Paris, Dumont). C'est la Normandie nordique des Vikings 



349 GASTON LE RÉVÉREND 



et des Skaldes, que célèbre le poète avec un enthousiasme, une con- 
viction qui lui font trouver de beaux accents pour évoquer les Rois 
de la Mer, le Trône d'Odin, et Freya aux larmes d'or. Les vers sou- 
vent ont V éclat de fanfares. 

Pendant la guerre, Gaston Le Révérend, qui n'a hérité que de 
Pâme forte des aïeux, a publié dans diverses Revues normandes des 
poésies didactiques (Épître à Jean d'Armor, à Paul Labbê, à 
Damon, etc.) où Von trouve la clarté, le bon sens, V élégance des poè- 
tes du xvm e siècle. Après les rauques coups de clairon, les airs de 
flûte... 

En avril 1919 Le Révérend a publié, dans une précieuse édition 
de bibliophiles, le Chemin délaissé. En des vers d'une forme sim- 
ple, gracieuse, grave parfois, le poète évoque le souvenir des ancê- 
tres plus proches ; son enfance heureuse, passée dans les clos herbeux 
du Lieuvin, lui remonte du cœur aux lèvres et, souvent, au bout 
du vers, tremble une larme... et Von perçoit délicieusement un regret 
nostalgique du beau passé aboli. 

Gaston Le Révérend a d'autres œuvres en préparation, — des 
œuvres d'une pensée plus haute, mûrie aux souffles des temps 
nouveaux. Il reste un des espoirs de la poésie normande, tradi- 
tionaliste et moderne à la fois, qui relie le passé au présent, un 
Malherbe à un Le Vavasseur, un Corneille â un Fêret. 

Signe particulier : Gaston Le Révérend s'occupe de critique lit- 
téraire ; c'est son violon d'Ingres (1). 

6 janvier 1920. 

Jean d'Armor. 



(1) Collaboration très remarquée aux Pionniers de Normandie, à Paris- 
Journal, à Normandie, aux Humbles, etc.. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 350 



LE CIDRE 



Quand vous aurez, de l'aube au mitan des automnes, 
Cueilli dans tous les clos la pomme à pleins paniers, 
Ouvert aux fruits juteux les trappes des greniers, 
Et vu les pressoirs geindre en efforts monotones; 



Quand les brocs débordants, par les bondes gloutonnes, 
Auront versé leurs flots pour un temps prisonniers; 
Se préparant gaiement aux essors printaniers, 
Vous entendrez chanter le cidre dans les tonnes : 



« Normand ! vieux buveur, de nectar altéré, 
Pour toi seul, je me fais cœuru, nif et paré; 
Conserve ta grelotte et prépare tes jattes : 



« Tu boiras à longs traits, demain, mon or vermeil, 
Où sommeillent encor, comme des aromates, 
Les sucs puissants du sol mûris dans le soleil ! » 

(Au Pays du cidre, 1910. 



35 i GASTON LE RÉVÉREND 



SONNET 

POUR UN FILS QUE JE N'AI PAS. 



Loin de la ville ingrate aux labeurs épuisants, 
Je te souhaite un clos de pommiers sur la côte, 
Une maison fleurie abritant côte à côte 
Ta vie en son bel âge et mes tout derniers ans. 



Là, sous la blouse bleue aux plissés reluisants, 
L'œil clair et le front droit sous la casquette haute, 
Marchand rusé, chrétien sceptique, et joyeux hôte, 
Tu vivras sain, pareil à nos vieux paysans. 



Sans s'appliquer à suivre un désuet usage, 
Ton âme s'ornera chaque jour davantage 
De simples sentiments et de ferme raison. 



Et soumis au destin, mais choisissant tes fêtes, 
Goûtant les fleurs, les fruits, les biens en leur saison, 
Tu t'épanouiras à l'abri des tempêtes. 

(1914.) 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 352 



LES DIMANCHES 



L'après-midi des blancs dimanches, 
La blaude est d'argent sur les manches. 

Et le front soudain redressé, 
Dans la casquette est enchâssé. 

La femme, en coiffe de dentelle, 
Se rajeunit en demoiselle, 

Et des premiers aux derniers-nés, 
Tous les enfants sont pardonnes. 



Pendant que la soupe mitonne 
A feu couvé, pour être bonne, 



Suivant le temps ou la saison, 
On quitte ou garde la maison. 



Pâque, au soleil ouvrant la porte, 
Des amis ramène l'escorte, 



353 GASTON LE RÉVÉREND 

Les conduit en bande au tonneau 
Déguster le cidre nouveau, 

Pur jus des ripailles prochaines, 
En revanche des vieilles peines. 

Aux grands jours de la Fête-Dieu, 
On se livre au mystère un peu; 

Tenant le dais ou la bannière, 
On fait pour un an sa prière... 

De la Saint-Jean les bourguelées 
Ouvrent le feu des assemblées. 

La Saint-Michel est aux dîners 
Dus, redus, donnés, redonnés; 

Puis, quand revient la saison morte, 
La Toussaint referme la porte; 

Et le domino tient les hommes 
Entre l'appétit et les sommes. 

Ainsi, tant que tournent les ans, 

Se suivent les dimanches blancs, •> 

23 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 354 

Qui nous font espérer au ciel 
Un joli dimanche étemel. 

(Revue illustrée du Calvados.) 



ÉPITRE A DAMON 



Damon, je n'irai pas vous rejoindre à Paris. 

Là, naïf, égaré parmi les beaux esprits, 

Inhabile à changer d'âme et de caractère, 

Doutant de mon génie et sûr de ma misère, 

Je gagnerais mon pain plus durement encor. 

Laissez-moi — l'aile est courte, au pauvre, pour l'essor 

Végéter, satisfait des loisirs que procure 

Dans la petite ville une besogne obscure, 

Et, revenu de mes beaux rêves d'autrefois, 

Pour d'indulgents amis écrire quelquefois. 

A Lisieux, ma cité, Courtonne, mon village, 

Je goûte ces plaisirs qu'un ancien prête au sage; 

A l'ombre d'un vieux chaume ou des maisons de bois, 

Je fais mon âme égale aux âmes d'autrefois. 

Peut-être à mon automne un prix académique 
Désignera mon œuvre aux coups de la critique : 



355 GASTON LE RÉVÉREND 

Puissé-je être pour elle « un doux provincial, 

« Poète honnête et sain d'un tranquille idéal ». 

Et si quelque jeune homme alors m'appelle « Maître », 

De sa grand 'charité je saurai me repaître, 

Me souvenant, qu'au jour de mes humbles débuts, 

Pour de chers oubliés, j'eus les mêmes saluts. 

G. Le Révérend. 
(1917) 



AUGUSTE BUNOUST 

(1888) 



Auguste Louis-Emile Bunoust est né au Havre le 6 jan- 
vier 1888. Greffier de la justice de paix de Vun des cantons de 
Lisieux, qu'il habile depuis 6 ans. En juillet 1918, l'Académie 
française lui a fait partager avec Hélène Seguin le prix de poé- 
sie Lefebvre-Deumier pour honorer le recueil « les Nonnes au 
jardin », paru chez Crès en igi8. 



AUGUSTE BUNOUST 
ET LES « NONNES AU JARDIN ». 

En notre âpre vie littéraire il est, malgré tout, de pures émo- 
tions. Je songe encore, après avoir refermé, — replié, comme un 
diptyque précieux, ce livre des Nonnes au Jardin, à ce soir-là, 
somptueux entre tous les soirs, où Charles-Théophile Féret me hit 
un sonnet de Bunoust... Alors, les Nonnes au jardin se trouvaient 
encore dans l'hermétique enclos que forme un manuscrit. Et Féret 
était dans un tel enthousiasme en m'apprenant l'existence de ce 
poète qui « nous est né ! » Et je songe aussi à ce que Bunoust m'écri- 



357 AUGUSTE BUNOUST 



vait dès avant la parution des Nonnes : « Si vous avez l'occasion 
de voir mon très cher Fêret, étreignez-le pour moi. Je lui dois ma 
consécration à mes propres yeux, et de ses lettres s'échappent de 
telles bouffées d'enthousiasme affectueux qu'il a justifié et payé au 
delà mes dix années de travail solitaire et difficile. » Nous avions 
eu la joie de noter certaines pièces dans la Revue normande qui 
aura ainsi révélé au public un talent, et sans doute, plus qu'un ta- 
lent... Gaston Le Révérend, en une savoureuse chronique parue 
dans Normandie nous apprend que Bunoust est havrais d'origine... 
Au Havre, deux « grands hommes » se font vis-à-vis, dans le bronze 
éternel : Bernardin de Saint-Pierre et Casimir Delavigne. Mais un 
poète, dont l'art est fait de plus d'intimisme, cela dans une forme 
classique qui n'enlève rien à une admirable fraîcheur de style, — a 
son effigie au bord de l'une des allées du Jardin public ; c'est Jules 
Tellier, mort à vingt-six ans! dont Raymond de la Tailhède pré- 
pare l'édition des Œuvres complètes. La gloire de Jules Tellier 
atteindra peut-être à la gloire un peu périmée du poète des Messé- 
niennes, parce que Tellier, dans sa forme impeccable, est vivant, 
humain. 

Aujourd'hui, je crois qu'il faut inscrire, sur cette liste d'actes de 
naissance, un autre nom... C'est ainsi que la ville tumultueuse, au 
port affairé, retrouvera un jour le visage de ses enfants coulé dans 
le bronze l Quoiqu'ils aient fui, comme ces voiliers dont les voiles 
s'enflent, ils reviennent au port d'attache. 

Un portrait de Raymond Bigot avère un visage qui ne déçoit 
point. C'est le visage des poèmes, — c'est l'amant des Nonnes au 
jardin. Visage recueilli, aux méplats accentués, front bombé et lu- 
mineux, et contenant tant de rêveries profondes auxquelles les yeux 
servent d'issues, et le geste des mains croisées et comme appuyées 
sur d'invisibles stalles, — geste en lequel il y a du recueillement, — 
du silence! c'est bien M. l'abbé Bunoust, celui qui a composé 
d'adorables Versets et d'autres poèmes où, en effet, règne dans 
l'impression souple, une ambiance ecclésiastique... Ce n'est pas un 
mal ! Car ce poète, qui exerce simplement à Lisieux, non loin du 
Palais des Évêques-Comtes, la profession utile de Greffier de Paix, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 358 

a lu Gourmont, Suarès, Barrés... Et dix ans dans le silence, il œu- 
vre, accomplit sa tâche, 

...Œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour... 

a écrit le poète... Et il réalise lui-même, dans le même temps, une au- 
tre œuvre de choix qu'il dédie à sa jeunesse... 

Oui, s'il est une œuvre belle à accomplir, c'est aussi de parler 
des vivants... Et Bunoust est un poète vivant, — d'une vie inté- 
rieure aux profondes et étranges sensibilités... En cette centaine de 
poèmes, vous ne trouverez à aucun moment cette pénible impression 
du déjà entendu qui ennuie chez beaucoup l II y a ici une inspi- 
ration qui se suit, qui se réalise bien en un tout... chaque poème est 
le résultat d'une méditation, non point un devoir, un exercice de 
composition patiemment développé, et les dieux savent que la chose 
est fréquente, si bien qu'il n'est pas sûr qu'eux-mêmes, les dieux, 
puissent toujours comprendre cette langue qui est, aux dires de 
certains bavards, la leur ! 

En exergue à son recueil, Auguste Bunoust à inscrit un extrait 
du dernier verset du psaume CL : ...In cymbalis bene sonantibus... 
Si j'ose m'en tenir à cette traduction que j'aime entre toutes de Le- 
maistre de Sacy, je dis que ce sont bien là des « cymbales d'un son 
éclatant ». 

Est-il possible qu'un premier livre ne décèle pas des influences? 
J'en trouve ici... La pièce liminaire ferait souvenir du prélude Au 
Jardin de l'Infante, et puis il arrive bien que l'on retrouve des rémi- 
niscences d'Henri de Régnier, de Verlaine... Mais qu'est-ce que cela 
peut bien faire, et n'a-t-on pas dit cent fois que c'était en révérant 
les Maîtres que l'on accédait plus sûrement à l'originalité féconde? 
Dois-je insinuer plutôt que souvent, il arrive que l'on doive chercher 
la perle devinée, l'admirable impression suggérée seulement, — 
désenchâsser enfin cette gemme pour mieux en admirer les feux?... 
Mais qu'est-ce que cela peut bien faire à l'auteur, qui me répondra 
sûrement qu'en poésie il importe peu de définir... Mallarmé lui- 
même se vantait d'avoir supprimé le mot « comme » / J'aime mieux 



359 AUGUSTE BUNOUST 



louer le poète des Nonnes d'avoir su user, et avec quelles ressources, 
du vers libéré... 

Sur cent pièces, j'en ai noté au moins vingt-cinq dont f aimerais 
faire la citation intégrale... Mais ce sont œuvres si pleines, si débor- 
dantes de bonne sève, et un simple fragment en donne encore le ton... 
Que pensez-vous de celui qui a dit : 

Et j'ai rêvé de vivre avec le fier amour 

De ma chambre pensive et de mes livres lourds. 

Et trouvé dans un songe à la Rimbaud : 

Un royaume indigo peuplé de colibris. 

Qui a gravé sur sa ville cette lithographie où la ville entoure 
Son cou de carillons d'églises... 

Qui a vu, au cours d'une Halte : 

Chaumes d'or, volets verts du tout petit village 
Tombé sur la grand'route ainsi qu'un déballage... 

• Qui a composé ces savoureuses Vêpres : 

L'heure d'après-midi vibre sur les volets : 
La mouche qui se baigne avec bruit dans du lait 
S'est tue, et la blancheur des frêles porcelaines, 
Et l'humide reflet des coupes demi-pleines, 
Et l'éclair du couteau nu sur la chah du fruit 
Rafraîchissent la salle où rien de chaud ne luit. 

Vu: 

Une lampe rêveuse au reflet de carmin 
Filtrer 

...Sa petite âme à travers ces persiennes... 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 360 



Et chanté la Couronne des Cités, avec, peut-être, trop d'érudition. 
O les cités : 

Chacune sème au vent l'écho de son humeur : 

L'une à ses lourds beffrois suspend l'heure qui meurt... 

Enfin cette rêverie Derrière la cathédrale qui décèle une haute 
compréhension du gothique, tel que les quatrocentistes nous l'ensei- 
gnent dans les fonds de paysage de leurs compositions... L'impres- 
sion est notée avec des délicatesses qui vont jusqu'à /'amenuisé... 
Exaltation d'une âme qui, êperdument, clame : 

Moi, j'aime, auprès des vœux brandis 
Par le faîte aigu des pinacles, 
Modeste, autour du tabernacle, 
Cette oraison de doigts verdis... 



Nous allons voir la grande main 
De l'Infini qui se décide, 
De ces fins arcs-boutants d'abside, 
A rechercher nos doigts humains ! 

O Poète, comme tu sais bien f agenouiller... 

Et le poète a dit encore : 

Nous avons tous un lys dans le milieu du cœur. 

Sans doute, mais il n'est pas accordé toujours de connaître en soi 
cette présence... Il suffit cependant que sur notre route nous rencon- 
trions celui qui a senti monter en lui la Voix sublime... 

Heureux le Poète dont le profil sera aperçu pendant longtemps 
sur la Route humaine, car il avait vu ce lys qu'il portait « dans le mi- 
lieu du cœur » / 

Gabriel-Ursin Langé. 



361 AUGUSTE BUNOUST 



ORIGINES 



Normandie, est-ce à tes seins que j'ai puisé 

L'amertume de vivre? 
Nourrice fauve au goût de cidre alcoolisé 

Dont le baiser rend ivre, 
Quelle eau fade emplissait l'horizon mome et bas 

Et tes rondes mamelles, 
Quand déjà j'emportais de mes humbles repas 

Le regret qui s'y mêle? 
O ma province heureuse, en quels sentiers bourbeux, 

Sous quel ciel de brumaire, 
En quel herbage humide où vaguent de grands bœufs 

M'as-tu bercé, ma mère? 
Pourquoi m'en vais-je encore en habits d'étranger 

Traverser mon village 
Où les pommiers en fleurs que l'avril a frangés 

Font leurs blancs étalages? 
Pourquoi l'éclat de l'herbe à chaque pas surgi 

A-t-il cette insolence, 
Et ce reflet brutal que mon œil réfléchit 

Comme un éclair de lance? 
O ma terre où mon cœur ne s'est pas reconnu, 

Ni dans tes plaines grasses, 
Ni dans tes cours où rôde un automne charnu 

Parmi les bras qui brassent, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 362 

Ni dans le rire épais de tes printemps trop verts, 

Ni dans le deuil frivole 
Et la fausse candeur de tes neiges d'hiver 

Qu'un vieux soleil viole; 
O ma patrie où mon exil se sent si loin, 

Où mes chimères grises 
N'osent point s'arrêter près des meules de foin 

De peur d'y rouler, grises, 
Ni mon rêve élégant près des caves s'asseoir 

Pour accorder sa lyre, 
De peur qu'ayant reçu le jet blond d'un pressoir, 

Elle n'entre en délire; 
Pays d'aise où l'ampleur de tes fermiers rousseaux 

Oscille sur les guêtres, 
N'est-ce pas qu'il pleurait à lugubres ruisseaux, 

Le jour qui m'a vu naître? 
Et que l'ondée en fins réseaux se déroulait 

Sur la couleur des choses, 
Et qu'à tes toits de chaume elle effilait l'ourlet 

De ses égouts moroses? " 
Et qu'une vache auguste aux fanons ruisselants 

M'a mis dans les prunelles, 
Pour avoir dédaigné l'offrande de ses flancs, 

Sa langueur éternelle? 



363 AUGUSTE BUNOUST 



GRAVURE 



Ma ville a la douceur de ces lithographies 

Dont la teinte agonise en des cadres usés, 

Qu'un rêve de poète un instant vivifie 

En reflétant sa flamme à leur verre brisé. 

Ma ville a des pignons qui perdent leurs écailles 

Quand leur toit se hérisse aux sifflets des autans, 

Des ruelles de boue où grouillent des racailles, 

Des cours d'eau caressés par des moulins à tan. 

Elle a tant essuyé de féroces averses 

Que la mousse y fleurit un printemps toujours vert, 

Et qu'au fort de juillet la pluie y tergiverse 

Derrière un pan d'azur que son ombre a couvert. 

Ma ville a des fumiers, du brouillard, des guenilles, 

Des cafés si fumeux qu'à peine on entrevoit 

La blouse aux roides plis des joueurs de manilles, 

Et les bols d'eau-de-vie où s'éteignent les voix. 

Elle a le culte ancien des royales ivresses 

Qui boursoufflent la panse, enluminent les fronts : 

Elle adore ériger sur ses bornes traîtresses 

Des buveurs dont le pif cogne ses pavés ronds, 

Elle est le rendez-vous des astuces normandes : 

Dans sa halle sonore où roule à grand fracas 

Le flot des cris, de l'or, des offres, des demandes, 

Les marchands portent toge et pattes d'avocats. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 364 

Elle écrase aux carreaux des trognes si bouffies 
Que le regard renonce à dénicher leur nez... 
Pourtant je l'aime, ainsi que ces lithographies 
Dont la teinte agonise en des cadres fanés. 
Car ma chance a permis que ma ville s'enlise 
Dans l'épaisse matière, à mi-corps seulement, 
Qu'elle entourât son cou de carillons d'églises, 
Et, sonnés aux Carmels, de légers tintements. 
Car ma ville se coiffe à même les feuillages 
D'un jardin tout feutré de pas épiscopaux, 
Et dont le jet d'eau lance un si pur babillage 
Qu'à l'entendre le ciel met son urne en repos. 
Ma ville a de vieux seuils tapissés de silence, 
D'immobiles heurtoirs qu'une abbesse a bougés, 
Des barreaux de fenêtre aigus comme des lances, 
Et le glissement noir des robes du clergé. 
Elle a le noble amour des vétustés poutrelles, 
Des combles qu'enchevêtre un bois moyenâgeux, 
Des places qu'ornemente, en se posant sur elles, 
Le troupeau frissonnant des gros pigeons neigeux. 
Elle habille à ravir son âme des Dimanches 
Des bigotes rumeurs de ses harmoniums, 
Et l'œil à sa croisée, elle bénit des manches 
Frôlant, sans les meurtrir, nos lourds géraniums. 
La plus céleste paix où notre monde atteigne 
Flâne au cœur de ma ville, autour des bancs bavards 
Qu'une alarme a vidés sitôt qu'une châtaigne 
Lâcha trop bruyamment l'arbre du boulevard, 
Et les soirs de ma ville, en fermant ses lucarnes, 



365 AUGUSTE BUNOUST 

Lui taillent dans la brume un si vague décor 

Où sa sénilité si paiement s'incarne 

Que l'aube et moi rions de la trouver encor. 



LA VISITE 



Les beaux Comédiens sont venus en tournée 
Sous l'ombrage irréel de l'unique décor 
Lancer des mots de luxe en balançant leur corps, 
Et la petite ville a la tête tournée. 



Les femmes d'honneur strict et d'ordre, celles qui 
Giflent de grand matin leurs oreillers moroses, 
Ont senti qu'un fil d'eau rayait leur poudre rose 
Quand le pâle amoureux pleurait son mal exquis. 



Et quand il a vidé son arme autoritaire 
Sur sa tempe, au moment qu'il pressait le déclic, 
Un sanglot de pigeonne a fui dans le public 
De l'un des éventails des filles du notaire. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 366 

Puis les meneurs du jeu vers minuit se sont tus : 
Demain les reverra monter une amusoire, 
Du même élan gonflé de leur transe illusoire, 
Pour quelque autre cité d'évêque aux toits pointus. 



Ils sortent : feutres mous, las manteaux, carricks drôles, 

Leur lyrisme fourbu renifle un lit d'hôtel, 

Et la lune projette un fard accidentel 

Sur ces fronts mal lavés de tant d'illustres rôles. 



Ils passent, bande blême ameutant les ennuis 
Dont ils osent purger la province lointaine : 
De plus fades chansons roucoulent aux fontaines, 
Un chat prête un soupir plus grotesque à la nuit. 



Maintenant qu'il est l'heure où les héros se taisent, 
Où la fausse Ingénue ôte ses dents, son tour, 
La vie en habit noir va jouer à son tour, 
Et mimer tout au long sa féroce antithèse. 



Mais des cœurs, brusquement tirés d'un vieux sommeil, 
S'entendront cette nuit battre d'espoir crédule, 
Aux coups dorés que donne au globe des pendules 
Le balancier coiffé des cheveux du soleil. 



367 AUGUSTE BUNOUST 

Et dans le lit paisible où le bois fait des veines, 
Une épouse attendra l'aube lente en disant : 
« Mon Dieu, que j'ai dormi depuis tantôt dix ans ! » 
Et la lune ondoiera sur sa nudité vaine. 

Aug. Bunoust. 



PAUL HAUCHECORNE 

(1889) 



Né à Sanvic, en 1889. Chroniqueur au Havre-Éclair. A publié : 
En avant, Fanfan la Tulipe, comédie en un acte, en vers (1912) ; 
Pendant la guerre, contes et croquis havrais (1919), illustrés par 
Geo Dupuis. 

Dans ses vers, colorés, drus, pittoresques, sincères, il a surtout 
chanté le pays de Caux. Il en suit les foires, les marchés, les As- 
semblées, les pèlerinages. Il en étudie avec amour les vieilles églises, 
les abbayes. Il est un peu au Havre ce qu'est Georges Dubosc à 
Rouen. Cœur délicat, ami sûr, érudit avec modestie, fervent de no- 
tre tradition normande. C'est un grand ami de Le Sieutre, qui n'a 
pas été sans influence sur son réalisme. 



369 PAUL HAUCHECORNE 



MES GRANDS-PARENTS 



« Maître Hauchecome, de Bréauté, venait 
d'arriver à Goderville, et il se dirigeait vers 
la place, quand il aperçut par terre un petit 
bout de ficelle... (Guy de Maupassant. — 
La Ficelle.) 



Les « Maît'Hauch'corne » étaient de gros et grands fermiers. 
Ils avaient des jaunets au fond du bas de laine, 
Des poules dans la cour grattant sous les pommiers, 
Des vaches dans l'étable et du blé sur la plaine. 



De leurs sabots, la paille émergeait à longs brins. 
Ils avaient des pains ronds, tout dorés, dans la huche, 
Des paniers garnis d'œufs, des sacs gonflés de grains, 
Du cidre en la barique et du lait dans les cruches. 



Ils avaient de beaux draps, rudes et fleurant bon, 
Empilés dans l'armoire à double tour fermée, 
Des plats sur le dressoir et, dans l'âtre, un jambon 
Caressé des flots bleus de l'épaisse fumée. 



Sur la table, le soir, accoudant leurs deux bras, 
Ils mangeaient en gloussant des assiettes de soupe; 

24 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 370 

Et devant eux fumait, à la fin du repas, 
La tasse de café baignant dans la soucoupe. 



Chez eux, les moissonneurs mangeaient plus qu'à leur faim; 

Leur grange au chemineau servait souvent d'asile. 

Ils taillaient une miche à qui tendait la main. 

Leurs brocs étaient luisants, leur cœur était tranquille. 



— Leurs femmes se montraient fidèles au devoir. 
Filles des environs, vaillantes et accortes, 
On ne les voyait point jacasser au lavoir; 
Elles ne flânaient pas sur le seuil de leurs portes. 



Mais elles savaient bien balayer le logis, 

Aux volailles jeter le maïs à poignée, 

Aux vaches, dans les champs, tirer le lait des pis, 

Ou ravauder les bas près de la cheminée. — 



Dans les hautes moissons, par le soleil brûlés, 
Ils fauchaient les épis dont le grain sec éclate; 
Et, quand l'éclair des faulx avait couché les blés, 
Leurs meules se dressaient parmi la plaine plate. 



Vers leurs granges, les chars à l'essieu gémissant 
S'en revenaient couverts de paille en larges dômes, 



37i 



PAUL HAUCHECORNE 



Et dans les chemins creux accrochaient en passant, 
Aux ronces des buissons de mûres, de longs chaumes. 



Vers le bourg voisin où la foire se tenait, 

Ils allaient, frais rasés, revêtus d'une blouse, 

Le bâton retenu par un cuir au poignet, 

En tirant leurs bœufs qui jonchaient le sol de bouse. 



Le dimanche, à l'église où ronflait le serpent, 

Ils chantaient, aussi fort que le chantre, les psaumes, 

Puis allaient s'attabler au cabaret, tapant 

Gaiement les dominos qui roulaient sous leurs paumes. 



S'ils chantaient du latin, ils parlaient le patois. 
Ils n'étaient point savants, n'ayant pas fait d'études 
Quand ils étaient témoins, ils signaient d'une croix, 
La plume embarrassée entre leurs gros doigts rudes. 



Leur dos voûté disait la longueur du sillon; 
Leur pas lourd et traînard, les zigzags de la herse. 
Et leur main tremblotait d'avoir, en tourbillon, 
Fait pleuvoir du bon grain la fécondante averse. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 372 



LA MAISON D'AUTREFOIS 

(Yvetot.) 

La rue est large, calme et morte, 
Où ta maison ouvre sa porte... 
Dans ta cuisine, on sent le lait, 
Le pain rassis, le bois brûlé. 
C'est la maison provinciale 
Avec son pavé dans la salle, 
Ses loquets, sa sonnette, et puis 
Son jardin, ses lilas, son puits. 



Elle a connu dans son histoire 
L'horloge, le rouet, l'armoire, 
Le livre de messe jauni 
Par les morceaux de pain bénit, 
Les chandeliers, les chaufferettes, 
La tabatière, les mouchettes, 
Le bas de laine et ses jaunets, 
Et la bûche sur les chenets. 



Elle a vu la tante câline, 
Dans ses robes à crinoline 



373 PAUL HAUCHECORNE 

Et dans ses manches à gigot, 
Qui chantait le Roi d'Yvetot. 
Elle abritait des coiffes blanches • 
Qu'on repassait pour les dimanches. 
Elle vit des bourgeois poudrés, 
Des fermiers rouges et madrés. 



Là, sans doute, une vieille fille, 
Aux doigts piqués par son aiguille, 
Recevait monsieur le curé. 
Son cuivre était bien écuré, 
Elle faisait des confitures; 
Regardait toutes les voitures 
Qui cahotaient sur le pavé, 
Un coin de rideau relevé. 



Les éclats de rire des joies, 
Le feu qui rôtissait les oies, 
Les tendres baisers sur le seuil, 
Les fleurs sous les voiles de deuil, 
Et, quand l'armoire s'ouvrait grande, 
La bonne odeur de la lavande, 
Tout cela n'est pas consumé : 
Le logis en est embaumé. 



Il a passé bien des années, 
Bien des roses se sont fanées !... 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 374 

Hier, lorsque jouaient tes sœurs 
Dans le soir aux fraîches senteurs, 
Les fenêtres étaient ouvertes; 
Il pleuvait sur les feuilles vertes, 
Et l'âme du logis obscur 
Flottait bien douGe entre les murs. 

Paul Hauchecorne. 



PIERRE VARENNE 
(1S92) 



Pierre Varenne est né à Rouen, le 3 octobre 1892. 

Très jeune encore, il a pris au mouvement littéraire de sa pro- 
vince une part fort active, et dont on aurait le droit de s'étonner, en 
V admirant, si on ne savait qu'il est le fils de M me Annie de Pêne, 
la très-reçrettêe romancière de l'Évadée et de Sœur Véronique, et 
que, telle une bonne fée, cette mère le marqua, dès le berceau, des 
signes de la sensibilité et de V éloquence. 

Il a fait ses études au lycée Corneille de Rouen, où il eut comme 
professeur M. Pierre Nebout. Élève du Conservatoire, il sortit de 
la classe Georges Berr, en 1910, avec le premier accessit de comédie. 
Jaloux d'autres lauriers, il n'a fait que passer au théâtre ; mais il 
sait dire les vers. 

Poète, il a publié en 1913 un recueil de vers aujourd'hui épuisé, 
la Cité intérieure (Épinal), et donné de nombreux poèmes aux 
revues de chez nous : la Revue normande, le Donjon, Norman- 
die et Rouen-Gazette, qu'il fonda avec M. le D T Thibault et qui 
parut hebdomadairement pendant deux ans. 

Auteur dramatique, il a fait représenter Alphonsine ou l'après- 
midi galante, à Rouen en 1915; Sylvette ou le Devoir domes- 
tique, en 1917 (L. Wolf, éditeur, Rouen, 1917 ) ; et nombre de re- 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 376 



vues, à Paris, au théâtre Caumartin, et à Rouen, au George' s Hall. 

Journaliste et critique, il a collaboré à l'Avant-Garde de Nor- 
mandie, à la Dépêche de Rouen, où il était chargé de la critique 
théâtrale, à l'Œuvre, à Bonsoir et à la. Vie parisienne. // faut 
signaler particulièrement la campagne qu'il mena peu avant la 
guerre, pour V érection d'une statue à Saint- Amant. Il reçut, de 
son propre aveu. « toutes sortes de félicitations et d'encourage- 
ments » ; mais, si les Normands se contentèrent d'adhérer platoni- 
quement à son initiative, on a pu dire du livre dont celle-ci fut l'oc- 
casion, le Bon Gros Saint-Amant (J. Lecerf, éditeur, Rouen, 
1917) , qu'a, il vaut tous les monuments du monde » (1). 

Très moderne de pensée, mais disciplinée dans sa fantaisie, parce 
que nourrie de classicisme; érudite et élégante sans affectation, 
la poésie de Pierre Varenne est l'expression harmonieuse, mais 
nullement amère, des contradictions humaines. La sensualité, l'idéal 
et le fatalisme s'y rejoignent sans conflit, dans une résignation se- 
reine, et c'est là sa note personnelle. Un jeune frère de Baudelaire, 
qui trouve des accents d'une tendresse moins tourmentée, mais aussi 
frémissante. 

Raymond Postal. 



(1) Le Mercure de France, n° du 15 novembre 1917. 



377 PIERRE VARENNE 



RIEN N'A CHANGÉ 



Rien n'a changé... la table est là. Voici le livre; 
Voici les ciseaux d'or et l'étui de vermeil... 
Une abeille de feu que la lumière enivre 
Semble flotter le long d'un rayon de soleil. 



Rien n'a changé... les fleurs sont là. Voici les roses; 
Voici la clématite aux rameaux étoiles. 
Sur le pollen des lys, un papillon se pose 
Et les pigeons du toit viennent de s'envoler. 



Rien n'a changé... le parc est là... Voici les arbres. 
Voici les buis amers et les noirs orangers, 
Et là-bas la pâleur d'une épaule de marbre ; 
Elle est morte depuis huit jours... 

Rien n'a changé. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMAND 378 



ANDROMAQUE 

Pour Raymond Postal. 

Vos longs voiles de deuil jettent une ombre triste 
Sur ces beaux yeux pensifs qui charmèrent Hector. 
Que voyez-vous au loin, sous le ciel d'améthyste, 
Andromaque au front pur qui songez à la mort? 



Les murs de Troie et ses palais sont en poussière; 
L'herbe croît sur le seuil du temple déserté, 
Hier vous souriiez, épouse et jeune mère, 
Aujourd'hui rien ne reste, hormis votre beauté. 



Andromaque, pareille aux funèbres statues, 
Vous regardez la nuit qui tombe et le couchant... 
Toutes les voix du jour dans l'ombre se sont tues, 
Le murmure nocturne est noble comme un chant. 



Et là-bas, au sommet de la sombre colline, 
Un pâtre, ramenant ses dociles troupeaux, 
Sur ses frêles pipeaux pour l'astre qui décline, 
Célèbre tour à tour les Dieux et les Héros 



379 PIERRE VA RENNE 



DE LA TERRASSE 

Pour Ch.-Th. Féret. 

De la terrasse, on voit les jardins frais et verts, 
La pelouse éclatante et les lauriers amers. 
On voit l'eau qui se brise en flèches irisées 
Et les abeilles d'or sur les roses posées... 

De la terrasse, on voit le parc aux arbres hauts ; 
Les massifs dont les tons sont comme des émaux; 
Des vasques dont le marbre est blond comme une joue, 
Et sur les étangs bleus des cygnes blancs qui jouent. 

De la terrasse, on voit l'allée en sable clair 
Qui conduit du château vermeil jusqu'à la mer, 
Et des nuages lents que le soleil efface... 

Un aveugle est assis au bord de la terrasse. 

Pierre Varenne. 



HENRI DUTHEIL 

(H. MIGNET) 
(l8 9 2) 



« Mon cher confrère, je suis tout à fait des vôtres. J'aurais pu naî- 
« tre en Normandie et vous être étranger. Mais je suis né par ha- 
« sard à Paris, dans l'île Saint-Louis, et je suis Normand par toute 
« ma famille. Mes parents sont d'une vieille souche d'épingliers 
« de Saint-Sulpice-sur-Risle, et toute ma parenté habita toujours 
« cette commune et celle de Chaise- Dieu-du-Theil, à laquelle j'ai 
« emprunté mon nom pour signer mes œuvres... (hum! un bien 
« gros mot). En 1892, j'ai vu le jour le 21 février comme Chateau- 
« briant et comme... Sacha Guitry. Enfance à Chaise- Dieu-du- 
« Theil. Études au lycée Henri IV, et service militaire à Rouen. 
« Nomade, comme beaucoup de Normands, je me suis promené 
« avant la guerre dans presque toute l'Europe. J'ai vécu assez long- 
« temps à Nuremberg, en Bavière, et c'est l'époque de ma vie où 
« je fus le plus poète. En sortant du lycée après mon baccalauréat, 
« en 1910, je publiais le Missel de Suzanne; V édition fut confts- 
quée à cause d'un centon jugé immoral. 

« Les Roses-Sang vont paraître un de ces jours au a Pou-qui- 
« grimpe », de Coutances. 



3 8i HENRI DUTHEIL 



« J'ai donné des vers à plusieurs journaux : le Verbe, le Sou- 
rire, la Rose rouge, la revue normande, etc.. 

H. Dutheil. » 

« Les Roses-Sang » ont paru à Coutances en mars dernier. 

Dutheil, avant la guerre, a vu dans VA Isace rhénane les madchen 
aux joues roses se coiffer devant leur glace en chantonnant « Es 
war ein Kônig im Thule. » 77 a choisi une amoureuse aux yeux plus 
clairs que les yeux d'une Ondine. En juin 191 3 il était à Neuf- 
Brisach : 

Jadis bastion de France aux confins de l'Alsace, 
Aujourd'hui ville morte et morne garnison. 
Tu vois rôder l'ennui des lieutenants saxons 
Par le vide des rues et le désert des places. 

Mais les cloches de France ont sonné le tocsin, et les yeux de la 
petite amie qu'il a laissée là-bas s'emplissent de deuil et de compas- 
sion, car le sang répandu a fait sa terre plus sainte encore. Le poète, à 
Neuville- S aint-Vaast, en 1915, s'interroge : — « Suis-je né pour être 
soldat? » 

Non ! je n'étais pas né pour ce devoir austère, 
Joueur de flûte égaré parmi tous ces clairons. 
La voix qui me semblait monter de notre terre, 
Disait : « Je séduirai, » et non pas « Nous vaincrons ! » 

Cependant il a tenu avec les camarades, pensant à celle qui vit 
depuis 14 mois chez les Teutons : 

Peut-être que ses mains soignent des plaies de guerre, 
Pansent la nudité de tous ces hommes blonds. 

Lui est à Verdun, expiant dans les caves de la citadelle et dans 
les tranchées les délices de ses péchés anciens, et de trop douces 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 382 



convalescences à Rouen, à Dax, expiant ses flirts jamais inno- 
cents. 

O Lélia ! rends-moi ma force et mon courage ! 

C'est le regret de toi, de tes lèvres sucrées 

Que les eaux, que les bois et que les cloches pleurent. 

Songeries d'hôpital 

Les heures, l'une après l'autre, calmes et douces 
S'envolent, égrenées aux clochers des couvents 
Comme dé lents oiseaux emportés par le vent 
Vers le lointain des bois couverts de jeunes pousses. 
La brume se déchire aux couronnes de pierre 
Qui ceignent noblement le front des vieilles tours; 
L'abside de Saint-Ouen surgit dans la lumière, 
Et les arbres géants qui croissent tout autour 
Rajeunis par l'essor des feuilles printanières 
Font à sa gravité une auréole claire. 

Cafard 

La tristesse en mon cœur vanne sa cendre grise 
Et ma chair s'anémie et mon esprit s'enlise 
Dans les Marais-Pontins d'un incurable ennui; 
Sur la plaine et sur mon cerveau descend la Nuit. 

Mais la Victoire le retrouve guéri : 

J'ai mis la rose à ma vareuse 
Près de l'insigne des blessés. 
Mères, femmes, soyez heureuses. 
Les hécatombes vont cesser. 

Bénies à jamais mes souffrances, 
Puisque Foch abat l'Allemand, 



383 HENRI DUTHEIL 



Puisque le franc peuple de France 
Écrase le peuple qui ment. 

Et Dutheil retrouva le sourire de Lêlia, « son lourd menton qui 
n'a pas menti », ses lieds, ses tresses d'avoine, et tout ce grand 
amour dont il a fait de si tendres petites strophes. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 384 



MARIE 



Elle est venue me dire au revoir, en pleurant, 
dans le jardin ■ — qu'un vent d'Automne faisait geindre, 
Et vous ne saurez pas si mon chagrin fut grand, 
car je lui ai promis de souffrir sans me plaindre. 



Elle dit : « Je vous aime. » Et plus bas : « Mon chéri !... 
Henri, je voudrais être à vous : c'est impossible. » 
Je pensais : c'est une madame Bovary 
en un peu plus bourgeois, en un peu moins sensible; 



c'est la Blonde qui trône avec un air songeur 
à la caisse de tous les cafés de province, 
et, sans quitter son sourire éternel, évince 
lorsqu'ils sont trop pressants les commis-voyageurs. 



J'aurais voulu dormir sur sa poitrine grasse... 
— Valses de Casino, romans de Paul Bourget 
Je lui ai lu des vers de Baudelaire, et j'ai 
baisé dévotement ses mains blanches et lasses. 



385 HENRI DUTHEIL 

Puis, je lui proposai la « grande passion ». 
Elle embrassa ma bouche avec une ardeur triste, 
mais j'aurais dû songer — que je suis égoïste ! — 
aux probables erreurs dans ses additions. 



Bref, ça n'a pas rendu. Lèvres molles et chaudes, 

en vérité, vous valiez bien deux doigts de cour. 

Je regrette les jeux d'un flirt qui tourna court, 

les fruits lourds, les fruits mûrs autour desquels je rôde. 



Quand maman Colibri résiste au jeune amant, 
on ne sait plus très bien lequel des deux fut dupe : 
Trois mois je m'attachai vainement à ses jupes... 
elle a peut-être cru que je l'aimais vraiment. 

Henri Dutheil. 



25 



MARCEL LEBARBIER 
(1894) 



Né le 7 juin 1894 à Saint-Pelle vin, près de Carentan, Normand 
du Cotentin par son père et sa mère. Un des fondateurs des Pion- 
niers de Normandie. A publié une plaquette, Poussières, vers li- 
bres, écrits entre 1913 et 1915» édition des Humbles, Paris 191 7. 
(Préface de A. -M. Gossez. Bois gravés de Georges Guinegault). 

Lebarbier a reçu la croix de guerre avec citation à Pordre de la 
division : « Lebarbier, aspirant, sous-officier énergique et brave, 
ayant une haute conscience de son service. A été blessé dans la nuit 
du 15 au 16 octobre 1918, en exécutant sous le feu de V ennemi une 
passerelle sur le canal des Ardennes. » De son ami A. -M. Gossez : 

« Lebarbier a prêché d'exemple. Jeune homme d'hier, il retrouve, 
« serrés ait creux de sa main, rêves, amours ; un peu de poussières 
« irisées, petit amas de grands projets, reste de vraies douleurs, 
« souvenir des ans après l'envol. — Rien que cela. Il nous le tend 
« d'un geste surpris : toute son adolescence, si peu maintenant! Ce 
« peu toutefois c'est de la vie. Il en garde le goût, la saveur. Il l'ex- 
« prime suivant le rythme intérieur qui suit les ressants^ et les con- 
« tours de la pensée ; parfois il pleure, même il a su se vaincre. Et 
« il dédie son passé à l'homme qu'il est devenu, à celui qui sera de- 
« main la Force et la Joie, et que je salue, parce qu'il est dès main- 
« tenant la Volonté de l'Espoir. » 



387 MARCEL LEBARBIER 



Lebarbier fait la chronique des Poèmes dans TAlmanach des 
Saisons, édité à Contances, au logis du « Pou-qui-Grimpe». Il a pu- 
blié dans cet almanach, printemps 1920, à la mémoire d'Edmond 
Adam, Fabart et âa plante, V histoire touchante d'un soldat qui, 
dans la tranchée, oublie la guerre auprès d'une fleur. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 388 



ARIETTE D'UN SOIR 



Le soleil est mort; 
Au pâle couchant 
Perdure un lac d'or. 



Le vent tait sa rage; 
La brise en ses chants 
Berce le feuillage. 

Dans l'air plus un vol; 
Les rieurs alourdies 
Penchent vers le sol. 



Le mol brouillard bleu 
Estompe les bruits; 
Le deuil meurt un peu 
Dans les cœurs meurtris. 



Marcel Lebarbier. 



AMEDÉE BOCHEUX 

(1895) 



Amédée Bocheux est né en 1895, à Yvetot (Seine-Inférieure ). Il 
fit ses études au Havre, puis à Rouen. 

Il n'a encore fait paraître qu'une plaquette de poèmes, les Let- 
tres à Lison (Ed. de la Revue normande, Rouen, igij); il est 
Fauteur de deux pièces en vers, le Bouffon du Roy d'Yvetot, 
deux actes, joués avec succès en 1919, au théâtre d'Yvetot, et 
Saint-Amant, comédie dramatique, qui ne présente peut-être pas 
le Bon Gros de l'histoire, mais où celui-ci sert de prétexte à l'évo- 
cation d'un temps et d'un milieu chers à l'auteur. 

Bocheux peut devenir un des bons poètes de sa province ; il est à 
coup sûr doué. Il rejoint d'instinct le pré-romantisme savoureux du 
début de notre xvn e siècle ; nombre de ses pages en ont la franchise 
et la couleur. Ses trouvailles d'expression et de rimes, sa vision 
fantaisiste et sa facilité de travail lui permettent de beaux espoirs. 
Qu'il veuille se défier de cette facilité même : la négligence est trop 
souvent sa compagne. Plus sévère avec lui-même, Bocheux s'épar- 
gnera bien des faiblesses, accrocs fâcheux à la robe brillante qu'il a 
donnée à sa muse. 

Raymond Postal. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 390 



CELUI QUI N'Y PENSE PAS 



Le matin, au réveil, il fait un bon repas : 

Un petit déjeuner tout luisant de tartines; 

Il roule ses yeux ronds des lambris aux courtines. 

On dit que c'est la guerre et Dupont n'y croit pas. 



Dupont, homme joyeux, se plaît loin des combats. 
Par un repos salubre il cultive sa mine : 
Les Thermopyles, oui, bravo pour Salamine; 
Mais Cythère est bien loin du guerrier qui se bat. 



D'orgueil et d'embonpoint sa jaquette se gonfle, 
Et sa femme prétend que chaque soir il ronfle 
En rêvant d'ortolans, de poulets, de boudins. 



Tout le jour il plaisante avec des airs badins, 
Mais, avant tout modeste, il sait cacher sa gloire; 
Dupont applaudira le jour de la Victoire. 

Amédée Bocheux. 



JOSEPH QUESNEL 

(1897) 



Il m'écrit : « Mon cher Monsieur Fêret, 

« Né à Coutances le 19 avril 1897 j'y ai toujours vécu, rêvé. 
Après quatre ans de pensionnat Saint-Lois, ma petite ville, en 1914, 
m? apparut plus douce et plus chère. Des amis peintres, sculpteurs, 
musiciens, poètes, sont venus dans ma venelle du Pou-qui-Grimpe, 
et un groupe intéressant s'est formé ici. 

Je suis poète aussi par le pinceau et le crayon. Seul a été publié 
V album sur ma cathédrale; je réunirai bientôt à Paris, dans une 
exposition particulière, mes peintures et dessins. 

Quand naîtra votre Anthologie, mes Poèmes tout blancs auront 
paru en édition luxueuse, et peut-être aussi les Choses m'ont dit, 
fantaisies rimées sur les livres, les bibelots, la palette, les tubes, les 
toiles, etc.. D'un mysticisme chrétien, mes Poèmes tout blancs, 
écrits pour la première communion de la fille de Pierrot Willette, 
ne feront pas rougir fauteur des Vers pour les servantes. — 
« J. Quesnel ». 

Ce poète publie quatre fois par an PAlmanach des Saisons; il a 
illustré avec Jean Thezeloup, le n° d'avril 1920, et annoté de gra- 
vures les Roses-Sang d'Henri Dutheil. 

Du poète et de son originalité précieuse on jugera par le petit 
poème que voici. 

Ch.-Th. F. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 392 



A Madame X..., 

à Monsieur A. Willette 

sur le départ du 14 octobre 1918. 



Ces serrures insolentes 
ont tiré la langue, lentes, 
lentement; c'est le départ 






Les volets ont joint leurs ailes. 



* * 



La lucarne a l'œil hagard. 



* 
* * 



Et les cheminées qui gèlent 
réclament une étincelle 
à la vigne-vierge en feu. 



* 



Tout est muet, triste et noir; 
même, on s'étonne de voir 
le ciel en habit gris-bleu. 



393 JOSEPH QUESNEl 



* 



Les marques des pas demeurent 
visibles sur le chemin 
et font penser aux dessins 
ornant les mottes de beurre. 



* 
* * 



Est-ce pour les admirer 
que l'herbe montre son nez 
sur le seuil abandonné? 



* 
* * 



Tout est calme ! tout est deuil ! Seul le vent balance 

et fait chanter piano le carillon pendu 

à la barrière. Alors pauvre vieux vent, tu penses 

que sans ce carillon tant de fois entendu 

Je n'aurais pas songé aux beaux jours qu'il m'a vu 

passer. Et ce poulet qui vient du voisinage, 

faisant canne en marchant,... mais oui, avec son bec, 

veut-il nous rappeler nos gais pèlerinages 

où le bâton scandait nos pas d'un rythme sec? 



Pourquoi? Les souvenirs à mon gré se dévident. 
Et je voudrais savoir les transcrire aujourd'hui; 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 

mais, après ce départ, devant la maison vide, 

catafalque glacé de larmes d'or enduit, 

ce serait l'oraison funèbre dérisoire 

d'un bonheur endormi et non mort, ce bonheur. 



394 



* 
* * 



De la cérémonie arrière l'orateur ! 

Je reste le bedeau gardant les accessoires 

au grenier de mon cœur. 

J. Quesnel. 



POÈTES QUI NE FIGURENT PAS 

DANS LES 

PRÉCÉDENTES NOTICES 



397 POÈTES DIVERS 



BELLIARD 



Né à Beuzeville, arrondissement de Valognes, le 17 juin 1899. 
Annonce Litanies. Lebarbier, Bourgerie et Belliard appartiennent 
au groupe de jeunes qui fondèrent les Pionniers de Normandie. 
L'un d'eux fut élève de Gossez, les autres furent ses collègues; 
tous trois sont ses amis fervents. Gossez n'est pas lui-même étranger 
à notre province. Il enseigna à Rouen; il collabora à la Province, 
du Havre ; il dirigea l'École supérieure de Carentan. Plusieurs de 
ses publications sont consacrées à notre histoire locale. De Lyon, 
maintenant, il continue à conseiller ses jeunes amis avec l'autorité 
que lui confèrent ses sincères convictions, sa critique sagace, ses 
grands dons de poète. 



KARL BOES 



Qu'on se rassure, c'est un pseudonyme, emprunté par un poète à 
son pays natal, avec une légère déformation. Notre compatriote 
est né à Boos (Seine-Inférieure) , le 21 janvier 1866. Famille pater- 
nelle de Saint-Sever, dans le Bocage normand ; maternelle, de la 
vallée d'Auge. A publié les Opales, à la librairie de l'Art indé- 
pendant, en 1895. En 1898, fonda le Parthénon. En 1900 devint le 
directeur de la Plume. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 398 



L'ABBÉ HENRI BOURGEOIS 



Né en 1870, à Trun (Orné). Père d'Écouchc, mère de Falaise. 
Habite Rouen depuis 1876. // m'écrivait en 1906 : « J'ai passé 
plus de 20 ans en la cathédrale, ayant été élève de la maîtrise Saint- 
Evodè, où je suis actuellement professeur. » A écrit un très beau 
poème, magnifiquement illustré, mais surtout par ses vers : Notre* 
Dame, Rouen 1906. 



RÉMY BOURGERIE 



Né à Cherbourg en 1895. A publié Graines au vent, préface de 
Marcel Lebarbier, Paris, 1917. Édition des Humbles. Annonce 
la Galère qui chante, chez Crés. 



LE VICOMTE DE BROC 



Poésies : Visions fugitives, chez Levayer, à Bêllême, 1900. 
Paysages poétiques et littéraires, chez Plon-Nourrit, 1904. 



399 POÈTES DIVERS 



JACQUES DEBOUT 



C'est à ce prêtre, né à Rauville, au diocèse de Coûtâmes, le 12 dé- 
cembre 1872, que V Académie a décerné le grand prix du Concours 
de Poésie pour 1919. Ce pseudonyme cache le nom de l'abbé Ro- 
blot qui a dirigé à Paris les Cahiers catholiques. L'œuvre récom- 
pensée, les Morts fécondes, est honorée d'une préface de Barrés. 
Que M. Roblot ait l'assurance du plaisir que j'aurais eu à louer un 
Coutançais, un qui a fait son devoir à la guerre, et qui, dans lapaix, 
est un homme d'action. Mais ses thuriféraires le prennent pour 
dupe ; ils risquent de l'écarter d'un apostolat où il peut rendre des 
services pour le jeter à la bohème des Lettres. Que n'a-t-il compris 
Ch. Pichon dans l'Écho de Paris : « Jacques Debout, faute d'étude 
et de préparation, glisse parfois jusqu'à l'image un peu marquée, 
jusqu'au vocable retentissant. Mais est-ce bien à nous, au lende- 
main de la victoire, qu'il convient de reprocher sa poésie à ce poète, 
et de lui chicaner son panache ! » Et cette note d'Orion, dans l'Ac- 
tion française : « Mais pourquoi Jacques Debout est-il habituelle- 
ment si hugolien? Veut-il faire redire aux mauvaises langues que 
presque tous les prêtres sont en tout d'une révolution en retard? » 
Si M. Barrés avait en poésie quelque compétence, il se fût gardé 
de louer précisément ce qui fait ici défaut : la spontanéité. Je passe 
sur ce vers faux (onze pieds) : 

Oui, ces Morts ! Tous nos morts ! Ils Couvrent des lieues. 

Sur écritoire mis au masculin : 

Car le Droit ne sort pas du fond d'un écritoire; 
Il n'est pas couleur d'encre, il est couleur de sang. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 400 



Sur le dérivé rimant avec le primitif : 

L'exemple de nos Morts aura pu nous convaincre 

Qu'on affaiblit le Droit à trop en discourir. 

Il faut pour qu'il triomphe avoir appris à vaincre. 

Le poète manque de logique dans la conduite de ses métaphores : 

Ton luxe qui s'étale en nous éclaboussant 

Est un soufflet à ceux qui dorment nus sous l'herbe. 

Et ailleurs : 

Cet or, qu'il coule avec l'ample vertu d'un fleuve, 
Roulant vers le malheur la vague du bienfait, 
Assistant le blessé, l'orphelin et la veuve. 

Ce fleuve qui roule, assiste? // fait la charité? 

Des cocasseries : 

Car les morts ne sont pas que dans les pleurs des veuves; 

Leur âme erre sur tout ce qui va rajeunir, 

Dans le meuble en bois blanc et dans les pierres neuves. 

Que font les morts dans ces meubles en bois blanc? Tourner les ta- 
bles? Des trous de ver? 

Page 46 : 

Vous priez dans notre mémoire 
Ainsi qu'un rosaire d'efforts (??) 
Sacrements auxquels il faut croire 
Sous peine de tuer les morts ! ( ? ?) 

Il est inouï, dit le Mercure de France, qu'on ait pu imprimer 
ce galimatias dans la Revue des Deux Mondes. 



4 oi POÈTES DIVERS 



Et comprenez-vous que le sang est blanc quand il est pur? 

Près du sol frangé d'or c'est votre sang qui bouge, 
La blancheur en jaillit tellement il est pur ! 

Partout des obscurités, un style pêremptoire, des antithèses pué- 
riles et forcées. Que M. Roblot ne cherche pas de diocèse au Double- 
Mont. Apollon lui refuserait /'Imprimatur. Ou le nihil obstat se 
traduirait pour lui : « La nullité s'y oppose. » 



FERNY 

Georges-François CHERVILLE, dit Jacques Ferny. 



Né à Y er ville {Seine-Inférieure), le 13 février 1863. Chanson- 
nier. 



VICTOR LEMARCHAND 

De Falaise. Robert le Diable et Ariette. Poésies. 



L'ABBÉ CHARLES LEMERCIER 

C'est un prêtre du diocèse de Rouen. A publié chez Jouve, en 
1910 : Nos mères, œuvre couronnée en 1909, par la Société ha- 

26 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 402 



vraise d'études diverses. « II n'a pas dépouillé son caractère sacer- 
dotal pour laisser parler en lui l'enfant. » Pour l'émotion sincère 
tout au moins, c'est un livre à rapprocher de Maman, de Lucie 
Delarue-Mardrus. 



RENE LECOEUR 



Né à Yport (Seine-Inférieure ) , le 27 septembre 1880. Lianeries 
et Trianeries à Lianon de Trianon, à Paris, chez Briquet, 1902. 
L'auteur s'est fait connaître depuis par des romans et des nou- 
velles. 



RAYMOND MENSIRE 



Un volume de vers, les Êtres de chez nous, librairie Pion, 1914. 
Il chante le Miteux, la Plainte du gueux, et, à l'hospice, le Lamento 
d'une vieille traîneuse de chemins, Le Banquier de Villequier, etc. 
œuvre juvénile d'un poète très ému et très sincère. 



HENRI PIQUET 



Né au Havre. Trilogie normande, légendes héroïques en vers, 
publiées à Paris, s. d., chc: Bumont. 



403 POÈTES DIVERS 

CHARLES PITOU 

De Senonches. Feux follets, Larmes d'or, etc.. 



CAMILLE SAINT-SAENS 

Être le premier de nos musiciens, et s'exhiber le dernier de nos 
rimeurs ! 



XAVIER SIMON 



Né à Sausseuzemare, en Caux, 1865. Deux recueils, Eme- 
raudes et pendant la guerre la France héroïque. 



GEORGES THOURET 



Du Havre. Donnait les plus grandes espérances et puis s'est tu t 
N'a rien publié depuis Mon âme, poésies parues au Havre, chez 
Quoist. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 404 



PAUL VAUTIER 

Né à Caudebec-en-Caux, 20 mai 1884. Au pays de Maupassant, 
chez Ernest Dumont, à Paris, 1910; John le Conquérant, Société 
française d'imprimerie et de librairie, 1914. A écrit des vers non 
réunis en recueil sous le pseudonyme de Bourgine. 

Ch.-Th. F. 



PIERRE PRÉTEUX 

(1875) 



M. Préteux n'est pas Normand. Quelque étroites que soient ses 
attaches avec la Normandie, je ne l'ai donc pas rangé parmi nos 
compatriotes à la place que la date de sa naissance lui assignait, 
mais hors rang. Il est parmi nous, parce qu'il participe à la vie 
littéraire de la province, qui est la matière de ce livre. 

« Je suis né, m? écrit-il, le 26 janvier 1875. Dès septembre 1876, 
f 'habitais les bords de VI ton. Je restai à Evreux jusqu'à 18 ans. 
Mon père y était professeur au lycée, et c'est là que j'ai fait toutes 
mes études secondaires. Jusqu'à 30 ans, c'est à Evreux que je reve- 
nais passer toutes mes vacances. C'est la nature normande qui m'a 
façonné... Le premier poète que j'aimai fut Lamartine, puis j'y 
ajoutai Hugo et Vigny... En quittant Evreux, j'allai vivre deux 
années à Rouen... 

« J'ai brillé mes premiers vers dans un élan d'enthousiasme pour 
Lamartine, et de mépris pour mes essais. Je m'étais juré de ne plus 
écrire, et fus pendant 20 ans fidèle à mon serment. Ce n'est qu'en 
191 7, que je me décidai à publier les poèmes des deux ou trois an- 
nées précédentes. Ils furent réunis dans un recueil Au-dessus du 
sillon (Lib. Perche, 43, rue Jacob, Paris). Depuis à la même librai- 
rie : Reflets d'épées, les Étincelles de l'enclume, et les Ailes 
du silence. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 406 



«Après trois ans de service militaire, 1896-1S99, f entrai dans le 
commerce, puis f enseignai l'anglais, et étudiai V allemand, l'ita- 
lien et l'espagnol. Enthousiaste de l'anglais, j'ai publié quelques ou- 
vrages d'enseignement. L'étude du patois normand, en particu- 
lier, m'a montré les multiples influences du français sur l'anglais, et 
vice-ver sa. 

« C'est pendant la guerre que j'assumai la direction de la Revue 
normande, et l'orientai de plus en plus vers le régionalisme. » 

M. Prêteux a pour aïeul Armand-Gaston Camus, jurisconsulte 
et écrivain, député à la Convention, puis président de l'Assemblée 
des Cinq-Cents, fondateur des Archives nationales, etc. Il pré- 
pare une étude très complète de la vie politique et littéraire de son 
ancêtre. 

Ch.-Th. F. 



407 PIERRE PRÉTEUX 



L'ÉCHANSON 



Invisible échanson des magiques symboles, 
Je viens du pays d'or où le miel des corolles 
Parfume d'irréel le vol des anges blonds, 
Où le rêve d'azur qui berce et qui console 
Plane et se pose sur les fronts. 



Mes coteaux égayés du rire des cascades 
Écoutent dans les eaux folâtrer les Naïades, 
Et sous les chauds baisers d'un éternel soleil, 
Mes ceps, entrelacés en pesantes arcades, 
Se gonflent de nectar vermeil. 



Un berger du Parnasse inspiré par l'Aurore, 
Confiant ses pipeaux aux soins de Terpsichore 
Et posant sa houlette auprès d'un églantier, 
A sculpté les Neuf Sœurs aux flancs de mon amphore 
Et des guirlandes de laurier. 



J'apporte à votre soif un céleste breuvage, 
Ferment mystérieux de mon divin cépage 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 40S 

Où les Cœurs altérés d'enthousiaste ardeur 
S'emplissent de soleil, s'enivrent de ramage, 
Et se parfument de senteur. 



Tendez vos coupes d'or ivres de fantaisie; 
Que cette amphore d'idéal vous rassasie. 
Buvez, buvez toujours mon nectar merveilleux : 
Je suis votre échanson, je suis la Poésie 
Qui vous verse le vin des dieux. 

(Les Étincelles de l'enclume.) 



POETESSES 



Mue George ASTER. 

M»e Henriette CHARASSON. 

M me Lucie DELARUE-MARDRUS, 



GEORGE ASTER 

(Mue Marguerite GEORGE) 



jV/He Marguerite George, en littérature « George Aster », est née au 
Havre. Son père est originaire d'Avranches. Secrétaire de la rédac- 
tion de la Mouette. Annonce un recueil de poèmes Sans fard ni 
voile. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 412 



LE NŒUD 



Tu m'as dit : « Sans l'Amour rien ne vaut sur la terre, 

Ses yeux sont les miroirs secrets de la Beauté ; 

Il est le créateur de toute volupté. » 

J'ai donc voulu connaître, à mon tour, ce mystère. 



Hélas ! tu m'as menti; mon cœur désappointé, 
Si fort, vois-tu, qu'il ne peut même pas se taire, 
Regrette amèrement son passé solitaire, 
Ses rêves ingénus, sa foi, sa liberté. 



Mais quand, las de remplir ses pesants devoirs d'hôte, 
Pour être seul enfin, dans la tour la plus haute 
De son ancien palais il s'enfuit tout à coup, 



Une force indomptable à tes côtés ramène 
Mon être malheureux divisé par la haine 
Et la soumission qu'il ressent pour ce joug. 

George Aster. 



HENRIETTE CHARASSON 



Elle est née au Havre, « il n'y a pas si longtemps, m'' écrit-elle, 
« mais il faut penser aux jours lointains où Von sera une dame 
« mûre, et où Von aura besoin de voilettes ! » Je ne donnerai donc 
pas cette date récente. Depuis toujours elle passe ses vacances 
dans le plus beau pays du monde, c'est ainsi que ses amis dési- 
gnent Montivilliers. Elle débuta au « Mercure de France », le 
16 octobre 1909 par une étude sur le poète havrais, Jules Tellier; 
et donna à la même revue Vannée suivante les Origines de la sen- 
timentalité moderne. Jusqu'à la guerre elle a fait la critique des 
Poèmes au Temps présent. Suivirent des poésies dans Vers et 
Prose, des Contes. Elle collabora à Renaissance, Opinion, Revue 
de Hollande, la France (pour la revue des revues); à la Revue 
hebdomadaire, à la Grande Revue, au Divan. Actuellement elle 
donne tous les lundis un feuilleton très remarqué au Rappel, critique 
des livres ; et c'est un des Orion de l'Action française. Mêmes con- 
tributions à la Minerve française et au Monde nouveau. 

Elle passa les trois premières années de la guerre chez ses parents 
à Montivilliers. C'est là, dans le deuil de son frère, qu'elle écrivit 
ATTENTE, 1914-1917, Nouvelle Librairie nationale, 3, place du 
Panthéon, Paris. 

Henriette Charasson est petite, mince, blonde, avec de beaux yeux 
noisette, très femme, dune cordialité spontanée et pleine de char- 
mes. Elle a épousé, le 16 février 1920, M. René Johannet, que ses 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 



414 



nombreuses et profondes études sur les sujets les plus divers ont 
placé à la tête de sa génération en matière d'histoire politique ou 
morale. 

Par un de ses ascendants, M Ue Charasson appartient au Berry. 
Ce fut le cas de M lle de Gournay, que nous dispute le Sancerre ; car 
elle ne fut Normande que d'une cuisse, F héroïque pucelle qui, de bec 
et d'ongles, égratigna la poétique de Malherbe, et lui arracha ses ci- 
seaux, et fut mise à mal dans les strophes de Saint-Amant. Mais 
comme je n'ai pas repoussé la fille d'alliance de Montaigne de mon 
livre « Du Bidet au Pégase », consacré aux Normandes, je n'écar- 
terai point la douce et violente poétesse d' ATTENTE qui est née 
chez nous, en veut être, et nous fait honneur et amitié. Le Berry 
peut réclamer, car la Normandie ne lui a fait cadeau que de Pros- 
per Blanchemain, et je sais qu'il y perd. 

«Attente », c'est de la poésie, mais ce ne sont pas des vers, seulement 
des versets « Claudéliens ». Pourquoi « Claudéliens? » Est-ce que 
Claudel inventa le verset avant saint Jérôme qui, en numérotant 
les phrases de l'Évangile, voulut aider la mémoire des fidèles? A vant 
les Grecs, qui mettaient à la ligne chaque membre de phrase, pour 
que cette coupure tînt lieu de ponctuation? M. Johannet eut bien 
raison de ne pas apparenter à Claudel, à « son bouillonnement sau- 
vage » les notations justes, les phrases limpides, la concision toute 
classique de M lie Charasson. 

Il n'eut pas moins raison d'écrire que Boileau, s'il vivait en 
1919, aimerait fort ilf lle Charasson, parce qu'il appréciait la con- 
quête des mots exacts et imprévus... L'amour d'un frère et F amour de 
l'amour emplissent ce petit livre de leur double déception, de leur 
adieu déchirant. Cela est antique par la netteté et la pureté du con- 
tour. Et quoique la forme soit hybride, ni vers ni prose, ici du dis- 
cours pédestre par la simplicité, ailleurs alexandrin strictement 
mesuré, rien de plus classique. C'est une belle Muse qui ramène sur 
ses larmes un pli de sa chlamyde. 

Henriette Charasson nous touche autant que Marceline. 

R. Havard de la Montagne écrit à son tour que ce faire nu et dé- 
pouillé n'a de correspondance que dans les couplets de Bérénice. 



4Î5 Af" e HENRIETTE CHARASSON 



Avant de trouver V éloge excessif, lisez, et vous serez conquis par 
ces élans magnifiques, mais ordonnés, par cet atticisme persuasif, 
élégant et si noble. Même quand elle défaille, cette douleur reste si 
pure et si sobre ! Nous avons sous les yeux, et offerte à notre attou- 
chement, une vraie chair de femme, amoureuse, suppliante, inno- 
cente et trahie, qui s'éloigne sans malédiction de l'infidèle. A la place 
de Dieu, j eusse été touché par la beauté ionienne de ces prières, 
de ces prières païennes, naïves, qui ont cru désarmer le destin par 
l'harmonie. C'est une nymphe qui pleure devant Jésus comme devant 
un dieu grec. 

J'ai l'esprit classique et ne suis pas converti au verset. J'étais 
moins qu'un autre disposé à goûter une forme hybride, où l'art est 
moins facile à discerner que dans les vers. Mais je dois confesser la 
réussite de M lle Charasson, et que, « s'il y a des lois en art, la 
beauté d'un poème est à lui-même sa preuve. » Le mot « réussite » 
ne peut s'appliquer dans son sens commercial à une sincérité désin- 
téressée de toute rhétorique, à une droiture qui ne veut rien devoir 
qu'à son cœur angoissé, à ses paupières meurtries, et au poids de ses 
chaînes. Je préfère cent fois ces versets à des alexandrins où, toutes 
les vingt-quatre syllabes, deux poupées se baiseraient sur leur rime 
d'un sou, vêtues d'oripeaux ouvragés, avec rien que du son dans le 
ventre. Des chevilles forcées par le mètre adopté eussent changé 
quelque chose au ton et à la contagion de l'émotion, née d'une si 
juste simplicité. A côté de l'art souverain d'un Leconte de Lisle, 
d'un Théophile Gautier, à côté des marbres solennels et des plus du~ 
râbles airains, plaçons ces Tanagras noblement taillées, puisqu'un 
charme nouveau est né d'une forme plus souple, moins roidie en 
geste hiératique, en rite séculaire, 

Ch.-Th. F. 



anthologie des poètes normands 416 

Citations : 

O DOUCE LIBERTÉ 



douce liberté ! je ne savais pas qu'il fût si doux d'échap- 
per à tes fers, Amour ! 

Il était bien beau cependant le jour où je tendis mes pieds 
et mes mains à tes chaînes fleuries. 

Amour, je ne savais plus qu'on peut marcher librement sur 
les routes, et relever au-dessus de sa tête, comme pour une 
danse, des bras légers, prestes et prompts. 

Depuis tant de mois, Amour, je me traîne tristement sur 
les routes, et mon sang a coulé sous le poids de tes chaînes. 

O douce liberté ! je ne savais pas qu'il fût si doux d'échap- 
per à tes fers, Amour ! 



* 
* * 



IL EST DES MOMENTS 

11 est des moments où je soupire encore : Je t'aime. 

Car j'oublie parfois que je ne t'aime plus, c'est si récent 
encore. 

Et même quand je revois le vrai visage aperçu sous le 
masque arraché, 



417 M"° HENRIETTE CHARASSON 

J'ai beau ne plus t'aimer, mon cœur est toujours plein 
d'amour, et sans savoir vers qui, en essuyant mes larmes, je 
soupire encore : Je t'aime. 



* 



OISEAU BLEU COULEUR DE TEMPS 

Et voici que le silence entre nous est encore retombé comme 
une lourde porte. 

Ames unies, que sépare un geôlier, nous n'entendons même 
pas, à travers les murs épais qui étouffent les plaintes, 

Se briser l'aile d'un soupir d'amour. 

Chaque jour j'attends et j'écoute, et je rôde sans me lasser 
autour de la sombre prison de silence. 

Et je t'envoie à pleines mains les frémissants baisers que 
tu ne peux pas voir, 

J'appuie ma joue aux rudes pierres sourdes. 

Mais nul murmure, nul appel vers moi, mon bien-aimé,n'a 
dépassé ces jours derniers la sombre tour germaine. 

Et je ne suis pas l'oiseau bleu couleur de temps, et je ne 
puis pas voleter sur la pierre de ta fenêtre, 

Pour becqueter ta bouche en me taisant... 

Henriette Charasson. 
(Attente.) 



27 



LUCIE DELARUE-MARDRUS 



Bibliographie : Occident (Édit. de la Revue blanche, 1901); Ferveur, 
(Édit. de la Revue blanche, 1902); Horizons (chez Fasquelle, 1904); la 
Figure de proue (chez Fasquelle, 1908); Par vents et marées (chez Fasquelle, 
1910); Souffles de tempête (chez Fasquelle, 1918); Maman (chez Fasquelle, 
1920. — Romans : (chez Fasquelle) Marie fille-mère, le Roman des six 
petites filles, l'Acharnée, Tout l'amour, la Monnaie de singe, l'Inexpéri- 
mentée, Douce moitié, Un cancre, Un roman civil en 1914, Deux amants, 
Toutoune et son amour, l'Ame aux trois visages, (chez Tallandier) Comme 
tout le monde. 



Lucie Delarue, c'est Thorborge, reine de l'Anse et de la Dune, et 
c'est une pêcheuse d'Honfleur (1). Une Croisée qui revient de l'O- 
rient; rêve et chant sur le cap Achéen; Corinne au C apitoie ; aussi 
une simple femme de chez nous ; et surtout, en tous ses aspects, une 
fille de la mer, violente et spontanée. Si le pré qui descend vers la 
rive, si la maison rayée, si la cathédrale qui dépasse la haie, si tout 



(1) Nous devons aussi à Honneur M me Noël Bazan, aujourd'hui octogé- 
naire. — Poésies : Vol de papillons (Jules Lévy, éditeur); Le Livre d'une 
femme (chez Lemerre); Messe Bleue (1898, chez Lemerre); et divers romans 
parus au Républicain de l'Est, au Petit Journal, etc. — Théâtre : Une Soi- 
rée de Racine (décembre 1892, Odéon). 



419 ^ me LUCIE DELARUE-MARDRUS 



le décor neustrien est si émouvant dans sa vision, c'est qu'elle re- 
garde la terre conquise, et ce vert herbager, avec des yeux neufs, des 
yeux qui reviennent du blanc polaire. Par V accent et le tempérament 
nordique, cette barbare extasiée nous est fraternelle. 

Aussi devons-nous, de notre fervente piété, la venger des vipè- 
res qui lui voudraient mordre le talon. Cela n'est pas une méta- 
phore. 

Souffles de tempête, est sa dernière confidence. Après cinq volu- 
mes de vers, cette passionnée qui se donne toute en la sensualité des 
strophes, nous ouvre encore des coins inexplorés de son âme. Voire, 
s'il lui plaît, de nous ramener à d' anciennes étapes , son lyrisme s'y 
renouvelle avec d'autres accents qui ne font pas regretter les an- 
ciennes crises mélodieuses, restées dans nos mémoires. Devant 
N.-D. de Grâce, et les ex-voto de la Chapelle, devant sa ville et sa 
maison bâtie pour Marie- Antoinette, devant Alexandrie, l'Egypte 
et l'Orient, déjà chantés, c'était le danger, le danger d'une impres- 
sion de déjà joui. Mais elle a trop le désir et la puissance d'étonner 
pour user deux fois du même moule. 

D'étonner, parce qu'elle est naturellement étrange ; mais gardez- 
vous de croire à rien d'artificiel ou de forcé. Lucie Delarue s'ex- 
prime, et elle ne peut qu'exprimer une grande âme, une originalité 
puissante. M auras s'est jadis trompé qui croyait que son art seul 
intervient, sa tête, et nullement son cœur. Nous trouvons dans 
George Malet plus de clairvoyance, et tant d' œuvres émouvantes ont 
fait justice de cette critique. Lucie Delarue, comme tous les êtres 
d'élection, a souffert des vulgarités et des brutalités. La calomnie 
et la trahison oïU pris aux cheveux la belle Viking au crin doré. Par 
de cruelles blessures le beau sang rythmique ruisselle, et sa sensi- 
bilité crie au bénéfice de son art. De ce fiel, il fait son miel. Peut-on 
reprocher à l'orgueilleuse Reine d'arranger artistement les coussins 
qu'elle empourpre? C'est dans la douleur que le poète prend de lui- 
même possession plénière. 

Dans les premiers recueils, nous avons entendit les aveux d'une 
enfance le long des prés, d'une adolescence vierge, entraînée aux 
folles curiosités, puis on nous admit au gynécée, à contempler tou- 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 420 



tes sortes d'intimités ménagères, en des tableautins méticuleux et hol- 
landais. Autrefois elle ne paraissait jamais seule : 

Contente, simplement, d'être à côté de toi, 
Encor que défaillante, et la sueur aux tempes.,. 

Du livre actuel tout compagnon est absent. — Qu'importe? 
Toute la gloire, et tout l'amour, je les connais... 

Déçue, elle fuira le monde dans la nature. N'a-t-elle pas ses jam- 
bes nerveuses d'amazone pour courir à cheval l'automne doré? 
Dans la forêt et sur les grèves, elle fuira les profanateurs. 

Car le monde est bassesse et l'amour pauvreté... 

Pourquoi lui a-t-on fait du mal? 

Est-ce toi, mon cheval, est-ce toi qu'on lapide? 
Je me retourne. Au loin le troupeau des humains 
Vise en grondant Celui que je tiens par la bride, 
Et dont le sang sacré va me teinter les mains. 

Voilà son crime: Elle vole, au lieu de marcher. Elle enfourche 
Pégase comme un dieu les jambes ouvertes. Sa liberté d'allures et 
de chant offusque le Philistin hypocrite. Elle aurait poudré ses 
romans de cantharide? Ceux qui plus se scandalisent y ont pris plus 
de délectation. Sa sincérité s'est confessée au pays « du Prude et du 
Prudent qui clôt son bec ». 77 n'en faut pas plus pour qu'on lapide 
Hypathie. 

Je crois qu'on a tué l'été 

Là, dans l'allée, 

Trop effeuillée. 

Mon regard est épouvanté. 
Du sang peut-être 
Va m'apparaître. 



4 2I M me LUCIE DELARUE-MARDRUS 



Je crois qu'on a tué l'Amour, 
Là, sous ce hêtre 
Où meurt le jour. 



Et ailleurs 



Que de fois notre pas loyal 
Marcha sur un nid de vipères.. t 

Déjà nous avions entendu cette plainte. Se rappeler « Défi », 
dans « Par vents et Marées » : 

Que la haine anonyme et que l'envie esclave 
Environnent mon cœur de leurs traits incessants. 
Je regarde à mes pieds éclaboussés de bave 
La révolte des impuissants. 

Sa défense alors semblait plus sûre et plus dure. Aujourd'hui ce 
sont parfois des vœux désespérés. 

Noble femme, ce n'est qu'une crise passagère, allez! N'avez- 
vous pas votre génie, et le grand arc cynthien, et cette beauté pathé- 
tique qui n'a pas encore fui votre jeunesse? Rassurez-vous. N'avez- 
vous pas la mer? 

J'aime toujours revoir l'estuaire, ses eaux 
Hybrides, où la mer au fleuve se mélange. 
C'est là que j'ai senti naître et grandir cet ange 
Qui jusques à la mort tourmentera mes os. 
Je regarde le flot qui bouillonnant et froid 
Ne cesse de bondir et de gronder sans cause. 
Je dis : « Moi qui ne suis qu'une si mince chose, 
Je suis aussi grande que toi. » 

Lucie Delarue est familière avec la nature comme l'est un homme 
avec une maîtresse longtemps possédée. Elle la prend dans ses pe- 
tites mains d'enfant sauvage, contre son cœur, contre sa bouche. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 42: 



Pour cette fille des Bersekers c'est une camarade. Mais justement 
d'avoir hanté tant de rivages, un peu de satiété est venue. Trop de 
départs Vont dépaysée, et des nostalgies vers tous les ciels qui Vont 
aimée. Sa douce Normandie pâlit elle-même parfois à ses yeux 
troubles. Son âme est assise à la ferme, mais elle revient du désert. 

C'est là seulement qu'elle peut guérir, pourtant, consolée par nos 
admirations pour le plus émouvant des génies féminins de la lit- 
térature française, dans cette belle maison de la côte Vassale, où la 
postérité viendra en pieux pèlerinage honorer son Ombre d'une plus 
belle couronne que le laurier de Valmore. 

C'est là, à Honfleur, qu'au cours de la guerre, infirmière dévouée, 
elle a donné un démenti aux détracteurs de la femme de lettres mo- 
derne, à ceux qui déclarent la femme littéraire un être anti-social et 
anti-naturel voué aux seules destructions, à ceux qui disaient : « Dès 
l'instant qu'elle prend la plume, elle se révèle comme un ferment 
d'anarchie. Elle dément dans ses constructions imaginatives la va- 
leur des vertus dont personnellement elle a pu donner l'exemple. » Il 
ne s'agit pas ici de vertus bourgeoises. Lucie Delarue a soigné 
les blessés. Elle a pleuré sur nos morts. Toute une partie de « Souf- 
fles de tempête », respire le patriotisme le plus légitime et le plus 
humain. De l'estuaire, elle a entendu le canon de la Somme, elle a 
répondu avec son vers de bronze. Et comme une expiation et aussi un 
reniement du fameux poème « Refus » qu'on lui a si durement repro- 
ché, quelles magnifiques couronnes sur les tombeaux de ses neveux l 
Celle qui se glorifiait de ses flancs infertiles a fini par rendre hom- 
mage à la fécondité. Elle a prêté ce vers au deuil sororal : 

O France, salue-moi, je t'ai donné un fils. 

De quel clairon elle pousse nos jeunes héros à la victoire! Et 
quelles belles flammes doivent aujourd'hui pavoiser son drakkar. 
Lucie Delarue- M ardrus, duchesse de la Normandie idéale, un 
vieux poète de votre sang vous salue : 

Mon salut, ô Lucy, pleine d'images, 
Car un dieu très subtil est avec vous. 



423 M me LUCIE DELA RU E- M A RD RU S 



II élit, noble entre tous les lignages, 
Votre sang, où des rois s'allient aux loups. 

Votre vers est le fruit de vos entrailles, 
Jésus d'or, qui conseille, un doigt levé, 
L'eau stellaire, où dans la nacre et l'écaillé 
Tous péchés de laideur seront lavés. 

Notre Honneur sur la côte a sa Madone, 
Qui bénit les bateaux, garde le port. 
Louons-la, mais prenez l'autre couronne, 
Vous par qui le miracle existe encor. 

Ch.-Th. Féret. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 424 



Citations : 

ORAISON 



Notre-Dame de Grâce, ô vétusté patronne 
Des pêcheurs et des matelots, 

Dame de bois et d'or à la belle couronne 
Qui loges au-dessus des flots, 



Veuille à jamais bénir, tout au bas de la côte, 
Honfleur, ma ville aux deux clochers, 

Qui descend jusqu'au bord de la mer basse ou haute 
Parmi les grands filets séchés... 



Voici les matelots, mousses et débardeurs, 
Tous gens de roulis et de houles; 

Et, de même, voici les poissardes, leurs sœurs, 
Et celles qui cueillent les moules. 



Tout ce peuple salé lève vers toi les yeux, 
C'est lui qui te nomme sa reine, 

Sainte Vierge de mer, madone un peu sirène, 
Toi, son unique merveilleux... 



4 2 5 M™ LUCIE DELARUE-MARDRUS 

Vois ! leur reconnaissance encombre ta chapelle, 

Plaques de marbre, cierges droits, 
Et ces barques qu'ils font, longues comme deux doigts, 

Joujoux de bois et de ficelle. 



Tout cela pour orner tes deux pieds triomphants, 
T'arrive du lond des naufrages. 

Toute l'immense mer avec ses grandes rages 
T'honore en ces cadeaux d'enfants. 



C'est pourquoi sois -leur douce, ô Dame maritime ! 

Garde-leur l'amour puéril 
Que tous ils ont pour toi, naïvement intime, 

Dans la misère et le péril. 



Patronne des marins, l'existence est si dure... 

Sois toujours celle d'autrefois, 
Et protège, et bénis toujours dans sa verdure 

Honfleur, la ville de guingois. 

(Par vents et marées.) 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 426 



A RAPHAËL SCHWARTZ 



Est-ce la vérité qu'avec un peu de terre 
Vous avez fait surgir mon double inquiétant? 
Voici donc ma statue et tout ce qui l'attend, 
Car avec elle est né son destin de mystère. 



Prête splendidement pour le bronze futur, 
Prisonnière du rythme où vous l'avez campée, 
Quel sera l'avenir de l'insigne poupée, 
Œuvre d'un ébauchoir enthousiaste et pur? 



* 
* 1 



Ainsi, mon corps drapé qui marche, mon visage, 
Mes mains de berger grec, mes deux petits pieds nus, 
Et mon large regard plein de calme et d'orage, 
Sous vos patients doigts lentement sont venus. 



* 
* * 



Ma statue ! Elle est là, debout. Je la regarde, 
Cette fragilité faite tout comme moi, 



427 -M me LUCÎE DELARUE-MARDRUS 

Elle vivra pourtant bien après moi. Hagarde, 
Je tremble, en y songeant, d'un pathétique émoi. 



* 
* * 



L'éternelle santé, l'éternelle jeunesse 
La fixent pour toujours, et moi je vieillirai. 
Elle est le témoin vrai de mon âge doré. 
Un jour s'affirmera mon triste droit d'aînesse. 



* 
* * 



Sont-ce vraiment mes yeux et ma bouche et mon nez, 
Sont-ce mes mains, mes pieds? Est-ce mon attitude? 
Est-ce mon dur orgueil, ma sombre quiétude 
Qu'étudieront tant d'yeux encor loin d'être nés? 



* 
* * 



Nous voici tout vivants. Votre œuvre, là, s'élève, 
Neuve, et si chaude encor du travail de vos doigts, 
Fille de mon grand rêve et de votre grand rêve... 
Et ceux des temps futurs penseront : Autrefois t 



* 
* * 



Ils diront : « Elle fut une femme célèbre ! » 
Ce ne sera que moi présente, cependant. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 428 

Ils ne sentiront pas battre mon cœur ardent, 
Mon simple cœur humain sous le bronze funèbre. 



* 
* * 



Faut-il que l'art survive à la réalité ! 
Moi qui suis un esprit, je deviendrai poussière, 
Et cette image-ci qui n'est qu'un peu de terre 
Va triomphalement vers l'immortalité. 

(Souffles de tempête.) 



AUMONE 



Nulle ivresse ne m'est venue 
D'avoir fréquenté les humains. 
Étonnés par mon âme nue, 
Us ne me tendent pas les mains... 



Je ne veux plus rien de ceux-là 
Qu'il faut appeler mes semblables. 
Monde haineux, peureux et plat, 
Nos lois n'ont pas les mêmes tables. 



429 



M"» LUCIE DELARUE-MARDRUS 



On peut être heureux sans amis, 
Les choses valent qu'on les aime. 
Mon bonheur à moi je l'ai mis 
Dans tout ce qui vient de moi-même... 



J'ai Paris et ma Normandie 
Où je me sens si bien chez moi, 
Du bruit pour mon âme hardie, 
Ou du silence plein d'émoi. 



J'ai mon beau cheval qui galope 
Dans le même sens que le vent, 
Par les doux automnes d'Europe, 
Sous un ciel bas, gris, et mouvant. 



J'ai ma musique et mon grimoire, 
Mon doux piano reposant, 
Ma grammaire d'arabisant, 
Même mon violon, ma gloire ! 



J'ai mes pinceaux et mes crayons 
Pour les jours où je me sens peintre. 
Puis j'ai mon rêve qui me cintre 
D'une auréole de rayons. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 430 

Dans le visible et l'invisible 
Je me promène en souriant. 
Mon destin n'a rien d'effrayant : 
Je suis seule, mais je suis libre ! 



Parmi vous, décevants humains, 
Déjà pareille à mon fantôme, 
J'aime mieux mon grave royaume 
Que vos bonheurs sans lendemains. 



Au jour venu, que l'heure sonne 
Où l'on doit renoncer à tout ! 
Je ne devrai rien à personne 
Et chacun me devra beaucoup; 



Car toutes ces belles années 
A l'écart de vos tristes bruits 
Auront encor nourri mes fruits, 
— Et je vous les aurai données. 

(Souffles de tempête.) 



431 M me LUCIE DELARUE-MARDRUS 



HONFLEUR 



L'ombre d'un grand nuage est sur l'eau comme une île. 
L'estuaire est plus beau qu'aucune fiction. 

La vieille navigation 

Bat des ailes parmi la ville. 



Après les toits salés commence le grand foin, 
Et les fermes sont là dans le bleu des herbages. 
L'odeur des pommes vient de loin 
Se joindre au goudron des cordages. 



Je n'ai pas vu la fin de mes ravissements, 
Honneur tout en ardoise où pourtant je suis née, 

O ville riche d'éléments, 

Nombreuse, bien assaisonnée. 



Sont-ce tes toits vieillots qui se pressent si fort, 
Ta petite marine et ta campagne verte 
Que je chéris, ou bien ton port 
Qui te fait toujours entr'ouverte ? 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 432 

Rien que de bon, de pur, pour cette ville-ci. 
Moi qui suis pour jamais vouée à la chimère, 

Je l'aime simplement, ainsi 

Qu'on aime son père et sa mère. 

(Souffles de tempête.) 



HYMNE 



Qui nierait ta splendeur, ô province natale, 
Ma Normandie, amour fidèle de mes yeux, 
Morceau d'Ouest français sur qui la mer s'étale, 
Terre civilisée au labour copieux ! 



* 
* * 



La dure cathédrale et le mol toit de chaume, 
Depuis des siècles, voient s'entasser les moissons. 
Tes charrettes de blé, tes barques de poissons, 
Tes troupeaux, suffiraient à nourrir un royaume. 



* 
* * 



Le commerce tranquille et riche de tes ports, 
Ta ville capitale orgueilleuse et notoire, 



433 M rae LUCIE DELARUE-MARDRUS 

Toute ta vie a des racines dans l'Histoire, 
Ainsi que dans ton sol plongent tes hêtres forts. 



* 
* * 



La mer brusque et la Seine attendrie et pallide, 
Les pommiers dépassés de clochers triomphants, 
Tant d'aspects reflétés au fond de tes enfants 
Leur font l'âme qu'ils ont, brumeuse mais solide. 



* 

* * 



Pareils à leur pays aujourd'hui comme hier, 
Il n'est un laboureur au fond des fermes grasses 
Qui d'être né Normand ne soit heureux et fier, 
Car les tiens sont racés entre toutes les races. 



* 
* * 



Louange à ton printemps d'aubépines en fleur, 
A ton été chargé de grains et de verdures, 
A ton automne jaune où les pommes sont mûres, 
A ton hiver touffu de givre et de blancheur. 



* 
* * 



Douceur et force, en toi nulle saison méchante. 

Rien qu'air pur, prés féconds, beaux fruits, gras bestiaux, 

28 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 434 

Nobles cités debout au bord des belles eaux, 
Et personnalité bonne qu'il faut qu'on chante. 



* 
* * 



Nous t'aimons ! Qu'à jamais ton savoureux accent 
Vive, et tes arbres drus, foncés sur tes ciels pâles, 
O mère riche en herbe et riche en cathédrales, 
O toi que, pour toujours, nous avons dans le sang ! 

(La Figure de proue.) 



LE POÈME DU LAIT NORMAND 



Intarissable lait de velours blanc, qui sors 
Des vaches de chez nous aux mamelles gonflées, 
Lait issu de nos ciels mouillés, de nos vallées, 
De nos herbages verts et de nos pommiers tors, 



* 
* * 



Je pense en te buvant à ces bonnes nourrices, 
Trésor très précieux entre les bestiaux, 
Je revois les beaux yeux tranquilles des génisses, 
Les taches de rousseur sur le blanc de leur dos... 



435 Mme LUCIE DELARUE-MARDRUS 



* 

* * 



Louange à toi, beau lait généreux qui jaillis ! 
En vérité je bois avec toi mon royaume 
Riche en clochers à jour et riche en toits de chaume. 
Louange ! car je bois avec toi mon pays ! 



* 
* * 



Mon cher pays, le seul où mon cœur se retrouve 
Chez lui, sans plus songer à revendiquer rien; 
Mon cher pays, le seul où je me sente bien 
Comme un petit contre sa mère qui le couve. 



* 
* * 



Louange à toi, beau lait, ô mon lait maternel ! 
Donne-moi la vigueur qui menait mes aînées. 
Puisses-tu me nourrir encor bien des années 
Avant l'ennui profond du repos éternel. 

(La Figure de proue.) 



Raymond POSTAL 

ET 

CH.-TH. féret 



RAYMOND POSTAL 



* Né à Caen. Études à Caen et à Rouen. Fonde la Revue nor- 
mande à Rouen, en 191 6. Édite à la Revue normande, en 1917, 
les Voix héroïques. Campagne au front en 1918. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 440 



LES SOUVENIRS 



Chalyce. 

Te souvient-il des nuits où dans le doux mystère 

Du silence, oublieux des choses de la terre, 

Tu m'expliquais le monde et les secrets des Dieux? 

Chioné. 
Oui... 

Chalyce. 

Tu chantais pour moi les astres radieux, 
Les soleils suspendus aux cimes éthérées 
Et les splendeurs sans fin qui parent l'empyrée. 
Ta voix était un hymne étrange et surhumain, 
Je t'écoutais, pensive, et tu prenais ma main, 
Et tes rythmes nouveaux aux grâces nonpareilles 
Troublaient toute mon âme et charmaient mes oreilles. 
Tu me disais aussi les beautés de l'amour. 
Je t'aimais, Chioné, mais tu partis un jour... 

Chioné. 

Hélas ! oui. Je partis pour un lointain voyage, 
Je vis d'autres pays, je vis d'autres rivages. 



441 RAYMOND POSTAL 

Je sus le faste immense et bruyant de cités 
Que tu ne connais pas... Mais j'avais emporté 
Là-bas ton souvenir; il était ma richesse 
Inépuisable et fut, aux heures de détresse, 
Le dictame puissant qui me rendait la foi... 
Et mon cœur demeura toujours auprès de toi. 

Chalyce. 
Tu m'aimais? 

Chioné. 

Je t'aimais tant, vois-tu, que mon âme 
Sentait couler en elle une divine flamme 
Lorsque je prononçais ton nom, le seul aimé... 
Il avait je ne sais quel charme parfumé, 
Quelle harmonie enclose en ses syllabes chères... 
Et j'éprouvais comme une caresse légère 
Et douce infiniment à le dire... 

Chalyce. 

bonheur ! 

Chioné. 

Et le luxe insolent des villes, leurs honneurs; 
Les danses du soleil sur les frontons de marbre; 
La brise qui faisait se balancer les arbres, 
Qui donnait aux jardins leurs soupirs; les printemps 
Lumineux; les étés aux rayons éclatants; 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 442 

Et la brune beauté des femmes étrangères, 
Le dessin de leur corps sous les cyclas légères, 
L'offrande de leurs seins, l'attrait de leurs baisers 
Et celui de l'étreinte où viennent s'apaiser 
Deux désirs sur les lits de byssos et de roses; — 
Tous ces charmes, tous ces orgueils, toutes ces choses, 
Tout ce qui fait la joie humaine et nos plaisirs, 
N'affaiblirent jamais en moi ce souvenir; — 
Et loin, bien loin de toi, je te possédais toute... 

(Chionê, Acte II, scène iv.) 



FANTAISIE POUR UNE ÉTOILE 



Madame, je vous aime un peu comme jadis, 
Le fidèle, à l'autel où se fanaient les lis, 
Avec je ne sais quel émoi que l'on pardonne 
Aux simples, élevait son cœur vers la Madone... 
Je voulais vous le dire, et je ne l'osais pas, 
Depuis qu'un soir, au rythme léger de vos pas, 
Je fis le rêve beau qui vous donna mon âme. 
...Je vous aime pour la passion dont la flamme 
Met dans vos yeux jolis de femme un peu de ciel, 
Pour votre voix dont la douceur faite de miel 
Et d'harmonie apaise les maux et fait taire 



443 



RAYMOND POSTAL 



Les voix humainement fragiles de la terre ; 
Et je vous aime aussi parce que nul amant 
N'a pu troubler la paix où, seule, obstinément, 
Vous demeurez, gardant d'une ferveur jalouse, 
Comme sur son bonheur veillerait une épouse, 
Votre maître, votre trésor, votre dieu : l'Art. 
...Et lorsque, les trois coups frappés, sous le regard 
Frémissant d'une foule entière qui vous aime, 
Vous paraissez, le front porteur d'un diadème 
De gloire impérissable et de pure beauté; 
Lorsque, divinement simple, sous la clarté 
Que projette la prodigalité des lustres, 
Vous surpassez vos rivales les plus illustres. 
Il me souvient des vierges sages qu'autrefois, 
Au temps où les bergères épousaient des rois, 
La main des Primitifs fit pour toujours si belles 
Que les siècles se sont inclinés devant elles. 
Il me souvient de leur grâce douce, de leur 
Sourire qui disait la paix, de leur pâleur 
Et de leur majesté parfois un peu distante... 
Et c'est alors que, dans un songe qui me tente, 
Votre pâleur, votre souriante douceur, 
Votre majesté font que vous êtes leur sœur... 

Et moi, l'admirateur inconnu, l'anonyme, 
Qu'un amoureux espoir insensément anime, 
Le rêveur dont le rêve est votre rêve pur, 
Je cherche dans vos yeux si clairs un peu d'azur, 
Et je puise, à la source fraîche de vos lèvres, 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 444 

La caresse des mots qui guérissent les fièvres. 
Amant de l'Idéal dont vous servez l'autel, 
Je suis l'ami fidèle qui vous suit, et tel, 
— Parce que vous ayant prise, la Tragédie 
Fit de vous presque une déesse, — je mendie 
Un peu du feu sacré qui divinise l'Art, 
Et je voudrais que vînt briller en mon regard, 
Vainqueur des ténèbres du monde et de ses voiles, 
« Cette obscure clarté qui tombe des étoiles. » 

Raymond Postal. 



LOIN D'ELLE 

A Lionel D... 

Les jeux de Mars ayant banni ceux d'Aphrodite, 
Tu vins, de ces lointains Occidents aux deux clairs, 
Ton âme pleine encor des amours interdites, 
Mais dans ton regard sombre un vouloir droit et fier. 

Et, soldat qui vivais aux horizons du monde, 
Mais dont le cœur est nôtre et l'esprit et le sang, 
Ton geste fut, empreint d'une beauté profonde, 
Le retour au foyer menacé de l'absent. 



445 RAYMOND POSTAL 

Tu n'es plus aujourd'hui qu'un homme dans la foule, 
Un anonyme effort parmi d'autres efforts; 
Et les Destins, pareils aux volontés des houles, 
Feront de nous ce qu'ils voudront, faibles ou forts. 

Mais, le rêve, ton rêve embaumé d'aromates, 
Qui s'envole aux pays magiques d'où tu vins, 
Terres des voluptés chaudes et des chairs mates, 
Et des désirs fougueux, — ton rêve n'est pas vain... 

Il n'est pas vain que ton front blanc casqué d'ébène 
Guette anxieusement du bout de l'Infini 
L'ombre de ton passé sur les plages cubaines, 
Et songe aux fiers baisers que tu n'as pas finis. 

Car là-bas, revivant vos tendresses premières, 
Une épouse t'attend, fidèle, sous ton toit, 
Sourde aux banjos, aveugle aux jeux de la lumière, 
Et dans l'âme une foi qui n'espère qu'en toi... 

Tu la retrouveras, plus chère, après l'attente, 
Aux pays des cieux toujours bleus et des fruits d'or, 
Et, parce qu'elle aura su demeurer constante, 
Son cœur et son amour seront plus grands encor. 

Raymond Postal. 
(Juillet 1917.) 



CHARLES-THÉOPHILE FÉRETO 



Bibliographie : Poèmes : la Normandie exaltée (1902, à Paris, chez Du- 
mont, 42, rue Barbey-de-Jouy, épuisée). Prochainement nouvelle édition 
entièrement refondue; le Verger des Muses (Sur le Parnasse normand, 191 1,) 
Paris, chez Dumont, épuisé) ; l'Arc d'Ulysse (1919, à Paris, chez Crès, 4 fr. 50). 

— Théâtre: Maître François Villon, 5 actes, en prose (à Paris, 1909, chez 
Dumont, épuisé). — Critique : Du Bidet au Pégase. (Toutes les Poétesses 
normandes, de Marie de France à Lucie Delarue-Mardrus), chroniques en 
prose et en vers. Portraits (à Paris, 1907, chez E. Dumont, épuisé); les 
Cendres d'Ernest Millet, avec notes de Ch.-Th. Féret. Tirage à 90 exempl. 
sur japon (chez Herpin à Alençon, 1904, non mis dans le commerce); Étude 
sur Henri Beauclair (à Paris, 1904, chez E. Dumont, épuisé); le Palinod de 
Normandie, an 1904 (à Paris, chez E. Dumont, épuisé); les Origines nor- 
mandes de François Villon (1904, à Paris, chez Floury, épuisé); les Poètes 
originaires de la Ferté-Macé (à la Vie normande, 1904); Étude sur Léo Tre- 
zenik (1903, à Paris, à la Vie normande). — Préfaces : Des rimes paysan- 
nes (de Robert Campion, Lisieux, Morière, 1902); Des voyages à travers la 
couleur locale (de Charles Boulen, à Paris, chez Rey, 1906, et des « Sonnets 
à la servante » du même) ; D'un poète virois (Albert Le Voisvenel) 90 exempl. 
sur Hollande, Paris, 1906, à la Société française d'imprimerie et de librai- 
rie, à Poitiers (non mis dans le commerce); Dans l'Anthologie des Poètes nor- 
mands (Paris, chez Floury, 1903) : Essai sur l'Histoire de la poésie normande. 

— Contes : Henacchius, à l'Express algérien, Alger, mai 1899; Venus 



(1) De Quillebœuf, estuaire de la Seine. 



447 CHARLES-THÉOPHILE FÉRET 



tnedicinalis (à Paris, 1899, chez Jehlea et Léguillon) ; V Enfant de M lle Dousse, 
1901, chez Herpin, à Alençon) ; les Contes de Quilleboeuf : Frère de Norvège, 
Sœur Barbue, les Chauffeurs, la Fille du meauisier, le Sixième précepte, 
l'Imagier de Jumièges. (Herpin, Alençon, épuisé). — Roman : Présences 
secrètes (pour paraître prochainement). 



De moi, je me borne à dire que fai aimé la Normandie pour la 
servir et non pour m'en servir. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 448 



ROSSIGNOL 



Les velours fastueux du soir drapent le fût 
Bleuissant des vieux ormes; 

Et les bois apaisés ont des soupirs confus 
De femmes qui s'endorment. 



* 
* * 



Réveillez-vous, Dryade et Nymphe ! Éveille-toi, 

Ame lourde et fanée, 
Car tu vas retrouver ce soir le jeune émoi 

De ta seizième année. 



* 
* * 



Déjà l'ombre tressaille, et le lyrique oiseau 

Aussitôt qu'il prélude, 
Fait jaillir une source et trembler un roseau 

Dans le cœur le plus rude. 



* 
* * 



Mais, aux Muses sacré, crains de troubler ce lieu, 
Et la branche fidèle 



449 CHARLES-THÉOPHILE FÉRET 

Où revient chaque nuit se révéler un Dieu 
Et se cacher une aile. 



* * 



Car l'ombre seule est sûre au chanteur, et le sang 

Dont cette plume est rousse 
Enseigne que toujours le caillou du méchant 

Vise la gorge douce. 



* 
* * 



De geais rauques et bleus la Gloire aime assortir 

Les clinquants de sa jupe : 
O flûte d'or, éteins les muables saphirs 

Avec les sottes huppes. 



* 
* * 



Et puisque doit l'hiver, sous un buisson, mouler 

La neige à ton squelette, 
Que l'orgueil du génie enfle aux plus hautes clefs 

Ton gosier de poète. 



* 
* * 



Chante comme le vent sur l'orgue des roseaux ; 

Et pour t'ouïr, soudaines, 

29 



i 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 450 



Qu'à leurs glauques plafonds les déesses des eaux 
Surgissent jusqu'à l'aîne. 



* * 



Pour les Dames d'antan, que préserve un sonnet 

Vendosmois de la cendre, 
Chante, et pour l'aubépin dont s'aime couronner 

L'Ombre qui fut Cassandre. 



* 
* * 



Celui, dont le chant doit périr, chante à l'écart 

Chante ! — Aux célestes portes, 
— Chante si doucement — que se penche Ronsard 

Et t'approuve Desportes. 

(L'Arc d'Ulysse : Des poètes et de la gloire.) 



LES SERVANTES DE PÉNÉLOPE 



Fuis la jeunesse des servantes, qui dénoue 
Le luxe insolent d'un beau crin; 

Il te sied de servir les seules Muses. Crains 
Une intendante aux belles joues. 



451 CHARLES-THÉOPHILE FÉRET 

Lorsque tu dors, furtive, elle quitte ta couche, 

Et court se vendre à ton voisin, 
Qui parmi les baisers grapille sur sa bouche 

Tes secrets comme des raisins. 



Tel, sur son lit de peaux de brebis et de vaches, 
Ulysse, aux corridors obscurs, 

Méditant l'arc sonore et la joute des haches, 
Surprit les commerces impurs 



Des servantes qui rient, en s'échappant des chambres, 

Et vont choyer les prétendants 
De viandes, de vins, de leurs corps frottés d'ambre, 

Et de mensonge à belles dents. 



La nuit, les jeunes bras tannés par les lessives 
Se targuent de moire et de fleur; 

Car où rôde Vénus une fièvre offensive 
Emplit les misérables cœurs. 



Mais le fort de leurs mois ferait tourner les sauces 
Dont l'âge gourmand fait grand cas; 

Et tu dois préférer à leurs caresses fausses 
L'amitié d'un vin délicat. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 452 

Tu fuiras la jeunesse et prendras Euryclée 

Au pas lent, à l'agile main, 
Pour que de torches d'or et de sagesse ailée 

Minerve éclaire tes chemins. 

(Vers pour les servantes.) 



RESSEMBLANCE 



Le Destin me redoit du bonheur, des baisers, 
Et ces tendres regards qui couvent. 

Car je n'ai bu qu'un lait mercenaire et rusé, 
Car je n'ai tété qu'une louve. 



Ma nourrice dans l'herbe et les joncs du marais 
Imprimait ma couche rugueuse; 

Et dans mes songes orphelins elle apparaît 
Avec sa chair de belle gueuse. 



Mais de ma Mère, morte au loin, il n'est resté 

Qu'une pâle photographie. 
Je m'insurge. Je veux à la mort disputer 

Son doux bruit, son odeur, sa vie; 



453 CHARLES-THÉOPHILE FÉRET 

A son tombeau perdu reprendre ses cheveux 

Renflés en coques sur ses tempes, 
Sa bouche au secret pâle, et, myopes et bleus, 

Ses yeux voilés comme des lampes. 



Fou, qui demande au sol où l'ombre fuit, l'oiseau 

Que l'arbre décoche à la nue, 
Le naufrage automnal au vent et au roseau, 

L'ancienne ivresse à l'outre bue. 



Oui, car la race est l'outre inépuisable, où gît 

L'orgueil de se croire éternel. 
Une fille m'est née, et d'elle a ressurgi 

Le clair visage maternel. 



Et ces yeux d'autrefois que le ver a mangés, 
— Un peu de bave, un peu de boue, — 

Ils redeviennent fleurs; des longues nuits vengés, 
Ils éclairent de belles joues. 



Mieux que sur son portrait, ma mère, la voilà, 

Je la respire, elle me frôle. 
Et tout l'harmonieux Second Empire est là, 

Dans cette chute des épaules. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 454 

Ah ! je baise en pleurant ce front, où tour à tour 

Ma fille ou ma mère l'emporte. 
La vivante paiera tout l'arriéré d'amour 
Avec les lèvres de la morte. 

(L'Arc d'Ulysse) 
(9 février 191 5.} 



NE TE LONGIS AMBAGIBUS MORER 



Les chiens clabauds, pelés de la queue au collier, 
Et les chacals, où je passais ont aboyé. 
Par le caillou tranchant ou par le cep punie, 
Leur peau rogneuse a laissé fuir de la sanie. 
Et l'Amitié harmonieuse, et le hautbois 
Des Sœurs Neuvaines m'ont vengé du triple aboi- 
Mais le Peuple herbager qu'une mer double berce, 
Et qui des flots changeants a pris ses yeux d'eau perse. 
Le Peuple aux claires joues et au menton charnu, 
Moi qui l'ai tant aimé, ne m'aura pas connu. 



* 
* * 



Il n'était point d'obole, oh ! non, ni de couronne, 
Pour la voix qui s'exalte et le cœur qui se donne; 



455 CHARLES-THÉOPHILE FÉRET 

Mais de silence et de solitude opprimé, 
J'aurais été plus grand si l'on m'avait aimé. 
Car le génie est fait d'amour; il faut qu'il mêle 
Aux sèves de sa race une sève jumelle, 
Qu'il ait en ce miroir ses feux multipliés... 
L'amour?... Heureux ceux-là qui ne sont qu'oubliés. 
Heureux qui, courtisant les Muses à voix basse, 
Défend de houx serrés le verger du Parnasse. 



* 

* * 



Mais l'Aède aux yeux purs, sans dague au justaucorps, 
Qui va par les chemins publiant ses trésors, 
Ouvre au passant les bras et le nomme « son frère », 
Un poignard fraternel le rencontre et l'enferré. 

— Vard, manœuvre de jour et poète de nuit, 
N'empruntant « ni son pain, ni son rêve d'autrui », 
Vard, l'ami de Platon, que Virgile conseille 

(Las ! pour payer sa bière on vendit ses abeilles !), 
A graissé des wagons trente ans sous les dédains, 
Anacréon sculpté comme un dieu des jardins. 

— Le Bailly, démembré de son grand séminaire, 
A vingt-six ans, creusé de faim et poitrinaire, 
Meurt, léguant dans sa malle à la dent des souris 
Une soutane usée avec des manuscrits. 

— Qu'Alençon-le-Quiet fut à Loriot farouche ! 

— Millet,... mais un serment me scelle ici la bouche. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES NORMANDS 456 



* 
* * 



Que j'en ai vus passer de porteurs de flambeaux, 
Dans ce Paris qui fut ou sera leur tombeau (1) ! 
Combien portaient ] 'espoir magnifique d'un Livre, 
Incapables d'écrire, hélas ! ce qui fait vivre, 
Incapables d'être valets, hères altiers, 
Marqués d'une grandeur dont nul n'avait pitié. 
C'est eux où mon exil va recruter sa bande. 
Ensemble nous parlons du clos et de la lande. 
Et quand il en tombe un, nous honorons le mort 
Car nous sommes ta conscience et ton remords, 
O vieux Pays, nous les lointains, les sans-couronne. 

Et ces lauriers qu'on nous refuse, je les donne. 

Ch.-Th. Féret. 



(1) Rossignolets du clos, merles de la falaise, 

Les Poètes normands naissent au bord des bois, 
Et s'en viennent mourir à Paris, où s'apaise 
Le grand cœur méconnu sous l'anonyme croix. 

(Le Verger des Muses.) 



FIN 



ORDRE ALPHABÉTIQUE 
DES NOMS CITÉS 



Pages 

A 

Roger Allard 341 

Ch.-Th. Argentin 93 

Jean d'Armor 185 

George Aster 411 

B 

Banville d'Hostel 260 

Mme Noël Bazan {note). 418 

Henri Beauclair 70 

Jean de Beaulieu 270 

BELLIARD 397 

Jean Bertot 170 

Beuve v 

Blanguernon xi 

Blier (P.) , 1 

Amédée Bocheux 389 

K. Bois 397 

Albert Boissière 197 

Charles Boulen 210 

Abbé Bourgeois 398 

R. Bourgerie 398 

Vicomte de Broc 398 



Pages 

Jeanne des Brumes 191 

Auguste Bunoust 356 

C 

Robert Campion 204 

R. de Cantelou 79 

Maurice Canu 221 

Camille CE 263 

Laurent Cernières. . . . 239 

Wilfrid Challemel. ... 19 

Henriette Charasson .. . 413 

A. Christophle 115 

J. DE CLAIRFONTAINE . . . 229 

G. Clerget 258 

Paul Collin 131 

Comte DE Contades ... II 

Eugène Crespel 291 

D 

Eléonor Daubrée 291 

Jacques Debout 399 

Lucie Delarue-Mar- 

drus 418 



45S 



ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS 



Pages 

Demougé V 

Edouard Dujardin.... 171 

Henri Dutheil 380 

E 

Elie m 

Roger Eng 109 

F 

R. Fauchois 292 

Charles-Théophile Féret 446 

J. Ferny 401 

Fernand Fleuret 305 

Ch. Florentin-Loriot. 25 

Louis Foisil 287 

André Fontaine 201 

Charles Frémine i-j 



Auguste-Pierre Garnier 326 

Jules Gentil 115 

Jean de Gourmont .... 254 

Rémy de Gourmont. . . 56 

Julien Guillemard . . . . 301 

H 

Paul Harel 132 

Paul Hauchecorne .... 368 

Léon Hiélard 276 

L 

Paul Labbé 144 

Germain-Lacour . . . vi-115 

G. Laisney 298 



Pages 

G.-U. Langé 321 

Marcel Lebarbier 386 

G. Lebas 183 

René Lecœur 402 

Le Gonidec de Penlan. 235 

V. Lemarchand 401 

Abbé Lemercier 401 

G. Le Rérérend 348 

M. Le Sieutre 280 

Maurice Le vaillant. . . xi 

Levavasseur 11 

Jean Lorrain 47 

W. Lucas 297 

Luce m 

M 

Raymond Mensire .... 402 

George Métivier vin 

Ernest Millet ir 

Stanislas Millet 128 

Edward Montier 224 

M. Montmert 81 

George More 105 

N 

P. Nebout 147 

Nozeroy m 

p 

Achille Paysant 119 

H. Piquet 402 

Ch. Pitou 403 

Raymond Postal 439 

P. Préteux 405 

Q 

J. QUESNEL 39I 



ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS 



45?.' 



Pages 

R 

R. de Raimes 115 

P.-N. Roinard 158 

S 

M me SCHALCK DE LA Fa- 

verie 115 

Saint-Saens 403 

Xavier Simon 403 

T 
Georges Tis (Davenet) . . 231 



Pages 

Alb. Thomas 85 

G. Thouret 403 

L. Tyssandier 115 

V 

Gustave Valmont 96 

Adolphe Vard 5 

Pierre Varenne 375 

Paul Vautier 404 

De Venan court 236 

R. DE LA VlLLEHERVÉ. . 37 

Y 

Fr. Yard 244 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 

Introduction i à xiv 

PREMIÈRE PARTIE 

A) LES MORTS 

P. Blier là 4 

Ad. Vard 5 a 12 

Ch. Frémine 13 à 18 

Wilfrid Challemel 19 a 24 

Ch. Florentin-Loriot 25 à 36 

R. de la Villehervé 37 à 46 

Jean Lorrain 47 à. 55 

Rémy de Gourmont 56 à 69 

Henri Beauclair 70 à 78 

Robert de Cantelou 79 à 80 

Gabriel Montmert 81 à 84 

Albert Thomas 85 à 92 

Ch.-Th. Argentin 93 à 95 

B) MORTS DE LA GUERRE 

Gustave Valmont 96 à 104 

Georges More 105 à 108 

Roger Eng 109 à 1 14 



462 TABLE DES MATIÈRES 



Pages 

C) POÈTES MORTS DEPUIS 1903 

QUI NE FIGURENT PAS DANS LES PRÉCÉDENTES NOTICES. . II5 

DEUXIÈME PARTIE 

A) LES VIVANTS 

Achille Paysant 119 à 127 

Stanislas Millet 128 à 130 

Paul Collin 131 

Paul Harel 132 à 143 

Paul Labbé 144 à 146 

Pierre Nebout 147 à 157 

P.-N. Roinard 158 à 169 

Jean Bertot 170 

Edouard Dujardin 171 à 182 

G. Lebas 183 à 184 

Jean d'Armor 185 à 196 

Albert Boissière 197 à 200 

André Fontaine 201 à 203 

Robert Campion 204 à 209 

Charles Boulen 210 à 220 

Maurice Canu 221 à 223 

Edward Montier 224 à 228 

Jules de Clairfontaine (Godefroy) 229 à 230 

Georges Tis (Davenet) 231 à 234 

F. Le Gonidec de Penlan 235 

Daniel de Venancourt 236 à 238 

Laurent Cernières 239 à 243 

Francis Yard 244 à 253 

Jean de Gourmont 254 à 257 

Georges Clerget 258 à 259 

Banville d'Hostel 260 à 262 

Camille Ce (M. Chemin) 263 à 269 

Jean de Beaulieu 270 à 275 

Léon Hiélard 276 à 279 

Maurice Le Sieutre 280 à 286 



TABLE DES MATIÈRES 463 



Pages 

Louis Foisil 287 à 290 

Éléonor Daubrée 291 

Eugène Crespel 291 

René Fauchois 292 à 296 

Wilfrid Lucas 297 

Georges Laisney 298 à 300 

Julien Guiïlemard 301 à 304 

Fernand Fleuret 305 à 320 

Gabriel Ursin-Langé 321 à 325 

Auguste-Pierre Garnier 326 à 340 

Roger Allard 341 à 347 

Gaston Le Révérend 348 à 355 

Auguste Bunoust 356 à 367 

Paul Hauchecorne 368 à 374 

Pierre Varenne 375 à 379 

Henri Dutheil (H. Mignet) 380 à 385 

Marcel Lebarbier 386 à 388 

Amédée Bocheux 389 à 390 

Joseph Quesnel 391 à 394 

B) POÈTES 

QUI NE FIGURENT PAS DANS LES PRÉCÉDENTES NOTICES 

Divers 397 à 404 

Pierre Préteux 405 à 408 

C) POÉTESSES 

George Aster (Marguerite-George) 411 à 412 

Henriette Charasson (M me Johannet) 413 à 417 

Lucie Delarue-Mardrus 418 à 435 

M. 
W 

D) Raymond Postal 439 à 445 

Charles-Théophile Féret 446 à 456 

Chartres. — Imp. Garnier. — 38.7.20. 



PQ Féret, Charles Théophile 

3803 Anthologie critique des 

N7F4 poètes normands 



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